La fabrique expérimentale des politiques de mobilité urbaine : recompositions du gouvernement des flux dans la smart city à Paris, Medellín et San Francisco

par Félix Talvard

Projet de thèse en Sciences, Technologies, Sociétés

Sous la direction de David Pontille.

Thèses en préparation à Paris Sciences et Lettres , dans le cadre de EOS - Économie, Organisations, Société , en partenariat avec Centre Sociologie de l'Innovation (laboratoire) et de École nationale supérieure des mines (Paris) (établissement de préparation de la thèse) depuis le 01-10-2015 .


  • Résumé

    La ville est un agent majeur de changement global : les zones urbaines, qui concentrent pollutions et inégalités, pourraient abriter 2,5 milliards d'habitants de plus en 2050. Or, si l'avenir des villes est la croissance (économique et démographique), mais une croissance meilleure et maîtrisée, où est-ce que s'inventent les moyens technologiques et politiques d'y parvenir ? D'une part, les nouvelles technologies de l'information et de la communication, mais aussi des savoirs et des techniques issus de l'architecture, de l'ingénierie et de la finance ont inspiré l'idée d'une ville « intelligente », catégorie aussi omniprésente que difficile à incarner du fait de l'absence de définition claire et de la prolifération des discours promotionnels. D'autre part, les villes, confrontées à de nouvelles contraintes budgétaires, politiques et temporelles, transforment leurs pratiques de planification et d'aménagement, ouvrant de nouvelles questions de représentation des habitants et de légitimité de l'action publique. L'objet de cette thèse est l'innovation urbaine dans la mobilité et les transports. L'enquête s'intéresse à plusieurs sites dans trois villes : Paris (France), San Francisco (Etats-Unis) et Medellín (Colombie). Elle mobilise entretiens, observation ethnographique et analyse documentaire. Dans les villes-modèles de l'urbanisme « intelligent », des acteurs hétérogènes expérimentent avec de nouvelles manières de gouverner les déplacements en ville. Plus qu'une simple optimisation des flux urbains, ces initiatives engagent des questions éminemment politiques — logement, citoyenneté, surveillance, accès à la ville, protection des environnements, etc. Afin de les traiter à partir de la question du mouvement, la thèse développe la notion de politique de mobilité. Evitant le geste normatif qui consiste à définir l'intelligence d'une ville, la thèse s'intéresse donc aux initiatives expérimentales : tests, pilotes, démonstrateurs, living labs, prototypes et autres « preuves de concept ». Ces dispositifs expérimentaux visent à mettre à l'épreuve de nouveaux objets techniques (e.g. véhicules électriques, connectés ou autonomes ; applications de transport intermodal) et de nouveaux usages (e.g. mobilité partagée, mécanismes d'incitation, nouveaux rapports à la propriété) dans des sites imaginés et présentés comme des laboratoires – métaphore dont il s'agit d'interroger le sens et les effets politiques lorsqu'elle désigne des lieux loin d'être des environnements clos et contrôlés. Ces initiatives expérimentales ne visent pas uniquement à tester des innovations technologiques, mais aussi à opérer des choix économiques, éthiques ou juridiques, ainsi qu'à inventer de nouvelles modalités d'intervention des entreprises privées dans la vie publique. Il s'agit alors de décrire comment l'ordre social et politique des villes est transformé par ces expériences : ces projets sont aussi des démonstrations publiques, parfois contestées, toujours politiques – et il n'est pas toujours aisé de distinguer expérimentateurs, publics et sujets de l'expérience. Prendre le sujet par les expérimentations urbaines devrait permettre d'éviter deux récits caricaturaux ; l'un succombant au solutionnisme technologique en présentant la smart city comme panacée démocratique et une solution technologique universelle ; l'autre critiquant de manière indifférenciée la ville néolibérale comme phénomène « global » sans en situer les réseaux et en tracer les résistances qui rendent visible l'émergence de frictions et d'alternatives.

  • Titre traduit

    The experimental making of urban mobility politics: reimagining the government of flow in the “smart” cities of Paris, Medellín and San Francisco


  • Résumé

    Cities are actors of global change: urban areas, which already concentrate pollutions and inequalities, could be home to 2,5 billion more residents in 2050. We are told that if the future of cities lies in more growth (economic and demographic), it should be a better and responsible growth: where are the technological and political means to achieve that being invented? New information and communication technologies, as well as knowledge in architecture, engineering and finance, have given way to the idea of a “smart city” — category as pervasive as it is hard to pin down, due to the absence of a shared definition and the proliferation of corporate discourses on urbanism. At the same time, cities experience new time and financial constraints that transform their planning practices, opening new questions about political (and economic) representation and the legitimacy of public action. This dissertation focuses on urban innovation in mobility and transportation in multiple sites, locate din three urban areas: Paris (France), Medellín (Colombia) and San Francisco (California). It uses interviews, ethnographic observation and documentary analysis. In the model-cities of “smart” urbanism, heterogeneous actors experiment with new ways of governing urban mobility. More than just optimizing flows and trips, those initiatives engage with eminently political questions — housing, citizenship, surveillance, access to the city, environmental degradation, etc. In order to treat them from the issue of flow and movement, the dissertation develops the concept of politics of mobility. Avoid a normative definition of what makes a city smart, it focuses on experimental projects: tests, pilots, demonstrators, living labs, prototypes and other proofs of concept. In those experimental settings, new technical objects (autonomous vehicles, transport aggregation apps) and practices (shared mobility, nudge mechanisms, news modes of property) are put to trial in sites imagined as “laboratories”. Such experimental projects not only aim at testing technological innovations, but also at exploring economic, ethical and legal options. They are places where new modes of intervention for business and other non-public actors in public life are being designed. It is then about asking the significance of experiments for the constitution of a social and political order: experiments are also public demonstrations, often contested, always political ¬— and one does not always distinguish easily between experimenters, audience and subjects. By focusing on the design and management of experiments, we wish to avoid two equally false narratives: one of technological solutionnism describing the smart city as a democratic panacea producing universal technical solutions ; the other condemning smart city projects as basic corporate greed and greenwashing, missing on the networks and resistances which make frictions and alternatives to this global phenomenon visible.