Traumatisme, cognition et éthique

par Yahya Daldoul

Projet de thèse en Études du monde anglophone

Sous la direction de Jean-Michel Ganteau.

Thèses en préparation à Montpellier 3 , dans le cadre de Langues, Littératures, Cultures, Civilisations , en partenariat avec EMMA - Etudes Montpellieraines du Monde Anglophone (laboratoire) depuis le 01-09-2016 .


  • Résumé

    Les victimes de traumatisme ne peuvent pas assimiler la totalité de leurs expériences traumatisantes au cours de la période suivant leurs accidents traumatiques. À l'exception de quelques cas, la plupart des individus traumatisés ne tendent pas vers la perlaboration, la réaction positive à un événement traumatique. Au lieu de cela, ils affichent essentiellement un penchant pour le déni, la réaction négative à un accident traumatique. Ils manifestent ensuite un rejet flagrant de leurs expériences insupportablement douloureuses. Ceci s'explique du fait qu'un incident traumatisant est essentiellement un événement cathectique, extrêmement chargé en termes d'émotions. En conséquence, il ne peut pas être assimilé d'un seul coup, ce qui conduit au déni qui, cependant vraisemblablement négatif, est profondément positif, indispensable à une assimilation progressive d'un événement traumatique Lorsqu'elles sont dans le déni, les victimes de traumatismes ne présentent pas la moindre tendance à l'intégration de leurs expériences traumatisantes dans leurs mémoires narratives. Au contraire, elles les gardent inconsciemment dans leur subconscient, comme s'il s'agissait d'une partie dissociée de soi. Ils manifestent ensuite une propension à la répétition compulsive de ces effroyables expériences. De la même façon, les protagonistes des différents romans de Jon McGregor rejettent leurs atroces expériences du passé. Leur comportement aboutit à une phobie de l'autre, que ce soit leur passé traumatique ou les personnes qui les entourent. Il amène finalement un engourdissement émotionnel, accompagné d'un enfermement cognitif. Cela est dû au fait que, dans le déni, l'instinct de vie, ainsi que sa tendance intrinsèque pour l'ouverture vers tout ce qui est nouveau, congèle, tandis que l'instinct de mort, avec son penchant pour la claustration émotionnelle et cognitive, domine sur l'égo. Sous la dominance de la pulsion de mort, les personnages deviennent obsédés par leurs passés traumatiques, réitérant compulsivement leurs scènes traumatiques d'une manière autodestructrice (Goldberg 2). La répétition compulsive de ces expériences effrayantes n'est pas le résultat d'une réaction émotionnelle inadéquate. Ce qui est en fin de compte manquant dans la réaction des personnes traumatisées n'est ni le courage à témoigner d'un événement profondément déshumanisant, ni la profondeur d'une réaction émotionnelle, mais l'incapacité cognitive d'une personne traumatisée à immédiatement assimiler la totalité de son expérience traumatique (Caruth, Exploration 69). En effet, les experts des troubles de stress post-traumatique suggèrent que le traumatisme n'est pas exclusivement une expérience émotionnelle, mais est aussi et surtout un phénomène cognitif. Dans le déni, comme dans la perlaboration, les expériences traumatiques agissent principalement sur la capacité cognitive des personnes traumatisées. Dans le déni, par exemple, une victime de traumatisme manifeste une claustration cognitive. Ceci s'explique par le fait que, dans le déni, l'instinct de mort, comme l'on a déjà noté, domine sur l'égo. Cet instinct, essentiellement destructeur et constrictif, dépossède la personne traumatisée de ses désirs sexuels qui sont par ailleurs indispensables à l'évolution cognitive. Sous l'influence de l'instinct de mort, les personnages des romans de McGregor, affichent des symptômes de claustration cognitive. Ils s'ajustent en effet rarement aux nouvelles expériences et se limitent souvent à leurs préconceptions du monde. Leur comportement cognitif est semblable à celui d'un enfant égocentrique, qui n'ajuste que rarement ses idées préconçues du monde, alors qu'il affiche une forme excessive d'assimilation à travers laquelle il remodèle toute nouvelle expérience afin de la conformer à ses connaissances antérieurs. L'égocentrisme cognitif est sinon une caractéristique globale couvrant la façon dont un enfant conçoit le monde, y compris le temps et l'espace, et l'utilisation de la langue. Affichant des symptômes de cognition égocentrique, les personnages utilisent la plupart du temps leurs corps comme l'unique repère de leurs orientations géographiques, réduisant ainsi l'espace objectif en de simples séquences de gauches, droites, hauts, et bas. Avec une telle conception égocentrique de l'espace, les personnages de ces romans font preuve d'une incapacité flagrante à se projeter en l'autre, celui qui a une perspective différente sur le monde, d'où leur profond sens d'imperméabilité à la détresse des gens qui les entourent. Une telle conception égocentrique de l'espace n'est pas l'unique attitude cognitive de ces protagonistes, qui parfois affichent une prédilection pour une conception objective de