La Schildersbent : un réseau d'artistes néerlandais à Rome au XVII ème siècle ( v. 1620-1720)

par Suzanne Baverez

Projet de thèse en Esthétique, histoire et théorie des arts

Sous la direction de Michel Hochmann.

Thèses en préparation à Paris Sciences et Lettres , dans le cadre de École doctorale École transdisciplinaire Lettres/Sciences (Paris) , en partenariat avec Sciences, Arts, Création, Recherche (laboratoire) et de École normale supérieure (Paris ; 1985-....) (établissement de préparation de la thèse) depuis le 01-10-2015 .


  • Résumé

    Mon projet de thèse porte sur ce qu'on appelle la Schildersbent, littéralement la « bande des peintres », réseau de sociabilité formé par des artistes originaires des Provinces-Unies et des Flandres qui fut actif à Rome entre le début des années 1620 et 1720. Les sources les plus immédiates dont nous disposons pour l'étude de la Bent sont les biographies et les récits d'artistes ainsi que le corpus des œuvres représentant les Bentvueghels et leurs rassemblements. Ces narrations et témoignages pittoresques, s'ils donnent un aperçu très vivant de ce à quoi pouvaient ressembler les réunions du groupe, ont cependant longtemps retenu l'attention et peut-être empêché que l'intérêt pour la Bent ne dépassât le stade de l'anecdote. Pourtant, quelques contributions parues dans la seconde moitié du XX ème siècle ont renouvelé les approches concernant ce réseau artistique : D. Bodard, D.A. Levine, R. Wittkower ont notamment cherché à savoir quelle était la nature de cette association, sans pour autant livrer une conclusion définitive. Des recherches monographiques sur ses membres ont été partiellement entreprises, par D. Bodart pour les artistes flamands et par G.J. Hoogewerff pour les artistes néerlandais. Enfin, le chapitre des conflits ayant opposé les Bentvueghels aux autorités judiciaire a été approché par S. Jenssens plus récemment. Quelques études sur l'iconographie des œuvres concernant la Schildersbent ont par ailleurs été menées ( T. Kren). Ces études ponctuelles suggèrent qu'une recherche d'envergure est possible alors que l'entité sociale que constitue les Bentvueghels n'a pas fait l'objet de synthèse depuis le travail pionnier de G.J. Hoogewerff (1952), paru en néerlandais et qui depuis n'a malheureusement jamais fait l'objet d'aucune traduction. A l'aune de ce bref tour d'horizon, on mesure la richesse que recouvre un tel sujet et l'ampleur des questions soulevées. A quoi tient l'originalité de la Bent dans le panorama des réseaux artistiques romains du XVIIe siècle, qu'il s'agisse de cercles littéraires et intellectuels, d'académies, de ou encore de fondations nationales? Il semblerait que dans le contexte de la Rome cosmopolite du XVII ème siècle, la Schildersbent ait eu pour objectif premier de rassembler en son sein des artistes nordiques unis par une communauté de langue et de culture afin d'intégrer les nouveaux arrivants et de créer un réseau de solidarité nationale. Or, ce regroupement libre d'artistes des Pays-Bas du Nord et du Sud est remarquable à plusieurs titres : c'est un exemple unique d'association spontanée d'artistes à cette époque. Incités à se fréquenter assidûment par le biais de ce réseau, les artistes néerlandais n'ont-ils pas eu tendance à en faire un lieu de célébration de la culture néerlandaise, étrangère aux italiens, ce qui expliquerait les incompréhensions et les critiques virulentes de ces derniers à leur égard ? Ces tensions entre nations ne doivent-elles pas être considérées aussi dans le contexte particulier de la concurrence sur le marché de l'art romain ? Notre propos consistera donc à traiter le sujet selon les méthodes de la sociologie de l'art et de l'anthropologie culturelle. Une étude historique et sociologique constituera un premier volet de la recherche. Afin de comprendre la constitution de la Bent dans le contexte de la Rome du début du XVIIe siècle qui voit sa communauté d'artistes s'accroître considérablement, il faut l'inscrire dans l'histoire des mobilités artistiques entre le Nord de l'Europe et l'Italie à une époque où Rome devient une étape essentielle de la formation des jeunes artistes néerlandais. Alors que les fondations nationales n'apparaissent que dans la seconde moitié du XVIIe siècle, la création de la Schildersbent dans les années 1620 correspondrait au moment où l'afflux des artistes s'intensifie. La consultation des archives romaines des Stati d'anime, répertoire des habitants de Rome par paroisses, confrontées aux archives néerlandaises et aux biographies d'artistes permettraient d'évaluer de façon quantitative ce phénomène ainsi que les durées moyennes du séjour romain pour ces artistes. Après