Quel futur pour le passé? Mémoire contemporaine: le retour aux temps mythiques

par Christophe Rime

Projet de thèse en Etudes politiques

Sous la direction de Stephane Audoin-rouzeau.

Thèses en préparation à Paris, EHESS , dans le cadre de École doctorale de l'École des hautes études en sciences sociales depuis le 21-12-2016 .


  • Résumé

    Thèse de doctorat EHESS Paris Session de décembre 2017 Co-directeurs : MM. Stéphane Audoin-Rouzeau et François Hartog Candidat : Christophe Rime Résumé / Projet de recherche Quel futur pour le passé ? Mémoire contemporaine : le retour aux temps mythiques Depuis plus d’une trentaine d’années, l’histoire, et plus généralement les sciences sociales, apparaissent comme bousculées sur leurs assises, brutalisées sur leurs acquis, heurtées jusque dans leurs concepts et leurs méthodes. Cela n’aura échappé à personne, l’histoire, ce métarécit de véridiction, est en perte de vitesse, en proie à une désorientation manifeste dont on peut dresser la liste sommaire des symptômes qui la déstabilisent : des rentrées universitaires de moins en moins fournies en étudiants ayant osé le choix de l’histoire, des difficultés sérieuses à trouver des financements pour soutenir des projets de recherche ou de publication ; plus grave encore, une remise en question de la légitimité des études en sciences sociales, de leurs débouchés professionnels, ainsi qu’une critique sévère des rôles et des enjeux de ce type de savoir au sein des sociétés actuelles. Il semble que ce qu’annonçait Jean-François Lyotard, dans son ouvrage identifiant le postmodernisme en 1979, soit en passe de trouver des conditions favorables de réalisation. L’histoire, en tant qu’un de ces métarécits dont le philosophe prévoyait la décrédibilisation future, montre effectivement des signes inquiétants d’affaiblissement de sa position d’autorité au sein des sociétés occidentales présentes. À quels phénomènes est due cette métamorphose frappant l’histoire ? Quelles sont les racines de cette mutation de la place des savoirs dans la société ? Est-ce dû à une forme d’accélération de l’histoire, aux déstructurations imposées par le mouvement de la globalisation, ou à ce simultanéisme auquel il soumet un monde de plus en plus connecté ? Sont-ce les crises multiples et de tous ordres – sociales, économiques, politiques, idéologiques, religieuses – qui entraînent également l’histoire dans le tourbillon créé par cette tyrannie du présent que l’historien François Hartog a identifié comme le présentisme ? Ce monde en mutations profondes, lesquelles redéfinissent la place des savoirs au sein des collectivités occidentales, laisse songeur. Quel futur restera-t-il pour le passé ? Quel est l’avenir de la discipline scientifique historique ? Sans aborder ce qui fait question ici par la lunette jugée trop étroite et étriquée d’une résurgence d’une idéologie de fin de l’histoire – à la suite des thèses de Francis Fukuyama –, les objectifs de cet essai engagent plutôt à comprendre ce qui est à l’œuvre et se confronte à l’histoire comme discipline, comme rapport au passé également, comme régime d’historicité surtout. Dans cette perspective, l’indice le plus révélateur, le plus signifiant et le plus directement identifiable de cette perte de repère – ce que Cornelius Castoriadis avait déjà dénommé le « grand sommeil » – est l’ère de la mémoire qui s’est installée en Occident, depuis la deuxième moitié du XXe siècle. Excès de mémoire qui a assez rapidement mené au mémorialisme, et à la politique de la mémoire, au polymémorialisme et à l’hypermnésie enfin. Histoire et mémoire, mémoire et histoire. Le débat qui questionne la relation chahutée entre ces deux ennemis complémentaires ne semble pas neuf, pourtant le surgissement massif de la mémoire, au cours du deuxième vingtième siècle, jette les cartes d’une nouvelle redistribution des enjeux, des attentes et usages sociaux du passé, dans ce présent hyperprésent. Avec la mémoire d’Auschwitz, avec la mémoire du génocide, et plus généralement avec le souvenir torturé de la Seconde Guerre mondiale, les sociétés occidentales contemporaines sont devenues le théâtre de la collision entre un passé monstrueux récent et sa conservation dans le