Art, commerce, sociabilité. Les transferts artistiques entre Paris et Varsovie au XVIIIe siècle

par Konrad Niemira

Projet de thèse en Esthétique, histoire et théorie des arts

Sous la direction de Charlotte Guichard et de Andrzej Pienkos.

Thèses en préparation à Paris Sciences et Lettres en cotutelle avec l'Université de Varsovie , dans le cadre de Ecole transdisciplinaire Lettres - Sciences , en partenariat avec INSTITUT D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE (laboratoire) et de Ecole normale supérieure (établissement de préparation de la thèse) depuis le 30-09-2015 .


  • Résumé

    Depuis plus de 30 ans la notion de sociabilité a suscité un regain d'intérêt en histoire de l'art et en histoire culturelle des Lumières. Depuis Daniel Roche, de nombreuses publications ont permis de démontrer l'importance de cette catégorie (en sociologie déjà employée au début du XXe siècle par Georg Simmel) dans les transformations de l'espace public de l'art et dans le changement de la position sociale de l'artiste. On sait que l'espace public du XVIIIe siècle était constitué par des « petits mondes »: académies, salons, loges maçonniques, communautés des amateurs. La sociabilité a joué un rôle crucial pas seulement dans le développement du marché d'art moderne, mais aussi dans la création d'une nouvelle identité d'amateur. Les études sur le marché de l'art se sont aussi considérablement développées, impulsées par des études monographiques, fondées sur des figures de marchands et d'agents internationaux, mais aussi par des études transversales sur le marché de l'art en Europe et la mise en lumière notamment d'un déplacement d'un marché de la commande vers un marché des ventes publiques. La problématique soulevée par ce projet de doctorat vise à s'inscrire dans ce renouveau des études sur la sociabilité dans le marché de l'art et la scène artistique internationale. Il s'agit également d'étudier les transferts artistiques entre la France et la Pologne dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, d'en retracer ses mécanismes à travers les réseaux d'artistes, de marchands et d'amateurs qui ont circulé entre ces espaces. Ce projet se donne pour but de confronter l'image sublime de l'échange culturel avec son arrière-plan, plus profane, plus matériel et aussi plus pragmatique. Je voudrais montrer l'importance des intermédiaires et des médiateurs qui ont facilité les voyages d'artistes, montrer le rôle de la diplomatie et des relations politiques entre les deux pays dans les transferts artistiques. Je m'intéresserai plus particulièrement aux dimensions sociales et économiques des transferts. Je voudrais reconstruire la position sociale des artistes français actifs en Pologne (August Miris, Jean-Baptiste Pillement, Jean-Pierre Norblin de la Gourdaine et les autres), leur trajectoire personnelle et leur carrière. La langue et la culture française étant largement partagées au sein des élites européennes du XVIII siècle, et la Pologne offrait un cadre privilégié aux peintres français, qui pouvaient faire l'office d'ambassadeurs de la culture française. Pourtant, à l'image de ce qui se passe dans la première moitié du siècle à Saint Pétersbourg, aucun des Français actifs en Pologne (à l'exception de Jean-Baptiste Pillement) n'avait atteint la position aussi importante que les peintres italiens, comme Marcello Baciarelli, Bernardo Bellotto ou encore Giovanni Battista Lampi. Dans quelle mesure les carrières des artistes français en Pologne dépendaient de leurs capacités sociales, et pourquoi, malgré les conditions favorables, ces artistes n'ont pas réussi à atteindre la première place sur la scène artistique locale ? D'une manière significative Józef Kajetan Ossolinski n'a inclut aucun artiste français - à l'opposé des nombreux italiens - dans son projet du musée national formulé en 17751. Pourtant, je voudrais analyser le contexte politique de la présence des peintres français en Pologne et le rôle quel la peinture étrangère a jouée dans la formation du patriotisme polonais. Une autre question clé est de connaître l'identité sociale et l'orientation politique des clients et des collectionneurs polonais intéressés à la peinture française. En Pologne au XVIIIe siècle la figure d'amateur éclairé n'existait pas à l'exception d'un seul : le comte Stanisław Kostka Potocki (traducteur de Winckelmann et de Vasari). Jusqu'aux années 1770 l'aristocratie polonaise ne semblait faire aucune distinction entre les artistes et les artisans. Pourtant, les peintres apres leurs arrivée en Pologne souvent subirent des transformation en se soumettant aux goût de leur patrons. Jusqu'à début du XIX siècle, à Varsovie n'existait pas l'Académie de la peinture et le marché d'art restait très limité. Le roi Stanisław August Poniatowski, le prince Adam Kazimierz Czartoryski, sa femme Izabella, le hetman Jan Klemens Branicki, alors les mécènes polonais les plus importants de l'époque, représentaient modèle curial d'un collectioneur. L'intérêt pour la peinture française était très politisé. Pourtant, l'un de mes objectifs est de décrire le contexte politique dans lequel l'importance des transferts culturels devient parfaitement lisible. Je voudrais analyser si l'intérêt pour la peinture française qu'on observe en Pologne ressemblait, voire imitait, le même intérêt qui surgissait à Dresde, Berlin et St-Petersburg où s'il se diffèrait d'eux et prennait l'inspiration directement de Paris. Pour ce travail de recherche, je voudrais rassembler des sources françaises et polonaises, en raison de mon bilinguisme et mettre au jour des sources peu connues : les correspondances des artistes de la cour à Varsovie (jamais publiées), documents diplomatiques, mémoires des aristocrates, catalogues des ventes etc.

