L'embléma dans le monde romain : (IIe siècle av. J.-C. - IVe siècle ap. J.-C.)

par Amélie Balcou

Projet de thèse en Histoire de l'art

Sous la direction de Gilles Sauron.

Thèses en préparation à Sorbonne université , dans le cadre de École doctorale Histoire de l’art et archéologie (1992-.... ; Paris) depuis le 07-11-2016 .


  • Résumé

    Le mot emblema, du grec ἔμβλημα (« ce qui est appliqué sur »), désigne un panneau mosaïqué amovible de petites dimensions, réalisé en atelier sur des plaques de terre cuite ou de pierre, afin d’être transporté et inséré dans un pavement. Associé à la technique de l'opus vermiculatum, désignant la juxtaposition de minuscules tesselles (d’environ 1 à 5 mm de côté) de pierre, de marbre, de céramique, de faïence ou de verre coloré, il trouve ses origines dans les grandes cités hellénistiques sous la forme de panneaux figurés de dimensions importantes réalisés sur une couche de mortier dans un coffrage en bois (les récentes études d'A.-M. Guimier-Soberts relatives aux mosaïques d'Alexandrie et de Délos sont ici d'un grand intérêt). Les principales caractéristiques de l'opus vermiculatum, dont P. Bruneau retrace l'évolution dans La mosaïque antique, semblent déjà fixées à Alexandrie vers 200 av. J.-C., époque à laquelle fut certainement exécutée la mosaïque de Sophilos, découverte à Thmouis en 1918, que W. A. Daszewski rattache de manière convaincante à la production d’un atelier royal alexandrin. Or, le cas, pourtant peu étudié, est particulièrement intéressant puisque l'embléma fait partie des « artisanats » grecs fondamentalement bouleversés par le développement d’un commerce et d’une industrie, largement hellénisés et centrés sur Rome à la fin de la République. Dans ce contexte d'hellénisme poussé, les Romains s'approprient progressivement l’art de la mosaïque, développant les pavements de tesselles (l'opus tessellatum étant formé par la juxtaposition de tesselles de plus de 5 mm) et parant les sols de leurs résidences d’emblémas grecs. Déjà, la conception même du sol est bouleversée, lui attribuant finalement, de la même manière que pour les Grecs, une fonction décorative aboutie. L’importance des prototypes mis au jour en Italie dans des contextes de la fin du premier style et du second style suggère bien un réel dynamisme au Ie siècle av. J.-C. et témoigne du goût de l’aristocratie romaine pour cette technique. La production des ateliers royaux hellénistiques est alors réorientée vers les grandes cités romaines. Avec les Romains, les mosaïstes grecs diversifient leur clientèle, plus vaste et plus lointaine, mais également moins fortunée que les grands souverains hellénistiques. Cette étude soulève donc des questionnements aussi techniques qu'iconographiques et idéologiques. Mais le cas est complexe. Alors que la mosaïque de « pose directe » est déjà difficile à dater, nous pouvons n'avons que peu de certitudes pour l’embléma vermiculatum, d’autant que son environnement pariétal ne semble pas être un facteur réellement fiable. En outre, le caractère amovible, et donc exportable, de l'embléma floute encore davantage le lieu de production de ces objets. Sont-ils issus du travail d’ateliers grecs implantés en Italie ou importés par le commerce ou le pillage ? Il est certain que les grandes cités du monde hellénistique n’ont pas livré d’emblémas en opus vermiculatum à proprement parler, tels qu’ils peuvent apparaître dans le monde romain, c’est-à-dire, de petites dimensions (moins de 50 cm), sur un caisson en pierre ou en terre cuite. Toutefois, l'étude des contraintes spécifiques à ce type de production, des caractéristiques techniques de l'embléma, comme de son environnement – puisque l’embléma est destiné à être inséré dans un « tapis » qui joue un rôle de médiateur avec le reste du décor de manière à former un ensemble cohérent – a donné quelques clés de lecture. Pour le mosaïste, il s’agit de former un équilibre acceptable entre la qualité et le coût, c'est-à-dire entre la résistance du support en pierre, le poids de l’embléma, et la qualité de la mosaïque, qualité qui elle-même dépend des matériaux utilisés pour former les tesselles, puisque ce sont eux qui déterminent la palette du mosaïste. L’opus vermiculatum suggère en effet l’accès à un certain nombre de ressources et le coût de ce type de production a sans doute contribué à freiner la mode de l'embléma en Italie, dans un premier temps très éphémère puisqu'elle cesse dès l'époque de Tibère pour ne renaître qu'à l'époque d'Hadrien (hors d'Italie, le cheminement de l'embléma s'inscrit davantage dans la durée puisqu'Antioche produit encore des emblémas jusqu'à la fin de l'Antiquité). Avec l’usage de matériaux artificiels comme la pâte de verre et la céramique, il semblait intéressant de noter l’importance des tesselles de marbre dans les vestiges italiens alors que les grandes mosaïques hellénistiques, comme celles d'Alexandrie, de Thmouis, de Pergame et de Délos, n’en ont pas, ou peu. Mais, il est difficile de percevoir le degré de pénétration des tesselles de marbre dans la mosaïque et une étude plus vaste et plus poussée, au cas par cas, serait intéressante et nous éclairerait encore davantage quant au travail des ateliers de mosaïstes, et, plus largement, à la circulation des équipes de mosaïstes et des emblémas. En outre, il faut également considérer l’existence tout aussi importante des emblémas en opus sectile, la surface de l'embléma étant alors obtenue grâce au travail de