Les intellectuels et la recomposition de l'espace public roumain après 1989. Le cas du Groupe pour le Dialogue Social.

par Camelia Runceanu

Projet de thèse en Sociologie

Sous la direction de Gisèle Sapiro.

Thèses en préparation à Paris, EHESS , dans le cadre de École doctorale de l'École des hautes études en sciences sociales depuis le 01-12-2004 .


  • Résumé

    Le but de cette recherche est de rendre compte de quelques dominantes de l’espace intellectuel roumain lors du passage du socialisme d’État à la démocratie représentative et des effets dans différentes sphères d’activité intellectuelle dus aux changements dans l’ordre social tenant de l’installation des du marché et de la disparition progressive d’une économie régie par l’État. Le terrain de la recherche est constitué par un groupement d'intellectuels mis en place les derniers jours de décembre 1989, au moment même des transformations politiques déclenchées par la chute du régime communiste en Roumaine. Le Groupe pour le Dialogue Social (GDS) fut le premier et resta le plus influent et stable groupement de la période postcommuniste ayant dans sa composition des auteurs ayant acquis leur reconnaissance sous le communisme, ainsi que de jeunes scientifiques formés également avant 1989. L’une des raisons de cette réussite consiste dans l’autorité culturelle accumulée par sa publication, l’hebdomadaire 22, qui se distingua parmi les publications intellectuelles et contribua de façon paradigmatique à la redéfinition de cet espace marqué après 1989 par l’intérêt accru pour des questions politiques et le monde politique. La nouveauté et la singularité du Groupe consistèrent en la durabilité du cumul des notoriétés : prestige obtenu par la majorité des membres comme auteurs de la période communiste, notoriété acquise par d'autres en tant que dissidents, mais aussi reconnaissance gagnée par certains autres à partir de 1990. Ces types de notoriété mis ensemble se sont manifestés par des engagements, collectifs et individuels, dont les formes furent multiples et diverses, consécutives et simultanées : textes publiés dans l'hebdomadaire du Groupe, interventions à l’occasion des rencontres avec des politiques, lettres ouvertes, expertise fournie aux organisations civiques ou à des structures politiques, articles publiés dans la presse spécialisée, essais et études politiques, participation à des associations civiques, enrôlement dans des partis politiques. La notoriété obtenue par bon nombre d’intellectuels du GDS, la durabilité du Groupe, sa tribune, 22, des investissements successifs dans la politique, du Groupe mais aussi individuellement, donnent du pouvoir à ses (re)présentations lorsque l’espace politique se structure autour du refus du communisme, l’« anticommunisme », et des anciens « communistes », membres de la nomenklatura surtout. Le GDS inclut des représentants des professions littéraires qui ont acquis leur reconnaissance et sont même devenus des figures notoires avant 1989, mais le GDS n’hésitera pas à intégrer aussi bien des journalistes que des juristes qui n’ont pas acquis leur reconnaissance comme auteurs, ne sont ni artistes ni scientifiques. L’hétérogénéité qui le caractérise, à travers une analyse de leurs trajectoires sociales et professionnelles et de leurs liens avec d’autres intellectuels et des politiques, permet d’esquisser des idées sur la situation et la place des intellectuels dans l’espace social pendant la période communiste mais surtout après 1989, et non seulement de ceux qui sont des membres de ce groupement. Pour mieux situer le GDS et des membres du GDS dans l’espace intellectuel roumain après 1989 et pour tenter d’expliquer les tendances à l’œuvre dans le monde intellectuel et dans l’espace public recomposé après 1989, ce travail porte sur d’autres intellectuels car autour du GDS se constituent des réseaux grâce à 22 et des réseaux d’alliances grâce à d’autres activités des membres mais aussi car d’autres intellectuels formèrent de nouveaux lieux de socialisation politique et de sociabilité, restés dans leur majorité faiblement institutionnalisés. Sont présentées des institutions culturelles traditionnelles, là où ceux qui sont devenus membres du GDS ont travaillé avant 1989 et que certains habitent encore après 1989 mais aussi d’où leurs concurrents tirent leur autorité dans l’après 1989, qui ne partagent pas la vision du monde qui s’impose au sein du GDS, instance du pôle intellectuel de l’« anticommunisme », et au-delà. Mais aussi des entreprises culturelles comme maisons d’éditions, revues et centres d’expertise, qui sont l’œuvre des représentants des professions intellectuelles, résultat des transformations politiques et d’une reconfiguration des rapports de force au sein du champ intellectuel. Sont analysés des parcours d’intellectuel des membres du GDS ou des alliés de celui-là, mais aussi des concurrents des membres du GDS, mettant à profit l’analyse des réseaux, utilisée comme méthode dans une approche qualitative, et la biographie comme outil de recherche (constituant aussi objet de réflexion). Ce travail traite des pratiques proprement intellectuelles, mais surtout discursives, dans une analyse des textes à visée scientifiques et des textes journalistiques, regardant du côté des modes et des moyens d’occuper l’espace public formé par ces discours et ceux qu’ils suscitaient. Empruntant une approche socio-historique et s’inscrivant dans une approche relationnelle, ce travail porte sur les diverses formes que prend la politisation au sein des champs spécifiques – militantisme, entrée en politique, mobilisation politique et démobilisation des intellectuels – et sur les professions intellectuelles à l’aube et à l’épreuve de la démocratie et au service du processus de démocratisation.