avoir actualisé les listes de noms de Bentvueghels, il s'agirait d'entreprendre des recherches monographiques sur les artistes de la Bent afin de tenter une reconstitution de ce réseau : quels artistes se sont côtoyés au sein de la Bent ? Dans quels quartiers résidaient-ils ? Qui fréquentaient-ils ? Ont-ils pu jouer un rôle d'introduction auprès de mécènes ? Enfin, la solidarité de la Bent avait-elle des répercussions lors du retour de ses membres dans leur ville d'origine ? Les quelques recherches effectuées en ce sens sont encourageantes. A l'occasion d'une étude monographique sur Nicolas Régnier, Annick Lemoine a par exemple évoqué le rôle d'introduction à la sphère artistique romaine que jouait la Bent. La publication d'archives romaines concernant les peintres néerlandais du début du XVII ème siècle facilitera des recherches qui devront néanmoins se poursuivre par la consultation des Stati d'anime à Rome. Les premières études entreprises sur le mécénat des Bentvueghels demandent quant à elles à être largement approfondies. En effet pour le moment seuls quelques noms ont été mis en avant : celui de Vincenzo Giustiniani, dont l'inventaire porte le nom de Bentvueghels, celui des Barberini et des Pamphilj. Ce n'est qu'à partir de cet examen que l'on pourra donner un nouvel éclairage à la question portant sur la nature de l'association que constituait la Bent et sur l'évolution qu'elle connut pendant une période d'un siècle. Notre hypothèse dans ce domaine est la suivante : les structures souples de la Bent lui permirent de jouer des rôles successifs. Peut-être fut elle d'abord un instrument de rencontre entre nationaux d'une même région, pour ensuite jouer un rôle de protection des artistes néerlandais face à des institutions romaines jalouses de leurs prérogatives lors du conflit avec l'Accademia di San Luca avant d'être réduite à un rôle quasi-folklorique quand apparaissent les fondations nationales à la fin du XVII ème siècle. Un second volet sera davantage inspiré par l'anthropologie culturelle. On a souvent étudié les rituels de la Schildersbent à la lumière de sa filiation avec les confréries florentines de la Renaissance. Pourtant, si elle apparaît dans un contexte romain, la Bent n'en est pas moins fortement imprégnée par la culture nordique de ses membres. Le goût de la bonne chère, celui de la boisson, des déguisements, de la parodie et des performances théâtrales manifesté par les Bentvueghels semble s'inscrire dans une tradition nordique tout à fait étrangère aux Italiens. Tout en relevant les registres ironiques, burlesques et parodiques dans lesquelles s'inscrivent les pratique de la Schildersbent, D.A. Levine ne les a que faiblement rattachées à la culture néerlandaise de ses membres. Or celle-ci pourrait expliquer les critiques violentes dont firent l'objet les réunions de la Bent de la part de certains contemporains italiens. L'interprétation que fait T. Kren des performances théâtrales des Bentvueghels en les inscrivant dans la tradition néerlandaise des Rederijkerkamers, sociétés littéraires qui se réunissaient dans des tavernes afin de se livrer aux plaisirs de la boisson et à la performance de tableaux-vivants, constitue un premier jalon de cette recherche. Le rôle primordial accordé au dieu Bacchus au sein de la Bent semble devoir être réexaminé dans la lignée de ses manifestations dans la culture néerlandaise : davantage que chez les Italiens, Bacchus incarne l'union profonde entre l'ivresse la plus grossière et la frénésie créatrice. Inspirés par la figure libératrice de Bacchus, le Liber Pater, les Bentvueghels pourraient bien avoir prôné un ethos de l'excès, incarné tant dans la pratique de la création spontanée sur les murs des tavernes que dans les rixes auxquelles ils s'adonnèrent, entrainant parfois l'expulsion de certains membres. On pourra à l'occasion de cet examen tenter d'inscrire la figure de l'artiste coutumier des excès dans une tradition qui remonte au XVIème siècle et dont on trouve la source chez Vasari et Cellini. C'est au terme de ce travail qu'on pourra tenter de comprendre les implications plus strictement iconographiques et stylistiques. En poussant les artistes néerlandais à se côtoyer et à travailler ensemble tout en stimulant leur fierté régionale, la Bent n'a-t-elle pas poussé les artistes à travailler dans des genres qui leur étaient familiers, celui des scènes de genres, des paysages, des natures mortes, alors même qu'ils gagnaient la Ville éternelle afin de se mettre à l'école romaine ?

  • Titre traduit

    The Schildersbent : a Dutch artists network in Rome in the seventeenth century ( 1620-1720)


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