L'image organique : penser la genèse narrative dans la littérature au XXe siècle à la lumière de Gilbert Simondon (Proust, Faulkner, Burroughs, Roubaud, Bolaño)

par Tancrede Riviere

Thèse de doctorat en Histoire et sémiologie du texte et de l'image

Sous la direction de Catherine Coquio.

Thèses en préparation à l'Université Paris Cité , dans le cadre de ED 131 Langue, littérature, image, civilisations et sciences humaines .


  • Résumé

    Cette thèse propose une relecture de quelques oeuvres narratives de la littérature francophone, anglophone et hispanophone du XXe siècle à la lumière de la théorie de l'imagination de Gilbert Simondon (1924-1989). Il s'agit d'étudier le rôle de l'image "organique" dans la genèse des récits littéraires, en confrontant le cours Imagination et invention (1965-1966) de Simondon à un corpus comparatiste de récits de Marcel Proust, William Faulkner, William S. Burroughs, Jacques Roubaud et Roberto Bolaño. La théorie simondonienne de la genèse organique et cyclique des images sert à penser une prégnance des images dans le geste narratif des écrivains, qui conditionne l'émergence des formes narratives à l'expérience d'un devenir autonome des images. La poursuite de l'image comme réalité insaisissable devient, chez ces auteurs, le mobile profond du récit, et se confond avec l'exigence d'écrire les modulations d'une expérience partiellement aporétique. L'image se présente comme une réalité paradoxale : objet d'un désir qui fonde l'intention du récit, elle ne cesse d'apparaître comme la forme non-narrative de l'expérience. Force motrice de la narration, elle oblige en même temps l'écriture à défaire l'ordre narratif au profit d'une mise à nu des mécanismes de la genèse imageante. Le geste narratif se fait ambivalent : dire l'image, mais laisser l'image dire. Les poétiques narratives des différents auteurs tendant à révéler ce mode de relation à l'image comme un trait majeur de l'évolution des démarches et formes littéraires au XXe siècle. La découverte de la mémoire involontaire dans les premières ébauches du roman de Proust, la narration polyphonique, le courant-de-conscience et la "langue idiote" chez Faulkner, le cut-up de Burroughs, l'écriture du Rêve et du Projet chez Roubaud, la relation du récit à la photographie chez Bolaño, sont autant de formes des nouvelles modalités d'une expérience à l'origine de l'écriture. La genèse de l'image devient le prisme à travers lequel communiquent le devenir individuel et l'individuation des oeuvres. La théorie de Simondon, en associant la dynamique génétique de l'imagination à une fonction médiatrice des images, permet d'envisager la relation à l'image organique comme le support d'une nouvelle approche génétique des textes. Il ne s'agit pas d'étudier l'image comme figure ou comme trope, surgissant localement dans le cours du récit, mais de penser la genèse du récit à partir de celle des images. Progressivement, la configuration narrative du récit comme "intrigue" se présente comme une contingence, et la traduction de l'expérience organique de l'image comme la véritable force configurante des oeuvres. Cette traduction est également, au sens de Simondon, une "transduction", dans la mesure où la lecture des oeuvres au prisme de la genèse des images devient le support d'une genèse de l'interprétation. À partir d'un rapprochement, au sein de la théorie de Simondon, entre le devenir symbolique de l'image et l'horizon transindividuel de l'individuation, la thèse esquisse quelques hypothèses sur le rôle de l'image dans l'articulation entre individu et histoire, telle que réfléchie par les oeuvres.

  • Titre traduit

    The organic genesis of the image: experience and narrative in the 20th century, in the light of Gilbert Simondon (Proust, Faulkner, Burroughs, Roubaud, Bolaño)


  • Résumé

    This dissertation aims at reading a few narrative works from 20th-century French-, English- and Spanish-language literature, through the lens of the theory of imagination developed by the French philosopher Gilbert Simondon (1924-1989). It reflects on the role of the "image as an organism" in the genesis of the literary narrative, by confronting Simondon's "Imagination and invention" (1965-1966) with a comparative body of works by Marcel Proust, William Faulkner, William S. Burroughs, Jacques Roubaud and Roberto Bolaño. Simondon's theory of an organic and cyclic genesis of the images is used to analyze the weight of images in the narrative processes, in which the emergence of the narrative forms is linked to an experience of the images' autonomous life. The writers' attempt to seize an unreachable image becomes the primary drive of the narrative, where it combines with the urge to tell the ineffable dimension of personal experience. The image presents itself as a paradoxical reality: while the narrative process is driven by the desire to seize it, the image seems to conflict with the means of narrative writing. It forces the writers to undo the narrative organization, in order to reveal the very mechanisms of the image genesis. The writing process also becomes ambivalent, stuck between the willingness to communicate the image and the need to let the image communicate itself. The writers' various approaches of this particular relation to the image is linked to major transformations in the literary forms and practices in the 20th century. Proust's discovery of the 'involuntary memory' in the first drafts of his novel, polyphony, stream-of-consciousness and the 'idiot language' in Faulkner's novel, Burroughs' cut-ups, the concepts of "Dream" and "Project" in Roubaud's work, the links between narrative and photography in Bolaño's writing, are all examples of a new kind of relation between the writers and the images. The individuation of the work and the individual's experience communicate in the genesis of the image. Simondon's theory, by combining the genetic dynamics of the imagination with a "mediation" function of the image, paves the way for a new kind of genetic criticism, grounded on the relation to the organic reality of the image. The aim is no longer to identify the image as a figure or a 'trope', periodically interrupting the course of the narrative, but to analyze the genesis of the narrative through the genesis of the image. In the works, the configurating function of the plot progressively reveals itself as 'contingent', and communicating the organic experience of the image appears as the real intention behind the formal strategies. This communication is also, in Simondon's vocabulary, a "transduction", as reading the works through the prism of image genesis equals a genesis of interpretation. By connecting Simondon's theory of the symbol and his concept of "transindividuation", the dissertation speculates on the role of the image in connecting individuals and history, as it is reflected in the narratives.