petites plaques de marbres et de matériaux, tels que le schiste, le calcaire, la terre cuite ou le verre, chacun de ces éléments étant découpé selon des formes prédéfinies et généralement juxtaposées en contraste chromatique, de manière à former un motif géométrique répétitif ou symétrique et, plus rarement, figuré. S'ils suivent des dynamiques et des problématiques propres, une étude comparative serait notamment d'un grand intérêt quant à l'étude des matériaux utilisés par le mosaïste. D'un point de vue idéologique, il s'agit également de se demander comment ces œuvres typiquement grecques s’inscrivent dans l’habitat privé romain à une époque empreinte de traditions nationales fortes et marquée par l’affirmation de grandes individualités ? La résidence romaine de l'élite se distingue par son caractère ambivalent. Loin de n’être que de simples habitations au sens étroit du terme, comme celles des classes inférieures, uniquement composées de pièces à usage privé, elles intègrent également des espaces publics, réunies autour de l’atrium, qui forment l’épicentre de la carrière publique de leur propriétaire et le décor est un véritable marqueur de cette dichotomie puisque les propriétaires s’attachent à démontrer, grâce aux pièces « d’apparat », la grandeur de leur famille, de leur gens. Non seulement au service de l’activité politique de son maître, ces pièces s'érigent en symbole de son statut et de son pouvoir. La demeure et son ornement, si révélateurs de la compétition politique de l’élite, sont donc au centre des préoccupations aristocratiques. Or, alors qu'avec l’hellénisme, l’aristocratie romaine perçoit le potentiel sémantique de l’art grec et en fait un outil au service de ses aspirations, la période de crise qui secoue si brutalement la fin de la République amplifie les potentialités d’instrumentalisation politique de la résidence et il faut envisager le problème de l'embléma dans ce contexte bien particulier. En outre, si Rome s’approprie l’iconographie hellénique, elle l’adapte, la module de manière à l’insérer dans un système décoratif complexe et cohérent qui se distingue des décors du monde grec. Ainsi, approfondir l'étude des thématiques prisées par l'aristocratie romaine au Ier siècle av. J.-C. et, plus tardivement sous Hadrien, parmi lesquelles nous avons déjà constaté l'importance, outre le théâtre et la philosophie, des thèmes familiers, voire « triviaux », comme le paysage ou la « nature morte », sera intéressant. Il faudra alors s'attacher à appréhender l'embléma à l'échelle du pavement, de la pièce dans laquelle il est inséré mais également de la domus ou de la villa afin de mieux percevoir les interactions entre les différents éléments du décor de la résidence. De même, dans un cadre chronologique et géographique plus vaste, l’étude des exemples découverts dans des cités importantes, comme Empuries ou Antioche, est fondamentale afin de mieux définir certaines subtilités, ou évolutions, régionales. Transparaît également dans ce sujet toute la portée d’une idée visuelle. Si avec l’embléma, la mosaïque voyage, c’est également le cas de son modèle, un même canevas, des figures ou des compositions similaires apparaissant souvent dans différents pavements, éloignées ou non dans le temps et dans l’espace, mais également dans d’autres media, comme la peinture ou la sculpture. Toutefois, le modèle évolue constamment. Les mosaïstes assemblent, transposent, actualisent les cartons et, outre une analyse dépassant le cadre du Latium et de la Campanie, une étude des emblémas plus tardifs sera intéressante. Il s'agit donc ici de préciser l'étude des emblémas de l'ensemble du bassin méditerranéen de manière à produire une analyse globale tout en s'attachant aux spécificités régionales dans une ère chronologique étendue qui permettra d'aborder le cas des emblémas mis au jour dans des contextes postérieurs au Ie siècle ap. J.-C. (dont un certain nombre, au moins sous Hadrien, sont certainement des réemplois). Il existe en effet encore des exemples à Antioche jusqu'à la fin du IVe siècle ap. J.-C. (voir du début du Ve siècle ap. J.-C.). Parallèlement, il conviendra de s'attacher à l'étude des emblémas en opus sectile et, moins nombreux, en opus tessellatum, qui, s'ils sont liés, suivent des problématiques propres. L'embléma est ici le support des premiers témoignages d'opus sectile, technique, elle, proprement romaine, et laisse transparaître le goût naissant des Romains pour le marbre, blanc, mais surtout coloré. L’usage de marbre blanc et coloré, admiré dans les palais des rois hellénistiques, notamment à Alexandrie, ainsi que dans l’architecture civile, religieuse et funéraire du monde gréco-oriental, devient une forme de prestige rare et ce type de vestiges prend une place importante dans le décor de la maison aristocratique, perdurant même lorsque la mode de l'embléma en opus vermiculatum cessera au Ier siècle ap. J.-C. Ainsi, les principaux objectifs de ce projet sont : 1. La formation d'un corpus rigoureux et exhaustif. 2. Une analyse approfondie de la technique de l'embléma et du travail du mosaïste (matériaux, style). 3. La résolution de problématiques relatives à l'iconographie de l'embléma et à sa fonction de représentation au sein de la maison. 4. L'étude des interactions techniques et iconographiques entre l'embléma et son environnement (à l'échelle du pavement, de la pièce et de la maison). 5. La mise en évidence de tendances générales et de spécificités régionales.

