Architecture ou destruction La question de la durée dans le projet architectural et urbain à travers la modernité

par Ludovic Pepion

Projet de thèse en Esthétique, histoire et théorie des arts

Sous la direction de Pierre Caye.

Thèses en préparation à l'Université Paris sciences et lettres , dans le cadre de École doctorale École transdisciplinaire Lettres/Sciences , en partenariat avec Centre Jean PEPIN (laboratoire) et de Ecole normale supérieure (établissement opérateur d'inscription) depuis le 01-09-2015 .


  • Résumé

    La chute du « cours de l'expérience » comme phénomène moderne analysée par Walter Benjamin dans son Expérience et pauvreté nous renvoie à une question architecturale, et plus précisément à la question de la durée dans le projet architectural et urbain. Le déploiement de la technique à partir de la science de l'ingénieur pulvérise les limites du projet qui en assurait jusqu'alors l'institution à travers les formes de l'œuvre d'art. De ce fait, nous sommes devenus « pauvres en expérience » car divisés entre une technique muette, guidée par une raison abstraite, et une culture inopérante qui ne peut s'exprimer uniquement comme « idéologie » d'un système productif qui la détermine. Il y a là, tout d'abord, un problème d'architecture, au sens où la dialectique entre la technique et sa formalisation est rompue, et plus précisément un problème de durée dans le projet architectural et urbain, dans la mesure où l'architecture, reléguée au rang d'une simple superstructure, n'apparaît être que le dépôt inerte, le capital mort qui entrave la « vie » de l'infrastructure économique et technique. C'est, paradoxalement, au moyen de l'architecture que la modernité nous fait le mieux comprendre le travail destructeur de l'expérience que poursuit l'abstraction de la technique. L'architecture, en tant qu'art social, devient l'opérateur idéologique privilégié d'un pouvoir de capture des forces sociales qui en confisque les rapports historiques en configuration mythique. Faut-il pour autant dissocier la technique de toute abstraction rationnelle et s'en remettre à une conception magique de la technique qui nous donnerait un accès immédiat aux expériences les plus authentiques ? La conception allégorique du projet, qui se veut assumer la séparation entre la physis et la signification, pour proposer une alternative à la pauvreté de nos expériences sous le pouvoir dominateur, ne fait pas de nous des êtres moins divisés. Réinscrire le projet allégorique dans le matérialisme historique aura été la tâche politique de l'architecture moderne et le « plan simple » exposé par Benjamin comme un arc tendu entre Breton et Le Corbusier. Or cet arc est lui-même tendu par une « violence divine » qui, pour « frapper l'instant en plein cœur », maintient séparées la connaissance et l'action, comme sont maintenus séparés le contenu et la forme. Nous soutiendrons qu'il n'est pas nécessaire de désarticuler la technique et l'économie du projet, comme le fait Benjamin et comme le proposera Jacques Derrida à sa suite, pour échapper à la violence mythique de domination et de confiscation de l'histoire. La dernière définition valéryenne de l'architecture comme « passage de l'utile à l'inutile » reprend en charge la dialectique de la technique et du savoir en affirmant, d'une part, le rôle conservateur de l'architecture sur les transformations qu'opère la technique, et, d'autre part, le rôle d'appropriation de la transformation par le projet. La progression historique, que Valéry appelle « l'histoire complète », est la transformation dialectique, et nécessairement inachevée, du milieu naturel ou social en architecture, condition de la transformation du capital accumulé en œuvre civilisatrice – en durée. « L'histoire complète » se mène au moyen de « l'action humaine complète » que représente l'acte de construire. En construisant, l'architecte articule la connaissance et l'action, le « voir » et le « pouvoir », donne de l'intelligence à son travail en faisant œuvre de la langue du projet. La filiation valéryenne en architecture, de l'œuvre d'Auguste Perret à celle de Le Corbusier, est une question de nombre qui, en donnant la juste mesure de l'œuvre architecturale, rythme l'action humaine en approfondissant son inscription dans l'espace et le temps. En cela, la notion de durée, dans le projet architectural et urbain, relève de l'architecture, de la finitude et de la profondeur de l'abri, et non de la destruction et des formes inachevées et provisoires du campement.

  • Titre traduit

    Architecture or destruction The question of duration in the architectural and urban project through modernity


  • Résumé

    The fall of the value of experience as a modern phenomenon analyzed by Walter Benjamin in his Experience and Poverty brings us back to an architectural question, and more precisely to the question of duration in the architectural and urban project. The deployment of the technique starting from the science of the engineer pulverizes the limits of the project which until then ensured its institution through the forms of the work of art. As a result, we have become "poor in experience" because divided between a silent technique, guided by an abstract reason, and an inoperative culture which cannot be expressed only as "ideology" of a productive system which determines it. There is here, first of all, an architectural problem, in the sense that the dialectic between technique and its formalization is broken, and more precisely a problem of duration in the architectural and urban project, insofar as the architecture, relegated to the rank of a simple superstructure, appears to be only the inert deposit, the dead capital which hinders the "life" of the economic and technical infrastructure. It is, paradoxically, by means of architecture that modernity makes us better understand the destructive work of experience pursued by the abstraction of technique. Architecture, as social art, becomes the privileged ideological operator of a power to capture social forces which confiscates their historical relationships in a mythical configuration. Should we for all that dissociate technique from any rational abstraction and rely on a magical conception of technique which would give us immediate access to the most authentic experiences? The allegorical conception of the project, which wants to assume the separation between physis and meaning, to offer an alternative to the poverty of our experiences under dominating power, does not make us less divided beings. Reinstating the allegorical project in historical materialism will have been the political task of modern architecture and the "simple plan" exposed by Benjamin as a bow stretched between Breton and Le Corbusier. Now this arc is itself stretched by a "divine violence" which, to "strike the instant in the heart", keeps knowledge and action separate, just as content and form are kept separate. We will maintain that it is not necessary to disarticulate the technique and the economics of the project, as Benjamin does and as Jacques Derrida will propose after him, to escape the mythical violence of domination and confiscation of history. . The last Valeryan definition of architecture as "passage from the useful to the useless" takes up the dialectic of technique and knowledge by affirming, on the one hand, the conservative role of architecture on the transformations that 'operates the technique, and, on the other hand, the role of appropriation of the transformation by the project. Historical progression, which Valéry calls "complete history", is the dialectical, and necessarily incomplete, transformation of the natural or social environment into architecture, a condition for the transformation of accumulated capital into civilizing work - in duration. “The complete story” is carried out by means of the “complete human action” represented by the act of building. By building, the architect articulates knowledge and action, “seeing” and “power”, giving intelligence to his work by making use of the language of the project. The Valeryan lineage in architecture, from the work of Auguste Perret to that of Le Corbusier, is a question of number which, by giving the right measure of the architectural work, gives rhythm to human action by deepening its inscription in the space and time. In this, the notion of duration, in the architectural and urban project, relates to the architecture, the finitude and the depth of the shelter, and not the destruction and the unfinished and temporary forms of the camp.