présent. En ce qui concerne la France, plus spécifiquement, c’est la mémoire de Vichy qui dynamise le retour de ce passé en débat. La collusion immédiate entre désir de justice et vérité d’un côté, passé et mémoire de l’autre, produit les conditions d’une récupération pour les besoins d’une politique du présent, très active dans ce processus de « retour du refoulé ». La progression de cette relation ambiguë est manifeste depuis l’inauguration du septennat du Président François Mitterrand, en 1981. À cet instant précis, l’instauration d’une véritable politique de la mémoire – une mnémopolitique – surgit et celle-ci va constituer ce virage identifiable vers le mémorialisme, que sont les années 1980-1990. De François Mitterrand à François Hollande, en passant par Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, les divers présidents français n’ont cessé de s’inscrire de plus en plus massivement dans ce vertige mémoriel, jusqu’aux excès que nous connaissons aujourd’hui. À ce titre, 2014 représente véritablement l’apothéose du mémorialisme en mouvement, centenaire de la Grande Guerre oblige. Ce qui est constaté est alarmant : un biaisement manifeste et progressif du rapport des sociétés contemporaines à leurs propres passés ; la fabrication d’une illusion esthétique de savoir historique ; une anomalie temporelle qui tourne sur le seul présent. Ces réitérations politiques permanentes des grands conflits mondiaux, léguant Auschwitz pour seule mémoire du présent, vont contribuer à alimenter le retour du débat public concernant le passé de Vichy, auquel on réclamera désormais vérité et justice. Ce présentisme ou présent omniprésent et perpétuel, paraît emprisonné dans un rapport au temps qui, en imposant 1945 pour seul horizon éternel, interdit passé et futur pour l’hypothèse la plus anxiogène, réduit de toute façon leur champ d’action. La mnémopolitique présentiste peut dès lors se comprendre comme une vision du temps complètement circulaire, dont les sociétés occidentales ne sortent qu’à grands frais. Dans ce régime d’historicité singulier que nous sommes à endurer, bien peu de linéarité et de profondeur, plus de séquentialité, ni même de continuité. Tout se déroule comme si cette fièvre mémorielle politisée n’ouvre que sur les conditions d’un arrêt sur mémoire dans le présent. La mémoire arrête en effet la temporalité des sociétés contemporaines. Si le but est clair, retrouver l’homologie, le Un-Tout d’une communauté disputée par les crises du tournant du siècle, comment réfléchir encore l’histoire et son discours rationnel dans cette économie du souvenir « magique » qui s’installe durablement ? Comment respecter encore l’exigence établie par les travaux du philosophe Paul Ricoeur, celle qui imposait qu’entre la fidélité de la mémoire et la vérité de l’histoire, il ne saurait y avoir de discrimination, de choix, sur le plan épistémologique ? L’exemple prototype de ce basculement de l’histoire dans la mémoire, peut être rencontré dans les lieux de mémoire du présent, où l’identité collective des sociétés occidentales semble se nouer majoritairement par l’espace patrimonial et non plus par la seule temporalité. Les Mémoriaux, confirmation accusée de cette vague mémorielle politisée, forment la grammaire d’une topolâtrie moderne, sorte de néo-religion civique dont il est difficile de dire quelle place y est dévolue à l’histoire scientifique. En ces lieux de souffrance, là où s’enchaînent commémoration sur commémoration, une nouvelle relation au passé se construit, évacuant progressivement l’histoire et son discours savant. Les spectateurs attentifs de ces nouveaux espaces sacrés ne manqueront pas de constater, du Mémorial d’Hiroshima à Notre-Dame-de-Lorette, la réduction du propos historique à un rôle subalterne de prétexte, de témoin assisté, d’argument d’autorité. En somme, une illusion d’histoire est désormais proposée par le règne de la mémoire, laquelle semble avoir atteint une forme d’apogée. La conséquence cruciale, mise à part l’impossible amnésie qui s’empare des esprits, en est le renversement de l’identité collective, de la temporalité vers la spatialité, du généalogique vers l’horizontal. Un phénomène encore plus accentué dans un contexte