Nécessité et liberté chez Plotin : l'enjeu antéphénoménal : l'enjeu antéphénoménal

par Valérie Bettelheim

Thèse de doctorat en Philosophie

Sous la direction de Sylvain Roux.

Thèses en préparation à Poitiers , dans le cadre de École doctorale Lettres, pensée, arts et histoire (Poitiers ; 2009-2018) depuis le 01-10-2015 .


  • Résumé

    Liberté et nécessité chez Plotin : l’enjeu antéphénoménal La liberté et la nécessité dans la pensée plotinienne semblent relever d’une relation si étroite qu’elle se présente comme une imbrication. Le but de cette étude est d’une part d’examiner le lien entre liberté et nécessité chez Plotin en montrant leur paradoxale complémentarité, voire leur inclusion mutuelle, d’en dégager les enjeux éthiques, ontologiques, métaphysiques ; et d’autre part de questionner l’imbrication elle-même en tant que phénomène, manifestation, sensible ou intelligible, trace de l’Un « antéphénoménal ». Aussi, à titre introductif, je propose l’expérience même de la lecture des traités de Plotin, qui confronte le lecteur à l’atemporalité , si ce n’est déjà à une rupture entre être et un, c’est-à-dire à une nouvelle définition de la liberté comme ce qui s’arrache non seulement au sensible, mais aussi à l’Intellect, au logos, et s’élance vers l’unité qu’elle ne cesse cependant jamais d’être, à sa façon. Ma première partie interroge la liberté et la nécessité chez Plotin dans l’ordre du monde, autrement dit au niveau de l’Âme, troisième hypostase, heîs kai polloi, l’un et le multiple. Pour ce faire, je mets à jour la transformation que Plotin opère au niveau de la nécessité, renversant les figures mythologiques d’Anagkè, mais aussi les conceptions déterministes des stoïciens, des atomistes, des astrologues et des gnostiques : délestant ainsi la nécessité de la négativité qu’elle porte dans son étymologie même, il en dégage la lumière de l’Intellect, l’acte de l’âme étant une autodétermination. J’étudie pour ce faire la filiation pythagoricienne, mais aussi héraclitéenne, qui témoignent de la beauté, de l’ordre du monde en sa diversité et ses contraires : au sein des phénomènes, la liberté de l’âme oppose à la contingence de la matière une résistance, une force qui cohère ceux-ci, les empêchant de sombrer dans l’aléatoire qui est somme toute très proche des doctrines fatalistes. Ma deuxième partie, en cherchant une définition plus précise de la liberté dans l’Être-Intellect, hèn polla, un-multiple, montre qu’on est toujours reconduit à la nécessité par le mouvement de la procession, née elle-même du geste de toute ousia vers la réalité supérieure, epistrophè. Dès lors, on peut dire que liberté et nécessité tracent la dynamique de toute manifestation, de toute arrivée, de tout procès et se répondent dans une relation binaire, ce qui témoigne du poids de la substance, d’un champ gravitationnel de l’être qui peut expliquer la clôture de la métaphysique et même l’épuisement ou la dispersion de la phénoménologie. Ainsi, ma troisième partie propose avec Plotin l’insoutenable légèreté de l’Un comme alternative au poids existentiel qui charge la philosophie, mais aussi l’individu jusqu’à aujourd’hui. En pensant une différence hénologique, Plotin disjoncte l’être et l’Un, permettant le laisser-être du monde dans sa plus riche multiplicité, tout en le préservant de la contingence totale, de l’effritement dans le néant. A la fois, il porte à la fusion la liberté et la nécessité : aussi l’enjeu de l’articulation des deux concepts est antéphénoménal, avant le phénomène. Apparaît une terra incognita, sommet spéculatif qui donne assise et fondation au monde et va jusqu’à le délivrer de l’hégémonie de la substance et de la toute-puissance des phénomènes qui n’en sont que la conséquence. Je suggère ainsi, à la fin de cette étude, le non-événement, le kairos plotinien, comme alternative à la dissolution dans l’être, c’est-à-dire à la mort de l’être : offrant une assise, une constante, un sous-bassement à l’existence, il libère celle-ci de la pesanteur et du conglomérat de l’unitotalité impliqués dans la différence ontologique. En même temps, le non-événement conditionne tous les événements dans le champ de l’être, la rupture hénologique permettant l’aération, la distanciation au sein de tout ce qui est un être.


  • Résumé

    Freedom and necessity in Plotinus : the ante phenomenal stake Freedom and necessity in the Plotinian thought seem form such a close link that it presents itself as an interweaving. The aim of this study is, on the one hand, to examine the link between freedom and necessity in Plotinus by showing their paradoxical complementarity (or even their mutual inclusion), to identify the ethical, ontological and metaphysical issues ; and on the other hand, to question the imbrication itself as a phenomenon, manifestation, sensible or intelligible, trace of the "ante phenomenal" One. Also, as an introduction, I propose the very experience of reading Plotinus' treatises, which confronts the reader to the concept of timelessness (if not already a break between being and One), that is to say to a new definition of liberty, like that which is torn away not only from the sensible, but also from the Intellect, from the logos, and rushes towards the unity that it never ceases to be, in its own way . My first part questions freedom and necessity in Plotinus in the order of the world, in other words at the level of the Soul, third hypostasis, heîs kai polloi, the one and the multiple. To do this, I bring to light the transformation that Plotinus is operating at the level of necessity, reversing the mythological figures of Anagkè, but also the deterministic conceptions of the stoics, the atomists, the astrologers and the Gnostics : thus, relieving the necessity of the negativity that it carries in its very etymology, it releases the light of the Intellect, the act of the soul being a self-determination. To do this, I study Pythagorean and Heraclitean filiation, which bear witness to the beauty, to the order of the world in its diversity and its opposites: in the midst of phenomena, the freedom of the soul opposes to the contingency of matter a resistance, a force which coheres these, preventing them from sinking into the random which is, after all, very close to the fatalistic doctrines. My second part, in seeking a more precise definition of freedom in the Intellect-Being, hèn polla, One-multiple, shows that we are always driven back to necessity by the movement of procession, itself born from the gesture of all ousia to the higher reality, epistrophè. Therefore, we can say that freedom and necessity trace the dynamics of all manifestations, of all arrivals, of all processes, and answer each other in a binary relation, which testifies to the weight of substance, to a gravitational field of the being which can explain the closing of metaphysics and even the exhaustion or dispersion of phenomenology. Thus, my third part offers with Plotinus the unbearable lightness of the One as an alternative to the existential weight that burdens and overloads philosophy, but also the individual until today. In thinking of a henological difference, Plotinus disrupts the being and the One, allowing the world to be in its richest multiplicity, while preserving it from total contingency, from crumbling into nothingness. At the same time, he brings freedom and necessity to the point of fusion: the stake of the articulation of these two concepts is ante phenomenal, before the phenomenon. A terra incognita appears, a speculative summit which gives a basis and a foundation to the world and goes so far as to free it from the hegemony of the substance and omnipotence of phenomena which are just the consequence of it. Thus, I suggest, at the end of this study, the non-event, the Plotinus kairos, as an alternative to the dissolution of the being, that is to say to the death of the being: by offering a foundation, a constant, a basis to existence, it frees it from gravity and from the conglomerate of unitotality involved in the ontological difference. At the same time, the non-event conditions all events in the field of the being, the henological break allowing aeration, the distancing within all that is One being.