La signification politique de la compassion

par Zona Zaric

Projet de thèse en Philosophie

Sous la direction de Marc Crepon et de Cynthia Fleury.

Thèses en préparation à Paris Sciences et Lettres , dans le cadre de Ecole transdisciplinaire Lettres - Sciences , en partenariat avec PAYS GERMANIQUES (laboratoire) et de Ecole normale supérieure (établissement de préparation de la thèse) depuis le 01-10-2015 .


  • Résumé

    Ce projet de thèse sur la signification politique de la compassion, ou la manière par laquelle la compassion pourrait être mobilisé afin de fonder le collectif et un vivre ensemble solidaire en société, en puisant dans les sensibilités morales de nos cultures, trouve sa source dans une interrogation de long date sur comment traiter et transcender la division et la négation de l'humanité partagé, engendré par la construction de l'altérité et des identités essentialisées. Ayant vécue les guerres yougoslaves et étant témoin de la des-humanisation de l'Autre, qui en fut à la fois la cause et la conséquence, ce projet a lentement pris forme d'élaborer un cadre politico-philosophique permettant de dépasser un cosmopolitisme abstrait - qui affirme une humanité commune, un destin partagé ainsi que l'égal valeur morale des êtres humains, mais qui tragiquement le plus souvent n'importe pas l'adhésion - et d'aller vers une appréhension sensible de ces vérités éthiques et existentielles qui soit en mesure d'être mobilisé pour effectuer le changement en société. Partant de l'idée de Adam Smith énoncé dans La théorie des sentiments moraux sur la sensibilité inhérente des êtres humains au destin et aux "fortunes des autres", et prenant appui sur le travail de Martha C. Nussbaum sur les émotions, cette thèse a pour ambition de montrer comment la compassion - la capacité à vivre imaginativement l'Autre, en faire l'expérience et ressentir avec lui - peut servir de fondation d'une lecture universalisante du civile et du politique, tendant vers la frontière normative de la solidarité humaine. Ce projet pose des difficultés importantes dans la mesure où la compassion est le plus souvent "me comprise" étant synonyme de pitié, d'empathie ou de charité, un mélange des sens qui obscure le caractère distinctif du concept et sa puissance potentiel comme pierre angulaire pour tendre vers le but politico-philosophique de vivre la vie bonne "avec et pour les autres, sous des institutions justes" (Ricoeur, 1990). Etymologiquement issue du mot rahamin en Hébreux (l'utérus tremblant de la mère accouchant) et du latin com passio (ressentir et souffrir avec) la compassion constitue une émotion humaine fondatrice. Issue de la condition humaine dans sa dimension duel sociale (les humains sont des êtres sociaux inextricablement liés les unes aux autres) et existentielle (tous individuellement confrontés à des degrés divers à la souffrance, et tous sans distanciation à la mort), la compassion se situe ainsi à la base de la morale et de l'éthique. Elle constitue le cœur de la motivation morale et donne l'impulsion première à l'action désintéresse pour les autres qui défini la solidarité. Comme le souligne Schopenhauer, la valeur morale d'un acte dépend précisément de la compassion: le seul acte véritablement morale est celui qui dérive du soi compatissant, ressentant avec l'Autre (Schopenhauer, 2000). Ceci la distingue de l'empathie et de la tolérance. La première implique une identification avec les émotions de l'autrui, alors que la seconde implique l'acceptation de la différence en vue de la paix sociale et politique. Si la tolérance est indubitablement important pour des sociétés inévitablement segmentées en communautés différentes, elle ne peut pas fonder un projet positif, normativement dirigé vers la vie bonne. Le vivre-avec qui implique la compassion, en contraste présuppose une humanité partagé, un vivre avec les autres, et non pas simplement à côté les uns les autres comme cela est le cas de la tolérance. Elle contient donc les germes de ce que j'appellerai un projet cosmopolite sensible. La compassion et le politique Très peu de travaux ont étaient consacrés à application de la compassion comme concept politique et sociétal. L'essentiel des travaux ont était soit dans le contexte d'études religieuses, soit en psychologie, avec peu d'attention aux implications plus vastes sociaux-politiques du concept. Une des raisons pour cela est que les schémas dominantes du politique sont fondées sur des lectures positivistes mettant l'emphase sur la rationalité instrumentale, rejetant comme irrationnel l'émotion et la subjectivité, en faveur d'un regard d'objectification distanciée. Ou dans le cas du réalisme politique, en affirmant l'insurmontabilité de conflit des intérêts opposés. Or même une sceptique comme Arendt, qui craignait l'intrusion et l'instrumentalisation de l'émotion dans la sphère publique, reconnaissait le danger autrement plus grand de la rationalité bureaucratique qui avait accompagné la violence totalitaire au XXème siècle. Cette ambivalence pose la question du rôle approprié de l'émotion en politique (et les classes d'émotions dont nous parlons). Cette thèse cherchera à distinguer la