Péripéties de la lettre ou de la lettre à l’être

par Véronique Cnockaert

Projet de thèse en Psychopatologie

Sous la direction de Laurent Ottavi.

Thèses en préparation à Rennes 2 , dans le cadre de École doctorale Sciences humaines et sociales (Rennes) depuis le 01-09-2016 .


  • Résumé

    Marquant sa différence avec la philosophie, Lacan, le 20 février 1973, « oppose que dans cette affaire celle de la philosophie — nous sommes joués par la jouissance, que la pensée est jouissance. » (20 fév. 1973) Si « la pensée est jouissance », un de ses véhicules principaux, la lettre, ne peut donc sans mentir se tenir loin de son économie et encore moins de ses effets. C’est, dès lors, dans ce rapport à la jouissance que se situe la question de l’être. Disant cela, il nous apparaît donc nécessaire d’éclairer en premier lieu ce que Lacan entend par « être » et d’en cerner les contours d’un point de vue clinique. À suivre les textes cités précédemment, il semble bien que lettre et corps sont constitutifs du sujet, non seulement par le sens comme raison (au sens cartésien), mais également par la jouissance comme sens : mise en mots et mise en corps coexistent dans une littéralité partagée, ou dit autrement la corporéité de la lettre l’emporte sur sa signification. C’est bien pourquoi, quoique personne ne connaisse le contenu de la lettre dans la nouvelle de Poe La Lettre volée, sa possession produit néanmoins ses effets d’hystérisation. On se souvient que Lacan insiste sur le fait que « la lettre donne un effet de féminisation » à qui la possède. À sa suite et après un développement qui prend en compte la trace de la lettre, É. Laurent insiste sur le fait que la lettre « doit être saisie à partir de l’effet qu’elle […] fait et non pas de sa signification ». Certes, mais en quoi et comment la possession de la lettre met le corps à contribution? Bien que le contenu de la lettre ne soit pas dévoilé, il n’en reste pas moins deviné et «supposé su », supposition qui n’est pas sans conséquence. D’une part, le corps «féminisé » des protagonistes, car « hystérisé » ne cesse pas de s’afficher comme lieu souverain d’une énigme, d’autre part du « corps » (de la corporéité) émerge de la lettre (qui est à la fois parcours et trou dans le sens) en ce qu’elle accueille la jouissance. Ainsi posé, l’intérieur (du corps) et l’extérieur (de la lettre) gomment l’opposition par effet de capillarité. Dès lors l’événement-corps est aussi un événement-lettre, conjonction qui donne lieu à un événement-être. Au sein de cette jouissance littératienne qui se moque de toute raison raisonnable, de ce difficile tissage entre la lettre et l’être, de ce nouage entre la lettre et le réel (« […] je pense que c’est par des petits bouts d’écriture que, historiquement, on est entré dans le réel, à savoir qu’on a cessé d’imaginer. » [Le Séminaire, livre XXIII, le sinthome]), plusieurs questions jaillissent et auxquelles nous aurons à répondre : quel est ce corps qui prend symboliquement sens dans la lettre (c’est en quoi Lacan s’éloigne de la phénoménologie merleau-pontienne) sans que celle-ci ne lui préexiste pour autant, corps qui intéresse la clinique au plus haut point? Le manque à être, partie de soi manquante qui s’exprime en tant qu’objet perdu, peut-il ou non être considéré comme un manque de lettre, un « manque à lettre »? C’est la question de l’objet transitionnel qui se pose ici peut-être, comment rend-t-il compte de cette jouissance, celle de la lettre? C’est aussi celle de la constitution du désir dans le discours où la lettre fait trou, ce qui ne l’empêche pas d’être souveraine parce que marquant le manque, dit autrement, le manque comme effet de sens et de jouissance afin de donner du réel. Plusieurs significations qu’il nous faudra circonscrire se distribuent autour de ce point de convergence, dont seuls les bords selon Lacan ne sont atteignables. L’être chez Lacan s’il a partie liée avec le savoir, semble surtout pris avec l’assignation complexe du réel par la lettre qui fait trou dans le sens, sens et hors-sens se rejoignant aux bords. La question du corps et de la lettre articulées autour de la jouissance s’avère particulièrement complexe, car elle pose la question de l’être à partir non plus d’une raison logique, mais à partir d’une jouissance qui, si elle s’exprime par et dans la lettre, ne se laisse pas pour autant « domestiquer » par le


  • Résumé

    Langage, elle n’y est pas enkystée. S’il y a donc une autorité de la lettre celle-ci partage son empire avec celle du corps qui jouit. Le symbolique n’échappe ni à l’une ni à l’autre, au contraire il les joint tout en maintenant une division au sein du sujet (division qui n’est en rien une opposition) et dont le symptôme en est le représentant. À partir d’une lecture pointue des Séminaires et des Écrits de Lacan, à laquelle s’ajoute celle des travaux de J.-A. Miller, É. Laurent, H. Castanet et L. Ottavi, nous voudrions saisir l’ambition de ce paradoxe et en tirer les conséquences cliniques. Voir comment, si la lettre n’est pas uniquement instrument de la métaphore ou de la métonymie, ou pure impression, elle inscrit une sémantique du désir oxymorique dans son nouage avec le réel par la jouissance qui impose de penser l’être comme être de la lettre.