mondial pétri de tensions exacerbées entre le national et le global. Le Mnémotope devient alors le marqueur identitaire puissant utilisé par les politiques, afin de baliser un territoire national au moyen des valeurs culturelles de la nation, comme pour faire écran aux dangers de la mondialisation. Autres terrains de jeux du mémorialisme en action, les tribunaux de la mémoire – de Nuremberg et Tokyo, jusqu’aux procès de Barbie, Touvier et autre Papon en France –, vont appuyer ce phénomène de déstabilisation de l’histoire. Par la judiciarisation de l’histoire qu’il impose, par la superposition du droit sur l’écriture historique, le tribunal mémoriel de la deuxième moitié du XXe siècle emboîte le pas du mémorialisme, pour le raffermir par la force de sa loi, et d’abord par le pouvoir de son imprescriptibilité. Ces actions en justice, pénale ou civile, sont autant de projections de l’essentialité du rôle historique du témoin-« archive-vivante »-victime, devenu désormais incontournable dans la construction du rapport au passé traumatique. Avec son corollaire, l’histoire orale, le droit, à sa manière, arrête également le temps. En espérant « solder et liquider l’histoire », le tribunal mémoriel ne fait rien d’autre que prolonger indéfiniment l’impossibilité de s’extraire de ce passé tragique, imposant plutôt une immobilisation des sociétés présentes dans la violence des maux ainsi constamment remémorés (quand bien même l’expérience des Commissions Vérité et Réconciliation dégage sur des aspects constructifs et dynamiques de cette alliance entre droit et histoire). Ce constat trouve un renforcement encore plus singulier dans l’initiative politique des fameuses « lois mémorielles », lesquelles viennent dans l’instant sanctifier des prétendues dettes mémorielles des sociétés occidentales passées, par l’obligation sociale d’un non-oubli de l’oubli. Cette tentative de réparation de l’histoire concourt en fait à l’apogée de la mémoire, en tant que souvenir récupéré et instrumentalisé par le politique. À ce titre, 1990-2014 peut se penser comme une fourchette temporelle plus que signifiante pour saisir l’avènement de la politique et de la justice mémorielles, nouveaux devoirs de mémoire des sociétés contemporaines. Que faire ? Que penser de cette métamorphose des sociétés occidentales qui transforment leur expérience du temps en un rapport à l’espace et à la mémoire ? Quelle peut être la place de cet instrument qu’est l’histoire pour penser les continuités, aussi bien que les ruptures, dans ce brouhaha brouillant la place des savoirs dans la société ? Comment s’adapter aux enjeux manifestes de ce temps en mutation, pour faire en sorte que la mise en intelligibilité du passé – dans le respect d’une « mémoire équitable », entre fidélité et vérité – puisse encore se produire ? L’histoire scientifique, en tant que discipline incontournable pour former des consciences citoyennes critiques, doit réaffirmer la puissance de son discours, dans un dépassement de la mémoire mythique par l’analyse rationnelle, au moyen d’une expertise scientifique qui pourrait seule recréer les conditions de cette nécessaire alliance entre histoire et mémoire. Sans nul doute, c’est là le défi du XXIe siècle qui attend la communauté des historiens occidentaux, comme des penseurs de renom l’avait anticipé – Pierre Nora, Jacques Le Goff, Antoine Prost, Marc Bloch et Paul Ricoeur pour n’en citer que quelques-uns. C’est en tout cas l’objet de cet essai d’anthropologie historique : (re)trouver l’histoire, au centre de la cité, comme une modalité du rapport au passé différente et complémentaire de la mémoire, sans plus d’opposition, mais dans une articulation repensée afin de produire du sens commun. Somme toute, le travail d’histoire ainsi rappelé devra accueillir la mémoire du temps présent, mais une fois que celle-ci aura été soumise à l’examen critique de l’histoire, à la manière des leçons intelligentes que l’Historial de Péronne délivre depuis 1992. Une réflexion critique, entre mémoire et histoire, parce qu’il « faut ouvrir un futur au passé », comme l’écrivait le philosophe Paul Ricoeur. Christophe Rime Genève, le 26 septembre 2017


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