  • Titre traduit

    Art, Art Market and Sociability. Artistic Transfers between Paris and Warsaw in 18th Century


  • Résumé

    Objective The aim of my project is to retrace, understand and describe artistic transfers between Poland and France in 18th century. In order to accomplish this objective I will investigate the presence of Polish clients at French art market, their aquisitions and commands, and presence of French artists in Poland. These three aspects of the phenomenon of transfer will constitute the main research paths of the project. My aim is to confront the sublime image of so-called cultural exchange with its more profane, more material and also more pragmatic background. I would like to show the importance of intermediators and mediators who have facilitated the mobility of objects and artists. I am particularly interested in the social and economic dimensions of transfers. My aim is also to show which role took in it the diplomacy and political relations between the two countries. It seems that this analysis will not only fill the gap in art history of Poland and France, but also can open new perspectives for research. Two hypotheses are envisaged: the first is that analysis of transfer will help to reinterpret the image of artistic culture of 18th-century Poland. The Polish culture of the Enlightenment, as Pierre Moisy has already pointed out in 1939, « n'est pas aussi francisée qu'on a bien voulu le dire » . Despite this, there are still many art historians who, while speaking of the 18th century culture, use the notion of the « siècle français ». By analyzing the factors of art market, the transfer of capital, rather then transfer of ideas or forms, I would like to show that this image is much more complex. The second hypothesis is that not only art objects and artists, are involved in the culture of court or salon, but also the numerous mediators such as agents, amateurs, or even bankers. * One of key issue is to know the social identity and political orientation of Polish clients interested in French painting and obejts du luxe made in France. In the 18th century Poland the figure of enlightened amateur did not exist except for one: count Stanisław Kostka Potocki. Until the 1770s the Polish aristocracy did not seem to make any distinction between artists and craftsmens. Therefore, the French, Italian or German painters after their arrival in Poland often underwent transformation by submitting themselfs to the taste of their patrons. Moreover, until the beginning of the XIX century in Warsaw did not exist the Academy of painting and the art market remained very limited. King Stanisław August Poniatowski, Prince Adam Kazimierz Czartoryski, his wife Izabella, the hetman Jan Klemens Branicki, or Izabela Lubomirska, the most important Polish patrons of the time, represented the curial model of art collector and their interest in French painting was highly politicized. Therefore, one of my goals is to describe the political context in which the importance of cultural transfers becomes perfectly visible. I would like to analyze whether the interest in French painting in Poland (and network of exchange) resembled, or even imitated, the same interest (and network) that we can find in Dresden, Berlin and St. Petersburg, or where it different from them and took inspiration directly from Paris. The first problem I want to develop is the way Polish clients functioned at French art market. I would like to retrace what kind of art obejcts (paintings, drawings, engravings, sculptures, mirrors, furnitures, porcelaine, objets de luxe etc.) they were buying in France, in what quantity and which dealers were they choosing. What intrest me the most is the way clients were finding the seller (or vice versa) ; how important was location of the boutique, level of price, and finaly : the sociability, reputation of the seller and his relation to the high society. Other problem are the commands of Polish clients to French artists. Already at the end of 17th century several Polish aristocrats commissioned paintings from Parisian painters (such as Hyacinthe Rigaud and Nicolas de Largillière), but the real enthusiasm for French art resulted in Poland only in 1730's with the famous commission of Marshal Bieliński for the decoration of his salon adressed to Juste-Aurèle Meissonier and François Boucher. In my work I would like to gather the material and ask the similar question as in the case of aqusitions : how the clients were initiating the contact with artists, what was the importantance of social network and finally, what were the prices they paid. It seems that very often Polish clients were paying much more then French. Were there overpaying in purpose, to show how rich they are or were they just lost and did not knew the real prices in parisian artmarket ? Another problem I would like to develop are the migration of artist from France to Poland and their mobility (1730-1810). Although French painters have been present at the court of Warsaw since the early 17th century (Etiennne La Hire, Claude Callot, François Desportes) they were never very numberous. The change took place only after 1730. At that time, number of French artists increase – some of them worked on the open market, like the pastelist Louis Marteau, or for a single patron, like August Mirys, a painter of Count Branicki. I would like to reconstruct the social position of the French artists active in Poland and trajectories of their careers (August Mirys, Pierre Coudray, Charles Susson, Jean-Baptiste Pillement, Andre Le Brun, Jean-Pierre Norblin de la Gourdaine, Romain-Vincent Jeuffroy and others). The French language and French culture were widely shared among the European elites of the 18th century, and Poland offered a privileged setting for French painters who could serve as ambassadors of French culture. Yet, as in the first half of the century in Saint Petersburg, none of the French active in Poland (with the exception of Jean-Baptiste Pillement) had reached the social and economic position as important as the Italian painters , such as Marcello Baciarelli or Bernardo Bellotto. In which way the careers of French artists in Poland depended on their social capacities, and why, despite the favorable conditions « of beeing French during the French century », those artists did not succeed in taking the first place on the local artistic scene? Significantly Józef Kajetan Ossolinski did not include any French artist - unlike the many Italians - in his project of the national Polish museum formulated in 1775 . Therefore, I would like to ask also about political meaning of their presence.