De l'homme alcoolique à la femme dépressive. Essai d'une histoire sociale de l'émergence du problème de la dépression au Chili

par Claudio Maino orrego

Thèse de doctorat en Epistemologie, histoire des sciences et des techniques

Sous la direction de Pierre-henri Castel et de Esteban Radiszcz.

Thèses en préparation à l'Université Paris Cité , dans le cadre de ED 180 Sciences Humaines et Sociales : Cultures, Individus, Sociétés .


  • Résumé

    De nos jours, la dépression est un indicateur clé du « malaise social » dans le monde entier. Il ne s'agit en effet plus seulement d'une maladie qui mérite un traitement médical mais aussi du révélateur des normes de conduite et des idéaux (estime de soi, autocontrôle, responsabilité, capacité de réussir et de s'épanouir dans la vie) caractéristiques des modes de vie individualistes qui se sont répandus bien au-delà des sociétés occidentales. À ce propos, dans le cadre de cette histoire sociale de l'émergence du problème de la dépression au Chili, nous nous éloignons, d'une part, des travaux basés sur le modèle de domination/résistance qui considèrent que la dépression constitue le sceau distinctif des effets préjudiciables du néolibéralisme globalisé. Nous nous affranchissons, d'autre part, des études ciblées sur les anciennes colonies et sur les nations du Tiers-Monde qui soulignent l'intégration des narrations « globales » de la dépression dans ces pays, une fois qu'ils ont atteint un niveau de développement suffisant pour autonomiser une sphère de problèmes caractéristiques de la santé mentale. Dans cette thèse, nous explorons plutôt comment, au début du XXIème siècle, des représentations collectives de la dépression, propres à la manière de faire société au Chili contribuent à encadrer les tensions sociales au niveau individuel. Par contraste avec des sociétés du nord (qualifiées de « développées » comme les États-Unis, la France ou le Japon), dans lesquelles le débat actuel sur la dépression s'inscrit dans l'histoire de la mélancolie, de la neurasthénie et de la névrose, au Chili, l'explosion du débat sur la dépression en tant qu'idiome de détresse, s'inscrit plutôt dans la longue histoire de l'alcoolisme. Les troubles alcooliques, déclarés fléau social au début du XXème siècle dans le pays, ont eu pour protagoniste l'homme ouvrier, à une époque marquée par les diatribes de classe et par un langage différencié du malheur intime, selon l'origine sociale. Plus tard dans le siècle, l'alcool est perçu, aux yeux des psychiatres locaux, comme un véritable antidépresseur ou anxiolytique pour cet homme du Peuple. La naissance de la dépression, en revanche, a pour figure principale la femme active d'une société individualiste marquée par le mérite personnel, les expectatives de consommation, la capacité de s'endetter et de surmonter les obstacles par ses propres moyens, sans faillir. Néanmoins, la nouvelle compréhension de la dépression comme langage légitime du désarroi chilien, associé au stress et à l'excès de travail, conserve une trace de la vieille représentation de l'alcoolisme. Sa genèse est ainsi toujours associée - pour certains - à la faible maîtrise de soi et au manque d'organisation individuelle, deux traits prétendument inhérents au « caractère chilien », face aux contraintes familiales (espace où se mesure le bien-être et le mal-être au Chili) et aux exigences du travail et du développement du pays. A partir de l'étude des discours médicaux et psychiatriques sur l'alcoolisme et la dépression, cette thèse met en relief les liens entre les idéaux normatifs, les valeurs et croyances et le langage collectif de la détresse au Chili. L'enjeu est de restituer les paradoxes, les dilemmes moraux et la surdétermination des évolutions sociales et historiques du pays. Il nous importe aussi de proposer une approche nouvelle de l'interrelation étroite entre tradition et modernité, bonheur familial et autonomie des femmes et représentations du développement et des inégalités du Chili actuel.