l'espace. Ceci est rendu manifeste à travers plusieurs scènes dans les différents romans de Jon McGregor où les personnages offrent occasionnellement une perspective objective du monde centrée sur l'autre: ils produisent par intermittence une perspective décentrée de l'espace, et ce en se concentrant sur les éléments environnementaux plutôt que sur leurs propres corps. Une telle perspective est caractéristique du relativisme cognitif dans lequel un enfant au dernier stade de développement cognitif conçoit l'espace comme un ensemble d'objets relativement permanents dont il fait partie (Furth, Knowledge 21). Elle est également typique de la perlaboration à travers laquelle une victime d'un traumatisme s'ouvre à l'autre, que ce soit son passé ou les gens autour de lui. De cette façon, le comportement cognitif des personnages est irrégulier: il est tantôt symptomatique de la perlaboration, tantôt idiopathique du déni. Cela corrobore le fait que la perlaboration et le déni ne sont pas deux processus successifs, avec le début du premier marquant la fin du second, mais sont au contraire étroitement liés: ils s'alternent, et parfois même se chevauchent (Goldberg 2). Oscillant entre le déni et la perlaboration, les personnages des romans de McGregor révèlent parfois une propension pour une conception égocentrique de temps, ce qui est typique du déni. Semblable à des enfants égocentriques, ces personnages donnent la plupart du temps l'impression que le temps s'accélère, ralentit, et même s'arrête. Ils affichent rarement une prédilection pour le futur, car un tel concept est pratiquement absent dans l'égocentrisme ainsi que dans le déni. Sans la possibilité de futur, ces personnages présentent à plusieurs reprises un profond sentiment de désespoir. Néanmoins, ils montrent parfois un subtil sens d'espoir. Ceci est dû à leur prédilection intermittente pour une conception objective de temps selon laquelle tout moment présent est conçu comme authentique, autonome, et libre de l'existence latente de tout autre moment non-présent, qu'il soit passé ou futur. Une telle conception objective du temps est caractéristique du relativisme cognitif. Il est également typique de la perlaboration à travers laquelle une victime d'un traumatisme, prenant une distance critique de son passé traumatique, se libère finalement de la présence latente de son horrible passé, et s'ouvre à l'avenir. Cela montre encore une fois que les personnages des romans de McGregor démontrent une tendance incontestable ni au déni, ni à la perlaboration. Au lieu de cela, ils fluctuent entre ces deux réactions traumatiques: ils tournent parfois vers le déni, conceptualisent égocentriquement le temps, et ainsi expriment le désespoir. À d'autres moments, ils manifestent une propension à la perlaboration, développent une conception objective du temps et finalement, dans une expression emblématique d'espoir, s'ouvrent au futur. Cette fluctuation entre la perlaboration et le déni trouve aussi son expression à travers le comportement linguistique des personnages. Affichant parfois une propension pour le déni, ces personnages manifestent par intermittence un comportement linguistique semblable à celui d'un enfant au stade égocentrique du développement cognitif. De temps en temps, ils se confient oralement à eux-mêmes. Semblable à un enfant égocentrique, ils parlent la plupart du temps d'eux-mêmes et de leurs propres préoccupations, tout en étant indifférent à ce que les autres peuvent penser ou ressentir. Absorbés dans leurs fantasmes, ces personnages produisent généralement des paroles inintelligibles, manquant de causalité et de référent. Réciproquement, les personnages de ces romans dévoilent à intervalles un penchant pour la langue socialisée qui, comme il a été démontré, est caractéristique du relativisme cognitif, ainsi que de la perlaboration. Ce faisant, ils produisent des paroles sensibles, caractérisées par la causalité et la réciprocité, apte d'une forme socialisée d'interaction verbale. Ainsi, leur comportement linguistique est une preuve supplémentaire de leur tendance ni au déni, ni à la perlaboration. Oscillant entre ces deux réactions traumatiques, les personnages tantôt produisent une langue égocentrique qui est une herméneutique du déni, tantôt ils parlent dans un langage socialisé qui reflète leur propension à la perlaboration. En un mot, le comportement cognitif des personnages des différents romans de McGregor, y compris leur conception du temps et de l'espace et leur utilisation de la langue, corrobore le fait que ces personnages, comme l'écrasante majorité des victimes de traumatismes, présentent une tendance à part entière ni au déni, ni à la perlaboration, mais oscillent entre ces deux réactions traumatiques. Dans les deux cas, que ce soit dans le déni ou dans la perlaboration, le traumatisme affecte la capacité cognitive des personnages, notamment leur conception du temps et de l'espace et leur utilisation de la langue, ce qui affecte à son tour leur capacité à s'ouvrir à autrui, que ce soit leur passé traumatique ou les personnes autour d'eux.