compassion des émotions plurielles et la fureur du débat publique en donnant un contenu politique du fait qu'elle fonde le raisonnement morale et le sentiment de responsabilité sociale qui a pour finalité le bien commun. Du fait de son ubiquité et son immédiateté comme expérience vécu universelle (comme le souligne Smith "even the greatest ruffian, the most hardened violator of the laws of society, is not altogether without it"), la compassion ouvre une voie pour sortir de la logique de Hobbes de la lutte de tous contre tous, et d'aller vers le projet collectif de vivre avec et pour les autres, partant d'un a priori kantienne que les êtres humains sont des fins et non pas des moyens. Cette voie affirme explicitement la supériorité de l'harmonie des intérêts (Amartya Sen parmi d'autres a mobilisé Smith sur ce point, dans sa propre théorisation du développement de la liberté et des capabilites). Le problème ici comme d'ailleurs avec la théorie cosmopolite en général est que la capacité imaginative de vivre dans l'Autre et avec les autres est limitée ou contrainte par les segmentations plurielles socialement construites, qui ne répondent pas facilement à la théorisation abstraite. Le problème le plus immédiat est que la compassion et la solidarité tendent à se diluer avec la distance (la construction de l'altérité du représentation de différences raciales et culturelles). Rousseau notait que les rois ne ressentent pas de la compassion pour leurs sujets, puisqu'il ne font pas expérience d'une condition commune de vie. Même s'il existe un entendement abstrait de la valeur égale de tous les êtres humains, qu'ils soient issue des religions ou des philosophies laïques égalitaires, cette entendement ne se traduit que très difficilement en compassion ou en altruisme envers l'Autre. L'intensité de la compassion faiblit au fur et à mesure que l'on se déplace de la famille à la communauté, de la communauté locale à la communauté imaginaire de la nation (Benedict Anderson, 1991), et de là à l'humanité tout entière. C'est la raison pour laquelle Kwame Anthony Appiah met en avant un cosmopolitisme partiel qui prend en compte ce fait social tout en se projetant vers la frontière normative (Appiah, 2007). La compassion et la solidarité comme on le voit tragiquement à l'heure actuelle dans le traitement des réfugiés et des migrants en Europe, s'arrête trop souvent aux frontières nationales. Ma recherche a pour objectif de fonder rigoureusement l'argument que le souci des autres "distantes" est essentiel et qu'il faut faire sortir la compassion de son contexte limité, individuel et l'éteindre au contexte social. Je soutiendrai que la compassion est une catégorie appropriée pour l'analyse de et l'action dans le domaine publique et qu'elle pourrait être mobilisé afin de fonder un projet commun - en contraste avec l'éthique minimaliste de la tolérance, qui certes peut rendre la vie tolérable, mais ne le rend pas nécessairement bonne. Une politique de la compassion se fond donc sur un cosmopolitisme morale qui permet la différence mais affirme une condition première du communauté universelle de l'être et des besoins humains. Bien évidemment la construction d'une politique de la compassion requiert des institutions justes. La compassion n'est pas un substitut pour la justice, sa relation avec la justice est de nature complémentaire, comme le sont la justice et la beneficence chez Smith. Comme l'écrit ce dernier: "Benificence is always free, it cannot be extorted by force". La beneficence est une affirmation libre et positif du bien et s'il ne s'affirme pas suffisamment il n'en reste pas moins qu'elle sert le bien commun. La loi fondée sur le pouvoir coercitif de l'Etat, protège des droits spécifiés et délimités (les libertés et leur limite). La justice quand a elle, dicte dans l'idéal l'égalité de tous devant la loi. La compassion et la justice s'articulent dans le processus de la construction d'une citoyenneté qui défend des institutions justes, normativement orientées vers le bien commun. Ce qui vient d'être dit a pour implication la possibilité d'une mobilisation active et délibéré de la compassion, de tel sorte à en faire un concept social et politique, ne la limitant pas au rare moment de choc morale qui unifie brièvement la société lorsque un événement inattendu engendre une indignation morale capable de promouvoir les citoyens et de se traduire en action collective (incidents terroristes, ou encore l'image de la mort et du drame des immigrants sur les côtes européennes). Cela implique l'écoute attentive puisé dans la conscience imaginative et de donner vie au principe éthique enraciné dans le destin humain commun. L'expérience compassionelle qui part de l'idée de souffrir avec, est ainsi transfiguré en projet positif: non seulement offrir de l'assistance de réduire les souffrances de l'Autre, mais aussi d'agir pour construire un vivre ensemble qui permet précisément de vivre des vies qui auront de la valeur (Sen, 1999). Ainsi la compassion peut servir la cohésion sociale par la promotion active du bien individuel et collectif, conduisant ainsi à une revitalisation des concepts d'équité et d'égalité.