  • Résumé

    Depression has become a key indicator of "social malaise" throughout the world. It is no longer just a disease that must be treated medically, but it concerns the norms of behaviour and ideals (self-confidence, self-control, responsibility, the ability to succeed and enjoy life) characteristic of individualistic ways of life which have expanded far beyond western societies. In this regard, in the context of the social history of the emergence of the problem of depression in Chile, we move away, on the one hand, from studies based on the domination / resistance model, which consider depression to be, everywhere, the hallmark of the detrimental effects of globalized neoliberalism. On the other hand, we also depart from studies focusing on former colonized countries and Third World nations that underline the integration of "global" narratives of depression, once these countries have reached a level of development sufficient to enhance a sphere of characteristic mental health problems. In this thesis we explore rather how, at the beginning of the 21st century, certain collective representations of depression contribute to framing social tensions at the individual level, in a particular way of making society in Chile. In contrast to the Nordic societies (called "developed", such as the United States, France or Japan) whose current debate about depression is part of the history of melancholy, neurasthenia and neurosis, in Chile, the explosion of the debate on depression as a language of common discontent is inscribed rather in the long history of alcoholism. Alcoholic disorders as a social scourge of the twentieth century have had as the protagonist, the working man, in an era marked by class rants and a differentiated language (according to social origin) of intimate discomfort, in which alcohol is revealed late in the century, in the eyes of local psychiatrists, as a true antidepressant or anxiolytic for this man of the People. The birth of depression, on the other hand, has the working woman as the protagonist, in an individualistic society marked by personal merit, consumption expectations, the ability to go into debt and get ahead by their own means, without collapsing. However, the new understanding of depression as a legitimate language of Chilean restlessness, associated with stress and overwork, preserves the mark of the old representation of alcoholism. Its genesis is still associated - by some - to poor self-control and individual disorganization, supposedly inherent to the "Chilean character", to respond to family demands (space where well-being and discomfort are measured in Chile) and the demands of work and development. From the study of medical and psychiatric discourses on alcoholism and depression, this thesis highlights the links between normative ideals, values and beliefs and the language of discomfort in Chile, in order to restore paradoxes, moral dilemmas and the over-determination of social and historical developments in the country. As well as shedding a new light on the intricate relationship between tradition and modernity, family well-being and the autonomy of women and the understanding of the development and inequalities of today's Chile.

  • Titre traduit

    Del hombre alcohólico a la mujer deprimida. Ensayo sobre la historia social del surgimiento del problema de la depresión en Chile


  • Résumé

    La depresión se ha convertido en un indicador clave del "malestar social" en todo el mundo. Ya no es sólo una enfermedad que debe ser tratada médicamente, sino que ella concierne a las normas de conducta e ideales (confianza en sí mismo, autocontrol, responsabilidad, la capacidad de triunfar y disfrutar de la vida) característicos de los modos de vida individualistas que se han expandido mucho más allá de las sociedades occidentales. Al respecto, en el contexto de la historia social de la emergencia del problema de la depresión en Chile, nosotros nos alejamos, por un lado, de los estudios basados en el modelo de dominación/resistencia, que consideran que la depresión es, en todas partes, el sello distintivo de los efectos perjudiciales del neoliberalismo globalizado. Nos apartamos también, por otro lado, de estudios centrados en los antiguos países colonizados y en las naciones del Tercer Mundo que subrayan la integración de las narrativas «globales» de la depresión, una vez que estos países han alcanzado un nivel de desarrollo suficiente para potenciar una esfera de problemas característicos de salud mental. En esta tesis exploramos más bien cómo, a comienzos del siglo XXI, determinadas representaciones colectivas de la depresión contribuyen a enmarcar las tensiones sociales a nivel individual, de una forma particular al modo de hacer sociedad en Chile. En contraste con las sociedades nórdicas (llamadas «desarrolladas», como Estados Unidos, Francia o Japón) cuyo debate actual sobre la depresión se inscribe en la historia de la melancolía, la neurastenia y la neurosis, en Chile, la explosión del debate sobre la depresión como idioma de malestar común, se inscribe más bien en la larga historia del alcoholismo. Los trastornos alcohólicos como flagelo social del siglo XX han tenido por protagonista al hombre obrero, en una época marcada por las diatribas de clase y un lenguaje diferenciado (según el origen social) del malestar íntimo, en que el alcohol se revela avanzado el siglo, a ojos de los psiquiatras locales, como un verdadero antidepresivo o ansiolítico para este hombre del Pueblo. El nacimiento de la depresión, en cambio, tiene por protagonista a la mujer trabajadora, en una sociedad individualista marcada por el mérito personal, las expectativas de consumo, la capacidad de endeudarse y de salir adelante por los propios medios, sin desfallecer. Sin embargo, la nueva comprensión de la depresión como idioma legítimo de desasosiego chileno, asociado al estrés y el exceso de trabajo, conserva la marca de la vieja representación del alcoholismo. Su génesis es aún asociada ¿ por algunos ¿ al pobre autocontrol y a la desorganización individual, supuestamente inherente al ¿carácter chileno¿, para responder a las demandas familiares (espacio donde se mide el bienestar y el malestar en Chile) y a las exigencias del trabajo y del desarrollo. A partir del estudio de los discursos médicos y psiquiátricos sobre el alcoholismo y la depresión, esta tesis pone de relieve los lazos entre ideales normativos, valores y creencias y el lenguaje del malestar en Chile, con el objeto de restituir las paradojas, los dilemas morales y la sobredeterminación de las evoluciones sociales e históricas del país. Así como arrojar una nueva luz sobre la intrincada relación entre tradición y modernidad, el bienestar familiar y la autonomía de la mujer y la comprensión del desarrollo y de las desigualdades del Chile actual.