  • Titre traduit

    Intellectuals and the reshuffled public space in Romania after 1989. The case of the Group for Social Dialogue


  • Résumé

    The purpose of this research is to account for some of the dominant features of the Romanian intellectual space in connection with the regime change that followed the collapse of state socialism. Transition to pluralism and representative democracy effected in different on the spheres of intellectual life, which echoed the transfiguration of the social order from a centralized and planned economy to new economic relations governed by the market. This research is focused on a group of intellectuals set up during the last days of December 1989 at the time of the political transformations triggered by the fall of the communist regime in Romania, and which avowed goal was to make sense of this dramatic change. The Group for Social Dialogue (GDS) has been the first such association to be established and remains the most influential and stable group of its kind. The group typically includes authors that acquired public recognition under the communist regime as well as young scientists that completed their academic and intellectual training in the last decade of state socialism. One of the reasons for their success was the cultural authority capitalized by the group’s weekly publication, 22, widely regarded as the most prominent intellectual outlets of post-communism. The regular contributors to the journal were instrumental in redefining a public space marked after 1989 by an increased interest for the political issues and politics. The distinctiveness and the sustainability of this venture were the cumulative result of the personal prestige abs cultural authority enjoyed by most of the members of the group either as well published and widely read authors of the communist period, or as former dissidents. This prestige and authority was gradually on other members, whose public career started after 1990. These types of notoriety, joined together, took many different forms of engagement, collective and individual, consecutive and simultaneous: texts published in the journal of the Group, public statements during various meetings with politicians, open letters, expertise provided to civic organizations or political structures, papers published in the specialised press, political essays and studies, participation in civic associations, political party enrolment. The personal notoriety gained by a considerable number of intellectuals of the GDS, the resilience of the Group, the circulation of its journal 22, sequential investments in politics, of the Group itself but also individually, conferred a significant amount of clout to its (re)presentations of politics at a time when the political realm was structured around the rejection of communism (the post-communist “anti-communism”), as opposed to the electoral and social influence exercised by former “communists”, especially by those members of the nomenklatura who succeeded to set the tone of post-communist politics. The Group included representatives of literary professions who achieved the recognition and have even become famous before 1989, but the GDS does not hesitate to integrate also journalists and lawyers who did not reach recognition as authors, artists or scientists. The heterogeneity of group is emphasised by an analysis of the social and professional trajectories of its senior members, and of their ties with other intellectuals and politicians present in the public space before 1989, leading to the idea that the intellectuals’ place and role during the communist regime was structurally similar to the position and function imparted to them after 1989. This social continuity, masked by a discourse of discontinuity (anti-communism), characterized the totality of the intellectual milieu, and not only those who were members of this group. To set the GDS in context of the wider intellectual space after 1989 and to explain the tendencies within the intellectual world and the reshuffled public space, was the main objective of this study. Hence, the career of other intellectuals, formally non-affiliated to the GDS is also reviewed, as around the GDS and especially the journal 22 a network of collusions and alliances is progressively woven, including new and diverse socialisation places and places of sociality, which remained in the vast majority of cases weakly institutionalized. The study surveys also how traditional cultural institutions, where some members of the GDS worked before 1989 and to which they remain loyal after 1989, relate to the GDS and share or challenge its cultural authority. GDS is contested by such institutions mainly for his unremitting and uncritical "anti-communist" worldview. The study draws also the landscape of the cultural enterprises (publishing houses, magazines, centres of expertise organized by representatives of intellectual professions) influenced by or dependent on the GDS, and ponders their contribution to the political transformations and reconfiguration of power relations within the intellectual field. Are therefore examined and categorized the career paths available to the intellectuals, to the members of the GDS or their allies, but also of their competitors. The approach to this topic draws on the method of social network analysis in a qualitative approach and to the biography as research instrument (construed also as an object of reflection). The research was by and large devoted to isolate and examine intellectual practices, especially discursive practices, in the analysis of scientific and journalistic texts, looking at ways and means deployed by intellectuals in order to occupy the public space. In a socio-historical approach and in a vision inspired nu the sociology of relations, this research was concerned with various forms taken by the politicisation within specific fields – militancy, entrance into politics, political mobilisation and demobilisation of the intellectuals –, and intellectual professions at the dawn of the democratic regime.