Le pouvoir de la rue à Madagascar : de l'illégalité à la légalité. Histoire des mouvements populaires malgaches (1972-2009).

par Njiva Ratsimbazafy

Projet de thèse en Histoire

Sous la direction de Danielle Tartakowsky.

Thèses en préparation à Paris 8 , dans le cadre de ED Pratiques et théories du sens , en partenariat avec Centre de recherches historiques : histoire des pouvoirs, savoirs et sociétés (equipe de recherche) depuis le 20-07-2016 .


  • Résumé

    Madagascar, un pays souverain, paisible, est tant bien que mal connu par le fihavanana1, un concept quasi sacré que partagent tous les Malgaches. Appelée jusqu’en 1972 l’ « île heureuse », un oasis de stabilité, de bien-être, un petit continent solidement amarré à l’Occident, étranger aux turbulences et aux convulsions de l’Afrique2, Madagascar a pourtant connu des moments difficiles plongeant sa population dans un méandre de crise qui se répète à plusieurs reprises dont les stigmates se font toujours sentir jusqu’à nos jours. Un oasis de stabilité pour les uns, un lieu de crime pour les autres, la Grande île devient un enjeu politique majeur tant à l’échelle nationale qu’internationale. Le début du mouvement populaire malgache remonte à la période coloniale, sous forme d’une lutte à l’échelle régionale. La rue n’existe pas encore comme catégorie politique différenciée. L’investissement non autorisé de l’espace colonial par la population est perçu par l’administration comme un acte dirigé contre elle. Les partis opposés au colonialisme demeurent interdits jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et les syndicats ne sont autorisés qu’en 1938. Les militants utilisent alors le réseau officieux de communications qui relie les membres de l’élite à travers toute l’île. Ainsi, le succès de toute action politique est basé sur la construction de réseaux de familles politiques3 et des liens personnels entre les membres de l’élite et sur la capacité des dirigeants à créer un mouvement grâce à ces liens. Pourtant, ils n’arrivent pas à établir des contacts durables avec les masses populaires4. Les droits politiques n’ont été accordés qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un vent nouveau souffle alors, mais trop éphémère et même si l’aspiration à l’indépendance s’observe depuis le début de la décolonisation, ce statut n’est acquis que quinze ans plus tard. Il a fallu donc attendre l’indépendance pour que les Malgaches exercent leur citoyenneté inscrite dans la nouvelle Constitution. L'histoire que nous allons tenter d'écrire retrace les différentes manifestations de rue à Madagascarqui apparaissent comme un problème de recherche pertinent de 1972 à 2009. La période choisie s’étale sur une trentaine d’années durant laquelle Madagascar connaît des crises cycliques, crises qui trouvent leur fondement dans le dysfonctionnement de l’appareil administratif d’un Etat post colonial, fragile et encore dépendant de la France et dans le mode de domination des gouvernés par les gouvernants. 1972-2009 est un passé proche et doit obéir à certaines démarches propres à toute recherche quelle que soit la période étudiée. Pourtant, sa spécificité repose sur l’existence de témoins des événements décrits, l’historien pouvant figurer par ceux-ci, les conditions d’accès à certaines sources, la particularité de plusieurs d’entre elles5. 1 Dérive du havana (parent), le mot fihavanana désigne donc les relations sociales vécues sur le mode parental. Cf. RASAMOELINA (H), Croyances et instrumentalisation à Madagascar. Antananarivo, Friedrich Ebert Stiftung, mars 2012, 15 p. 2 DELERIS (F), Ratsiraka : Socialisme et misère à Madagascar. Paris, L’Harmattan, 1986, 135 p. 3 Entre autres, dans les années 1920-1930, le groupe de Tsaralalana et de Soarano, deux familles politiques malgaches importantes qui ont joué un rôle majeur dans la lutte contre l’ordre colonial. 4 ARCHER (R), Madagascar depuis 1972. La marche d’une révolution. Paris, L’Harmattan, 1976, 210 p. 5SOULET (JF), L'Histoire immédiate. Historiographie, Sources et Méthodes. Paris, Armand Colin, Collection U, 2012. 256 p. Nous avons aussi recours à d’autres disciplines pour mieux orienter notre travail vers certains objets, certaines problématiques et certaines méthodologies, la pluridisciplinarité étant de mise, pour toute recherche en sciences sociales, de nos jours. La période étudiée débute en 1972 durant laquelle le premier Président de la première République malgache, Philibert Tsiranana, est renversé par les étudiants en Médecine et par les élèves des lycées de la capitale alors que la République vient à peine de consolider ses assises. Cette manifestation est considérée par de nombreux chercheurs et hommes politique comme une volonté de rompre définitivement avec le système néocolonial qui subsiste. Le réveil du nationalisme malgache était probable mais encore limité car la conception même du tolona6 n’a pas été clairement identifiée et bien définie. Jusque-là, mitolona 7 signifie renverser un régime, mais sans mesure d’accompagnement. Toutefois, elle peut aussi être source de troubles graves du fait qu’elle se tient sur la voie publique. En conséquence, le régime en place utilise la répression policière pour mater de telles manifestations et ce, pour garder ses prérogatives et ses