Intersections dangereuses : trajectoires migratoires et trajectoires affectives auprès de migrants mexicains homosexuels milléniaux de classe moyenne supérieure à Paris

par Gerardo Perfors Barradas

Projet de thèse en Géographie politique, culturelle et historique

Sous la direction de Louis Dupont.


  • Résumé

    Deux tensions importantes divisent les modèles explicatifs de la migration internationale. Une d’elles concerne le rapport entre facteurs macro-structurels et la place pour les initiatives micro-individuelles (Piché 2013). Une opposition parallèle concerne les interprétations économicistes et culturalistes de la réalité (Qin 2011). Comme proposition intermédiaire, cette thèse mobilise le concept d’intersectionnalité, ou bien l’imbrication d’oppressions systémiques (Combahee River Collective 1974) pour relier des phénomènes sociogéographiques et des tournants personnels dans les trajectoires affectives d’une trentaine d’hommes mexicains non hétérosexuels de classe moyenne supérieure nés entre 1981 et 1996 (milléniaux) et ayant migré vers la France après 2010 pour y faire des études universitaires. Après un terrain ethnographique de quatre ans et l’application d’une analyse longitudinale rétrospective des trajectoires (Ariza et col. 2012), il en résulte que, dans le cadre des injonctions culturelles de la société de classes mexicaine du tournant du siècle, une majorité des enquêtés a fait des migrations internes pour faire des études de licence dans les meilleures universités de Mexico, Monterrey et Puebla mais aussi pour vivre et assumer leur homosexualité loin du cadre socio-familial où ils ont subi des violences sexistes et homophobes. Le rapport centre-périphérie entre le Mexique et le noyau dur de l’Occident (comme concept géopolitique) donne le cadre dans lequel ces enquêtés ont décidé de poursuivre leurs trajectoires migratoires et éducatives, avec une majorité qui passe par des pays tiers avant de s’installer en France, souvent avec des bourses du gouvernement mexicain. Ces hommes qui cherchent leur place essayent de la trouver et de la garder en France. Il en ressort cependant qu’ils subissent un choc culturel suite à l’arrivée dans une nouvelle société, où ils ne sont plus considérés comme des détenteurs privilégiés d’un capital économique, culturel et racial (malgré leur homosexualité). Au contraire, ils sont vus comme des nouveaux-arrivés dans un contexte de stagnation économique, crise politique et xénophobie accrue, qu’ils subissent en particulier lorsqu’ils se font confondre avec des ressortissants des anciennes colonies françaises du Maghreb dans le pire des cas, ou bien lorsqu’ils sont exotisés par le biais de stéréotypes culturels. À la fin de cette étude, on trouve que plus de deux-tiers des enquêtés était encore en France ou dans un autre pays étranger un an après la fin du terrain et après l’obtention de leurs diplômes et d’un emploi, majoritairement dans le secteur privé. Ces personnes, majoritairement diplômées en sciences exactes, ingénierie et commerce, arrivent à construire une vie stable et avec des perspectives de développement, mais cela ne se fait pas dans l’extase, et l’éloignement de leur pays de naissance et de leurs familles ainsi qu’un sentiment de non appartenance en France sont ressentis par un nombre important d’enquêtés. La minorité d’enquêtés qui retourne au Mexique le fait souvent après des tentatives d’insertion professionnelle échouées, et est aussi souvent celle qui a fait des études en sciences sociales ou études culturelles/artistiques. En somme, la perspective d’analyse intersectionnelle déployée dans cette recherche permet de comprendre le lien entre phénomènes systémiques dans la géopolitique et l’économie mondiales et les expériences et choix incarnées par un groupe significatif de migrants mexicains appartenant à la même génération et du même milieu social, partageant en plus leur sexualité non normative, leur niveau d’études et leur destination migratoire. On voit clairement que des évènements tels que les fluctuations du prix du pétrole, la guerre des narcotrafiquants, les enjeux du monde professionnel et les attitudes sociales envers l’homosexualité ont un impact réel dans le tracement des trajectoires migratoires des enquêtés. De même, le poids de la culture se fait sentir lors du processus d’adaptation en France, qui dévoile qu’en opposition à l’idée de l’homo economicus, il existe des êtres humains avec des racines et des attaches culturelles qui ne sont pas toujours interchangeables. Tout de même, j’ai trouvé des personnes qui ont la possibilité de se positionner face à ces enjeux et qui ont la possibilité de faire des choix et des changements, parfois difficiles et risqués, mais qui dévoilent, comme disait Sartre (1952), que, « l'important n'est pas ce que l'on a fait de nous, mais ce que l'on fait nous-mêmes de ce que l'on a fait de nous ».


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