  • Titre traduit

    The Political Significance of Compassion


  • Résumé

    This PhD project on the political significance of compassion, or the way in which compassion can be mobilized to found a sense of collective purpose in society by drawing on the moral sensibilities in the broader culture, derives from a longstanding interrogation about how to deal with, and overcome, division and the negation of shared humanity that flows from the construction of otherness and essentialized identities. Having experienced the wars in ex-Yugoslavia and witnessed the de-humanization of the Other that was both their cause and consequence, the project slowly matured to work out a political-philosophical framework that would move from abstract cosmopolitanism—which asserts common humanity, shared destiny and equal moral worth, but often tragically fails to generate adhesion—towards a sensitive understanding of these ethical-existential truths capable of being mobilized to effectuate social change. Starting from Adam Smith's insights in The Theory of Moral Sentiments on the inherent sensibility of people to the “fortunes of others”, and building on Martha Nussbaum's work on emotions (Nussbaum, 2001), the Thesis aims to show how compassion—the faculty to imaginatively dwell, experience and feel with others—can serve as a foundation for a universalistic understanding of civil and political society tending towards the normative frontier of human solidarity. This presents serious difficulties inasmuch as compassion is often loosely (mis)understood as coterminous with pity, empathy, mercy or charity, a blending of meanings that obscures its distinctiveness as a concept and its power as a building block for the political-philosophical aim of living the good life, with and for others, under just institutions (Ricoeur, 1990). Compassion, etymologically derived from the Hebrew rahamim, or the “trembling womb” of the birthing mother, and the Latin com and passio, flows from the human condition in its dual dimension as a social condition (human beings are social beings inextricably bound to the fate of others) and an existential condition (we are all individually confronted, if to different degrees, to suffering, and universally to death). Compassion is thus prior to morals and ethics, for which it forms the foundation. It constitutes the inner core of moral motivation and gives the impulse to selfless action, to the movement towards others that properly defines solidarity. As Shopenhauer stresses, the moral value of an action flows precisely from compassion, the compassionate self feeling with the other, whose suffering is felt as her own. The only genuinely moral act is the one that flows from compassion (Schopenhauer, 2000). This sets compassion apart from empathy and tolerance, the first of which implies identification with others' emotions, the second the acceptance of difference for the sake of social and political peace. While unquestionably important in societies inevitably segmented into different communities, tolerance cannot found a positive project aiming for the good life. Compassionate co-experiencing and co-suffering, by way of contrast, presupposes a sense of shared humanity, of being-with-others, and therefore contains the seeds of what I shall call a sensitive cosmopolitan project. Compassion and the political There has been little work done on the application of compassion to public and societal issues, and more generally to politics. Most of the work that has been done has been in religion and psychology, with scant attention paid to its wider socio-political implications. One of the reasons for this is that dominant understandings of politics are founded on positivist readings of instrumental rationality, dismissing emotion and subjectivity in favour of the distant objectified gaze or, in the case of political realists, asserting the insuperability of conflict based on contradictory interests. Yet even a sceptic such as Hannah Arendt, who understandably feared the intrusion and the instrumenting of emotion in mass politics, recognized the still greater life-threatening danger of the bureaucratic rationality that accompanied the totalitarian violence of the twentieth century. This ambivalence raises the question of the proper place of emotion in politics (and the classes of emotion that we are dealing with). The Thesis aims to disentangle compassion from the plural emotions and commotions of the public and private spheres and give it political