  • Titre traduit

    Trauma, Cognition, and ethicality


  • Résumé

    In trauma, there is no short-cut for healing: trauma victims cannot manifest a clear-cut willingness to own up to their traumatic experiences as their own during the period following their traumatic accidents. With the exception of a few cases, most traumatized individuals do not initially display a manifest tendency for working-through, the positive response to a traumatic event. Instead, they essentially demonstrate a proclivity for denial, the negative reaction to a traumatic accident. They subsequently exhibit a predominant rejection of their otherwise unbearably painful experiences. This accounts for the fact that a traumatic incident is essentially a cathectic event, highly charged in terms of emotions. As such, it cannot be assimilated in one fell swoop, leading to denial which, however negative on the surface, is still deeply positive, indispensable for the gradual assimilation of a traumatic event (Amfreville 38). In denial, trauma victims do not display the slightest tendency for the integration of their horrendous past experiences into their narrative memories. Rather they unconsciously keep them in their subconscious as a dissociated part of the self. They subsequently manifest a proclivity for the compulsive repetition of these frightful experiences. Following suit, the characters of Jon McGregor's novels sometimes reject their atrocious past experiences. Their behaviour culminates in inhibition and phobia towards the other, be it their traumatic pasts or other people around. It eventually results in emotional numbness along with cognitive closure. This is due to the fact that, in denial, the life drive, along with its intrinsic tendency for openness towards anything new, congeals, while the death drive, with its proclivity for emotional and cognitive closure, dominates over the self. Under the dominant influence of the death drive, the characters eventually become fixated to their traumatic past, uncontrollably reiterating their traumatic scenes in a way that is somehow self-destructive (Goldberg 2). The acting-out of those frightening experiences is not the outcome of an inadequate emotional response. What is ultimately missing in the reaction of the traumatized individuals is neither the courage in bearing witness to a deeply dehumanizing event, nor the depth of emotional responses. Instead, it is the cognitive incapacity of a traumatized person to assimilate the totality of what was really happening at the time (Caruth, Exploration 69). Experts in Post-Traumatic Stress Disorders intimate that trauma is not exclusively an emotional experience, but also and mainly a cognitive phenomenon. In denial, as in working-through, traumatic experiences mainly impress the cognitive capacities of traumatized individuals. In denial, for instance, a trauma victim demonstrates a clear-cut cognitive closure. This stands for the fact that, in denial, the death instinct, as already noted, prevails over the self. This instinct, essentially destructive and constrictive, dispossesses the traumatized person of his/her sexual desires which are otherwise essential for cognitive evolution. Under the spell of the death drive, the characters of McGregor's novels display symptoms of cognitive closure, rarely adjusting to new experiences. Rather, they frequently remain fixated to their preconceived conception of the world, transmuting most of their new experience along their past knowledge. Their cognitive behaviour is to some extent reminiscent of an egocentric child who does not manifest a tendency to adjust his inner preconceptions of the world, but demonstrates an evident penchant for an excessive form of assimilation whereby he remodels any new experience so as to make it fit his past knowledge. A child's cognitive egocentrism is not confined to one area of thought, but is an overarching feature covering the way a child conceives of the world, including time and space, and the use of language. Demonstrating egocentric cognition, the characters express their thoughts of space in egocentric terms. They become overwhelmingly body-centred, using their bodies as the benchmark of their geographical orientation, while reducing the objective space into mere sequences of lefts, rights, ups, and downs. With such a self-centred conception of space, the characters of McGregor's novels demonstrate a predominant inability to project onto the other, s/he who has a different perspective on the world, hence their deep sense of imperviousness to the distress of their acquaintance. Such an egocentric conception of space is unquestionably the predominant, but not the unique cognitive demeanour of those characters who at intervals display a predilection for an objective thinking of space. This is made manifest through several