Fukushima: un accident 'made in Japan'? Analyse transculturelle de la causalité

par Mathieu GaulÈNe

Projet de thèse en Sciences et génie des activités à risques

Sous la direction de Franck Guarnieri et de Sébastien Travadel.

Thèses en préparation à Paris Sciences et Lettres , dans le cadre de Ingénierie des Systèmes, Matériaux, Mécanique, Énergétique , en partenariat avec Centre de recherche sur les risques et les crises (Sophia Antipolis, Alpes-Maritimes) (laboratoire) et de École nationale supérieure des mines (Paris) (établissement de préparation de la thèse) depuis le 01-11-2016 .


  • Résumé

    L'accident nucléaire de Fukushima Daiichi – une des facettes de la catastrophe protéiforme du 11 mars 2011 au Japon – a donné lieu à de nombreuses interprétations visant à en comprendre son sens, à travers notamment la publication de rapports d'enquête et de publications scientifiques. Parmi les quatre rapports d'enquête – Tepco, Commission indépendante Funabashi, NAIIC et ICANPS – celui de la Commission du Parlement (NAIIC) s'est distingué par la conclusion de son président Kiyoshi Kurokawa selon laquelle l'accident aurait été « Made in Japan », c'est-à-dire le résultat d'une mentalité et d'un comportement « groupiste » propre aux Japonais. Cette conclusion a déclenché un débat aussi bien à l'étranger que dans l'Archipel, certains soulignant son aspect réductionniste. La Commission Kurokawa n'est pourtant pas la seule à décrire une origine insulaire à l'accident : la Commission indépendante Funabashi a popularisé le terme « mythe de la sureté » (anzen shinwa) qui aurait aveuglé la société japonaise, tandis que le sociologue des sciences Miwao Matsumoto décrit l'accident comme relevant d'une structure particulière de la triade technique-science-société nippone. Leur démonstration s'appuie de manière surprenante pour un occidental sur une analogie avec la seconde guerre mondiale qui semble être partagée par plusieurs chercheurs au Japon en vertu d'une « sensation de similarité ». Cette récurrence de l'utilisation d'analogies nous conduit à nous interroger sur la production du savoir au Japon. L'usage de l'analogie comme mode d'explication scientifique était dominant à la jusqu'à la Renaissance en Europe, sous une forme organiciste où l'homme était le lieu de rencontre des similitudes, un point « saturé d'analogies ». Au Japon, l'usage de l'analogie relève cependant d'une ontologie « analogiste » tel que l'a développé l'anthropologue Philippe Descola, qui vise dans un monde perçu comme fracturé et chaotique à redonner du sens grâce à un « dense réseau d'analogies reliant les propriétés intrinsèques des entités distingués ». L'inclusion du Japon dans l'ontologie analogiste a été faite par Descola en s'appuyant sur les travaux du géographe Augustin Berque qui insiste notamment sur l'importance de l'usage de la métaphore dans la culture japonaise en lien avec l'esthétique du mitate, que l'on retrouve notamment dans les jardins zen, métaphore microcosmique des paysages. Ces mises en liens des choses et des êtres seraient aussi le fait de l'absence d'une distinction claire entre nature et culture, physique et phénoménal, ouvrant la voie à un mode d'explication favorisant l'analogie et l'imagination à la causalité déterministe. D'autres pratiques culturelles comme l'utilisation de bouliers pour apprendre à compter, ce qui implique un refus d'une dichotomie corps/esprit, où la lecture par idéogramme qui permet une compréhension immédiate du concept, sans la nécessité de passer par le phonème, en raison du caractère iconique du signe, laissent penser à un mode de raisonnement par l'exemple. Tous ces aspects de la culture japonaise semblent converger vers une rationalité laissant plus de place à l'imaginaire et faisant confiance à l'intuition comme voie d'accès à la complexité. Dans le cadre des travaux du philosophe américain Charles S. Peirce nous nous interrogeons, à partir de textes scientifiques japonais sur Fukushima et d'interviews avec leurs auteurs, sur la manière dont ces analogies et métaphores relèveraient d'une démarche « abductive ».

  • Titre traduit

    Fukushima: A Japan-Made Disaster? A cross-cultural analysis of causality


  • Résumé

    The accident of Fukushima Dai-Ichi revealed some contradictions and oppositions in between different decision-making centers in Japan – political, technical, and administrative. It appears that there were some structural dysfunctions which could explain at least partially the chain of dramatic events that happened at the Fukushima-1 NPP. Soon after the beginning of the accident, a multiplicity of causes had been expressed. First, the Japanese and foreign media focused on the “natural” (shizensai) or even “divine” (tensai) origin of the disaster. However, after the investigations were made in different reports in 2012, Fukushima has been described as a “man-made disaster” (jinsai). In this context, it becomes necessary to question the accident of Fukushima with a comparative anthropologic perspective: Does the Japanese techno-science and politic culture played a role in the different causes of the Fukushima accident? Or to state it differently, is it possible to describe Fukushima as a “Japan-made disaster”? Some Japanese scholars oriented their studies in this direction. In his book published in 2012, the sociologist Miwao Matsumoto developed the idea that Fukushima accident was a “structural disaster” (kôzôsai). Comparing the different aspects of the accident with the case of the misconception of the turbine Kapon during the Second World War, the author suggested going beyond the dual success/failure to describe in a long-term perspective the two faces of the structural disaster, i.e. the repeated organizational errors and particular technological trajectory. Two other authors, Kiyoshi Kurokawa and Kunio Yanagida, ex-members of Fukushima investigation commissions of parliament and government, also suggested to look further the concept of “man-made disaster” and dig into the Japanese society culture's substrata to find the roots of the Fukushima nuclear accident. Using cross-cultural comparative method, we suggest to continue those researches and question the potential role of what we will temporary call a “nuclear-bureaucracy complex”. And beyond this, we want to understand the evolution of Japanese culture and identity through an ambiguous relationship with United States, from the forced opening to western world (1854) to the beginning of the nuclear technology transfer (1954).