notoriétés. Il n’est pas donc étonnant si ce genre d’événements se reproduit de manière cyclique. La dernière manifestation de rue a eu lieu en 2009. Le président MarcRavalomanana se fait, à son tour, renverser après avoir détrôné son prédécesseur, l’Amiral Didier Ratsiraka. Une petite élite décide de s’organiser et de renverser le pouvoir par la rue. Les Malgaches descendent dans la rue car ils ne peuvent pas faire autrement face à un pouvoir qui ne leur permet pas de s’exprimer librement et de se faire représenter comme ils le souhaitent8. De 1972 à 2009, Madagascar connait trois Républiques, elles sont toutes éphémères et fragiles. En une trentaine d’années, la rue s'affirme en tant qu’acteur majeur de la vie politique et joue un rôle majeur dans l'émergence ou la disparition des régimes successifs. Dans ce même ordre d’idées, l’analyse des participants, plus précisément les mentalités des acteurs politiques et des militants est une exigence impérieuse. Nous nous proposons d’inventorier les leaders et leurs rapports avec les manifestants, leurs motivations et leur rapport au politique. De là ressort la façon dont ils organisent un mouvement politique. Par la suite, on forge un bon instrument statistique pour apprécier l’évolution des différentes manifestations du fait qu’elles requièrent un nombre minimum d’acteurs, pour la plupart composés des populations issues des milieux défavorisés, ou moins fréquemment des classes moyennes9, qu’ils soient directement impliqués ou non10. Le rôle de la presse dans la mobilisation des manifestants, ainsi que celui de la Communauté internationale en tant qu’acteur de l’ombre n’est pas à minimiser. A Madagascar, toutes manifestations politiques s’accompagnent de violences, d’arrestations, de casses, d’incendies des biens publics et privés, autant de phénomènes qui expliquent le rejet des Malgaches face à des régimes qui ne leur permettent pas de s’exprimer et d’entreprendre librement. Nous allons analyser les slogans, les banderoles et les pancartes, les types de manifestants et de manifestations, analysant leurs rapports aux partis, syndicats, gouvernements, Etat, recensant les objectifs et les conséquences de la descente dans la rue. C’est le seul moyen pour se faire entendre et se faire comprendre. La manifestation est sans doute, après le vote, la forme la plus 6Littéralement lutte 7 Militer, lutter. 8 Expression de Lucile Rabearimanana. Extrait de son interview au journal L’Express de Madagascar. Le journal du Cinquantenaire. Hors série. Juin 2010. 9 En 1991, la majorité des manifestants est constituée des classes moyennes qui voient leur pouvoir d’achat diminuer. 10FILLIEULE (O), TARTAKOWSKY (D), La manifestation, Paris, Edition Presses de Sciences Po, 2013, 224 p. commune d’expression politique dans les pays démocratiques. A Madagascar, tout au long de ces événements, toute revendication politique passe, non plus par une table ronde mais par la rue. Notre analyse se focalisera aussi sur les conditions d’existence des partis politiques malgaches. Une étude comparative de leurs objectifs politiques sera menée dans une perspective d’évolution. La notion de recrutement des membres, futurs acteurs et décideurs politiques sera traitée dans la même foulée pour nous ramener à comprendre leur militantisme.Depuis 1972, la participation des forces armées au politique, leur position et leurs divisions internes remettent en cause la légitimité du pouvoir civil. Leur implication dans les différentes manifestations politiques n’est pas anodine, elles ont été poussées à y prendre part. Le statut social des politiciens malgaches jouent aussi un rôle important sur la scène politique à Madagascar. L’appartenance au lignage de ses razana (ancêtres) reste encore fortement ancrée dans l’identité sociale malgache. Ce qui laisse à dire que l’organisation politique et sociale du Royaume de Madagascar au XIXe siècle, caractérisée par l’inégalité fondée sur la différence de statut, abolie au début de la colonisation, va encore renaitre de ses cendres à l’ère de l’indépendance. Diriger un parti politique, briguer la magistrature suprême, faire partie d’un gouvernement nécessite une identité, une appartenance à un lignage qui doit être connu par tous ou qui a déjà fait ses preuves dans tous les temps. Il est andriana11, il vient de (telle ou telle région), ses familles sont… tels sont les mots les plus usités et véhiculés lorsqu’on se présente à une quelconque élection. Le statut social du politicien importe plus que son projet de société ou de développement. C’est son statut qui lui confère qu’il est capable d’assumer ou non ses responsabilité12, qu’il est digne de confiance et peut incarner l’espoir. Une analyse méticuleuse et délicate de l’appartenance sociale des dirigeants, des décideurs politiques et des leaders d’opinion s’avère aussi importante dans la mesure où elle est facteur d’influence et de convictions pour la population malgache. En effet, force est de constater que la formation d’un gouvernement en dépend étroitement dans un seul souci d’équilibre régional pour garantir l’indépendance des institutions pour parvenir à une meilleure stabilité politique. Descendre dans la rue nécessite une stratégie pour atteindre un objectif13. Celle des manifestants constitue un point