  • Titre traduit

    Emblemata in the Roman word


  • Résumé

    The word "emblema", from the greek ἔμβλημα ("that which is applied to"), strictly refers to a portable mosaic panel of small dimensions, created in a workshop on panels of oven-fired clay or on stone, to be transported and inserted into pavement. Associated with the technique of opus vermiculatum, which designates the juxtaposition of miniscule tesserae (of approximately 1mm – 5mm in length) made out of stone, of marble, of ceramic, of terracotta or of stained glass, the emblema originated in the large Hellenistic cities in the form of featured panels of considerable dimensions created on a layer of cement in a wooden frame (recent studies by A.-M. Guimier-Soberts relating to the mosaics of Alexandria and of Delos are of special interest here). The main characteristics of opus vermiculatum, of which P. Bruneau recounts the evolution in La Mosaïque Antique, appear to have been already placed in Alexandria circa 200 B.C., the epoch in which the mosaic of Sophilos was certainly completed, later to be discovered in Thmuis in 1918, and which W.A. Daszewski attributes convincingly to the production of a royal Alexandrian workshop. Yet this case, though scarcely studied, is particularly interesting because the emblema is a part of the Greek "artisanship" fundamentally revolutionized by the development of commerce and industry, largely Hellenised and centered in Rome at the end of the Republic. In this context of advanced Hellenism, the Romans progressively appropriated mosaic art, developing pavements of tesserae (the opus tessellatum being formed by juxtaposition of tesserae larger than 5mm) and embellishing the floors of their houses with Greek emblemata. At this point, the idea of the floor itself was overturned to eventually give to floors, in the same way as for the Greeks, a final decorative function. The importance of prototypes introduced in Italy between the end of the second century B.C. and the beginning of the first century B.C. (first and second styles) strongly suggests a real dynamism at the end of the republican period and attests to the preferences of the Roman aristocracy for this technique. The production of royal Hellenistic workshops was then reoriented toward the major Roman cities. With the Romans, the Greek mosaicists diversified their clientele to be more vast and farther away, but also less wealthy than the grand Hellenistic royalty. This study, thus raised not only technical questions but also iconographic and ideological questions. But it is a complex problem. While the "direct pose" mosaics are already difficult to date, we can scarcely be certain concerning emblamata vermiculata, insofar as their immediate environment does not seem to be a truly reliable factor. Moreover, the portability, and thus the exportability, of the emblema blurs even further any attempt to determine the location of production of these objects. Are they the result of the work of Greek workshops installed in Italy or are they imported by commerce or pillage? Surely the major cities of the Hellenistic world did not bring us any emblema vermiculatum strictly speaking, such as they appear in the Roman world, which is to say of small dimensions (less than 50 cm) on a stone or terracotta support. Nevertheless, the studies of constraints specific to this type of production and of technical characteristics of the emblema, such as their environment – since the emblema are destined to be inserted into a pavement that assumes the role of mediator with the surrounding decoration so as to form a coherent ensemble – have given us some insightful clues. For the mosiacist, it is a matter of finding an acceptable balance between quality and cost, which is to say between the strength of the stone structure, the weight of the emblema, and the quality of the mosaic, the quality itself depending on the materials used to form the tesserae, since it is the tesserae that determine the mosaicists palette. Opus vermiculatum suggests indeed that the access to a certain number of resources and the cost of this type of production contributed without doubt to curtail the vogue of the emblema, already short-lived as it ceased under Tiberius, not to be revived until the epoch of Hadrian. With the usage of artificial materials such as glass paste and ceramics, it is worth noting the importance of marble tesserae in Italian vestiges whereas the great Hellenistic mosaics, such as those of Alexandria, Thmuis, Pergamon and Delos, have but few or none. However, it is difficult to perceive in a mosaic the depth of penetration of the marble tesserae, so a case by case study more vast and in-depth would be interesting and would give us even more insight into the workings of the workshops and mosaicists, and more broadly, into the circulation of teams of mosaicists and of emblemata. Furthermore, it is necessary to consider the no less important existence of the emblemata in opus sectile, the surface of the emblema in this case obtained owing to the work of small plates of marble and materials such as shale, calcium, terracotta or verre, each of these elements cut into