scenes in McGregor's novels where the characters at times provide an other-centred perspective on the objective world: they intermittently produce a decentred perspective on space whereby they focus on environmental elements rather than on their own bodies. Such an other-centred perspective is characteristic of cognitive relativism in which a child at the last stage of cognitive development conceives of space as a totality of relatively permanent objects and himself as part of it (Furth, Knowledge 21). It is also typical of working-through whereby a trauma victim opens up to alterity, and subsequently finds interest in the other, be it his traumatic past and people around. In this way, the cognitive demeanour of the characters is inconsistent: it is, at times, symptomatic of working-through, while, at other times, as already demonstrated, a hermeneutic of denial. This corroborates the fact that working-through and denial are not two successive processes, with the beginning of the former marking the end of the latter, but are tightly interrelated: they alternate, and even sometimes overlap (Goldberg 2). Wavering between denial and working-through, the characters of the novels under scrutiny, every now and then, reveal a predominant proclivity for an egocentric conception of time, which is typical of denial. Akin to an egocentric child, these characters, most of the time, give the impression that time accelerates, slows down, and even comes to a halt. They also scarcely show any predilection for the future since such a concept is virtually absent in egocentrism as well as in denial. Without the possibility for a future, these characters repeatedly exhibit a deep sense of despondency. Nevertheless, they sometimes show, however reluctantly, a subtle sense of hope. This stands for their intermittent predilection for an objective conception of time whereby any present moment is conceived of as authentic, autonomous, and unadulterated by the latent existence of any other non-present moment, whether that be past or future. Such objective thinking of time is characteristic of cognitive relativism. It is also typical of working-through in which a trauma victim, attempting to gain critical distance from his/her traumatic past, eventually liberates him/herself from the latent presence of his horrendous past, and ultimately opens up to the future, while unveiling a deep sense of hope. This shows again that the characters of McGregor's novels demonstrate an incontrovertible trend neither to denial, nor to working-through. Instead, they fluctuate between these two traumatic reactions: they sometimes fall back on denial, regress into an egocentric conception of time, and subsequently express despair. At other times, they manifest a propensity for working-through, develop an objective conception of time, and ultimately, in an emblematic expression of hope, open up to the future. Such fluctuation between working-through and denial also finds its expression through the linguistic behaviour of the characters. Showing at times a proclivity for denial, these characters intermittently display a linguistic demeanour reminiscent of a child at the egocentric stage of cognitive development. Every now and then, they orally confide in themselves. Akin to an egocentric child, most of the time they talk about themselves and their own concerns, while being indifferent to what others may think or feel. Absorbed in their fantasies, these characters usually produce unintelligible utterances, lacking causality and referent. Conversely, the characters of both novels at intervals unveil a penchant for socialized language which is characteristic of cognitive relativism as well as of working-through. By doing so, they produce sensible utterances, characterised by causality and reciprocation, fit for a socialized form of verbal interaction. Thus, their linguistic demeanour is a further proof of their tendency for neither denial, nor working-through. Oscillating between these two traumatic reactions, the characters, at times, produce egocentric language which is a hermeneutic of denial, while, some other times, they speak in socialized language, which reflects their propensity for working-through. In a nutshell, the characters' cognitive behaviour, including their conception of time and space and their use of language, corroborates the fact that these characters, like the overwhelming majority of trauma victims, do not display a full-fledged tendency to either traumatic reaction, but vacillate between both of them. In either case, whether that be denial or working-through, trauma impacts the cognitive ability of McGregor's characters, notably their conception of time and space and their use of language, which in turn affects their ability to access alterity, be it their traumatic past or other people around them.