content by arguing that it founds moral reasoning and a sense of social responsibility that aims for the common good. By its very ubiquitousness and immediacy as a lived universal experience (as Smith notes “even the greatest ruffian, the most hardened violator of the laws of society, is not altogether without it”), compassion opens a pathway to breaking out of the Hobbesian assumption of competitive and clashing self-interests, and moving towards a collective project of living with and for others that starts from the foundational assumption that human beings are ends not means (Kant), and consciously asserts and acts on the harmony of interests (Amartya Sen, among others, has drawn on Smith in this regard in his own work on human capacity building),. The problem here, as with cosmopolitan theory more generally, is that the ability to imaginatively dwell in and be with others is limited by various socially constructed segmentations that cannot be overcome simply by abstract theorizing. The most immediate issue is that compassion and effective solidarity tend to dissipate with distance (constructed alienness due to representations of difference). Rousseau noted that kings do not feel compassion for their subjects since they do not experience the common conditions of their lives. Even if there is an abstract understanding of the equal worth of all human beings, derived from the moral teachings of the major religions and secular philosophies that assert such equality, that abstract understanding of shared humanity does not translate readily into compassion or indeed altruism towards others: the intensity of compassion weakens as one moves from family to community, from community to the imagined community of the nation (Anderson), and thence to humanity as a whole. It is for that reason that Appiah suggests a partial cosmopolitanism that takes these “social facts” into account yet strives towards the normative frontier (Appiah, 2007). Compassion and solidarity, as seen tragically in the current migratory crisis in Europe, most often stops abruptly at national borders. My research aim is to rigorously found the argument that the care of “distant” human beings is paramount, taking compassion out of its individual context and expanding it to a broader social context. I will argue that compassion is a proper concern of the public realm, of politics, and can be mobilized to found a common project (in contrast to a minimalist ethics of tolerance, which may make social life tolerable but does not make it good). The politics of compassion is premised on a moral cosmopolitanism that allows for difference but asserts the prior conditions of commonality and universal needs. Constructing a politics of compassion for the good life also, of course, requires just institutions. Compassion is not a substitute for justice. Its relationship to justice is of a complementary nature, as are justice and beneficence in Smith's Moral Sentiments. As Smith writes: “Beneficence is always free, it cannot be extorted by force”. It may be wanting, in his words, or in insufficient supply, but when it is present it is a free and positive affirmation of the common good. The law, founded on coercive power, protects specified and delimited rights (freedoms and limits to freedoms), justice dictating in the ideal the equality of all before the law. The two become articulated in the process of building a citizenship that upholds just institutions normatively geared towards the common good (solidarity). This implies an active and purposeful mobilization of compassion and making it into a political and social concept, not remitting it to those rare moments of moral shock that briefly unify society when an unexpected event generates sufficient moral indignation to move people into collective action (for instance mass terrorist incidents or the televised deaths of immigrants off the shores of Europe). It implies tapping into the sympathetic and imaginative consciousness of people and giving life to the ethical principles that derive from the common destiny. Co-experiencing and co-suffering then is transfigured into a positive project: not merely offering assistance or alleviating suffering but acting to construct a living together that makes us live lives “we have reason to value” (Sen), thereby sustaining social cohesion through active involvement in the promotion of the collective and individual good. Compassion can in this sense serve to revitalize the commitment to fairness and equality.