predetermined shapes and generally juxtaposed in chromatic contrast so as to create a repetitive or symmetric, or less commonly, figurative, geometric design. If they follow suitable dynamics and challenges, a comparison would be notably of considerable interest concerning the study of materials. From an ideological point of view, it was equally necessary to ask ourselves how these typically Greek works fit into the private Roman environment in a time of strong national traditions marked by the assertion of imposing individuals. The Roman residence among the elite is distinguished by its ambivalent nature. Far from being but simple households in the strict meaning of the word, as were the households of inferior classes, composed only of rooms for private use, they integrated public spaces, connected around the atrium, which formed the epicenter of the proprietor's public career and make the household a kind of "household-forum". Meanwhile, the decoration was a true indicator of this dichotomy given that the proprietors made a point of showing, thanks to “appearance” pieces, the magnitude of their family and of their people. Not only did they serve the political activities of the owner, these pieces erected an emblem of his or her status and power. The habitation and its decoration, which reveal much about the political competition of the elite, were thus at the heart of aristocratic preoccupations. Yet, as with Hellenism, the Roman aristocracy perceived the semantic potential of Greek art and employed art as a tool to serve aristocratic aspirations, and the period of crisis that brutally shook the end of the Republic amplified the potential for the political manipulation of the residence, so it is necessary to consider the problem of the emblema in this particular context. In addition, Rome not only appropriated but also adapted Hellenic iconography, in such a way as to insert it into a complex and coherent decorative system distinguished from the decor of the Greek world. Thus, it would be interesting to deeper the knowledge of themes prized by the republican Roman aristocracy, of which we have already noted the importance, apart from theater and philosophy, of familiar or even "trivial" themes such as landscapes or "still life". Comparisons with examples discovered around the rest of the Mediterranean basin in important cities, such as Empuries or Antioch, would also be fundamental in order to better understand certain regional subtleties. It would be equally necessary to commit to understanding the emblema at the scale of the pavement, of the piece in which it is inserted, but also of the domus or the villa so as to better perceive the different interactions between the various elements of the decoration of a residence. In this subject also arises the geographical and temporal scope of a visual idea. If the mosaic travels with the emblema, this is also the case for its model, a single canvas, with similar figures or compositions often appearing in different pavements, be they distant or nearby in time and in space, but equally in other media such as paintings or sculptures. In any case, the model evolves constantly. The mosaicists assembled, transposed, renewed the cartons and, alongside an analysis going further than that of Latium and of Campania, a study of the emblemata updated to the epoch of Hadrian would be interesting. The aim will thus be to clarify the study of emblemata vermiculata while expanding the geographic framework of this study to include the entirety of the Mediterranean basin in order to produce a global analysis all the while delving into regional specifics in a wider chronological era. This will allow for consideration of the emblemata discovered in post-first century contexts (notably during the epoch of Hadrian). There are still examples at Antioch until the end of the fourth century A.D. At the same time it is necessary to study emblemata in opus sectile and, fewer in number, in opus tessellatum, which, if they are interconnected, present certain problems. In this context the emblema is the pillar of the first accounts of opus sectile, technical and truly Roman, and demonstrates the budding Roman taste for marble, sometimes white but most often colored. The use of white and colored marble, admired in the palaces of Hellenist kings, notably in Alexandria, as well as in civil, religious, and funerary architecture of the the Greco-Oriental world, became a sort of rare luxury and this sort of vestige had an important place in the decoration of aristocratic houses, enduring even when the vogue of emblema vermiculatum ceased in the first century A.D. Thus, the principal objectives of this project are: 1.The composition of a rigorous and exhaustive body of work. 2. An in-depth analysis of the technique of emblema and the work of the mosiacist (materials, style). 3.The resolution of problems relating to iconography of the emblema and to its representative function. 4.The study of technical and iconographical interactions between the emblema and its environment (at the scale of the pavement, the room and the house). 5.The identification of general tendencies and of regional specifics.