central de notre recherche. Comment s’organisent-ils ? Quels sont les liens qui les unissent ? Quelles sont leurs motivations et pour quelles raisons descendent-ils dans la rue ? Autant de questions pour parvenir à une hypothèse qu’à Madagascar, descendre dans la rue n’a qu’un seul et unique but : renverser un régime. A Madagascar, les Malgaches croient toujours en l’existence d’un homme providentiel, capable de diriger le pays et de répondre aux aspirations de tous les citoyens. Philibert Tsiranana était le père de l’indépendance, incarnation d’un nouveau départ au lendemain de l’indépendance ; le Colonel Richard Ratsimandrava concepteurpromoteur du fokonolona comme base de tout développement, l’Amiral Didier Ratsiraka, dans sa Révolution nationale démocratique prônant une société plus juste et équitable, une idéologie développée dans son livre rouge, Marc Ravalomanana, qui se présente comme un homme de Dieu, incapable de voler, conscient de la misère malgache, qui prétend être incorruptible pour faire décoller Madagascar, AndryRajoelina, avec sa révolution orange, pour mettre fin à la dictature et pour instaurer la vraie démocratie à Madagascar. Mais ils ont toujours été déçus. 11Dans presque toutes les campagnes électorales, l’appellationhova, mainty et andevo n’a jamais été citée. 12 GALLIBERT (D), Les gens du pouvoir à Madagascar. Etat postcolonial, légitimités et territoire (1956-2002), Paris, Karthala, 2011, 591 p. 13FILLIEULE (O), Stratégies de la rue, Paris, Presses de Sciences Po, 1997, 440 p. Rousseau affirme que l’homme naît bon mais que c’est la société qui le corrompt. Ces hommes dits providentiels ont connu des épisodes glorieux et des heures sombres, trahis par leurs propres proches. Notre travail portera sur une histoire du silence qui n’a jamais été jusque-là dévoilée, c’est-à-dire les coulisses de toutes les manifestations. Elles nous permettent de comprendre que les manifestants ne sont que la partie visible de l’ « iceberg ». Enfin, les Malgaches supportent l’insupportable et cette mentalité relève de leur vie quotidienne, une attitude de celui qui encaisse toujours. Pourtant, lorsque la ligne rouge est franchie : tsy maintsy mipoaka ny sarombilany 14. Travailler sur le temps présent nécessite une grande maturité car c’est le rôle de l’historien qui est en jeu et pourrait être remis en question si des lacunes, de fausses informations, des analyses insuffisantes se voient dans son travail. Ainsi nous rejoignons l’affirmation de Pierre Goubert que pour obtenir un très bon livre d’histoire, quatre conditions sont indispensables : un grand problème avec des résonances ; une grande source à exploiter à fond ; une ou plusieurs méthodes rigoureuses et efficaces ; enfin un mode d’expression dont la clarté et la progression constituent la vertu essentielle, le talent d’écriture pouvant être le bienvenu, mais le jargon abscons à proscrire. Nous faisons nôtre cette affirmation pour que notre travail réponde à ces quatre conditions. Ainsi, pour mener à bien ce travail, nous avons d’abord mis à notre disposition une bibliographie et une liste des sources qui constituent le corpus sur lequel est fondée la recherche. Les sources écrites, preuves de l’originalité des faits, constituent un autre atout majeur pouvant combler les lacunes ou justifiant les résultats escomptés. A l’instar des sources d’archives manuscrites, la presse des années 1970 jusqu’à nos jours constitue une source d’informations non négligeable. La floraison de nombreux quotidiens (ceux du pouvoir et de l’opposition) témoignent des faits. Nous disposons aussi, de très abondantes sources littéraires dont l'ampleur et la diversité sont mises en évidence : publications à caractère scientifique et culturel (revues et mémoires de recherche), mémoires et autobiographies. A cela s’ajoute la documentation iconographique et audiovisuelle puisque le champ de l’historien est vaste et évolutif, ce qui l’amène à reconnaître l'intérêt des images comme source de l'histoire. Ainsi, nous sommes aussi intéressés par la caricature, la bande dessinée et la photographie. L'apport de chacune d'elle à l'histoire est souligné avant que ne soient présentées les méthodes à mettre en œuvre pour leur étude rigoureuse. A l’instar de témoignage oral, les sources audiovisuelles sont considérées comme des supports nouveaux pour notre recherche. Les centres de conservation des documents cinématographiques (l’INA), radiophoniques et télévisuels, puis les types de productions audiovisuelles nous intéressent : journaux télévisées, films documentaires, films de fiction (films réalistes et néo-réalistes, cinéma social, films « de mémoire »). De nombreux sites sont présentés ou évoqués, sites officiels, sites de journaux, d'associations, de mouvements et de partis ; des dizaines d'adresses sont données.Internet est à l'origine de plusieurs nouveaux supports d'expression individuelle et collective qui permettent de faire partager ses connaissances et d'en débattre : « sites personnels », « pages personnelles » proposées par les serveurs à leurs abonnés, forums et listes de discussions, « chats, « blogs ». Autant de gisements de nouvelles archives dont il faut connaître et maîtriser les outils d'exploitation.


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