Magies de la modernité : illégitimité et légitimation du magnétisme en France et du chamanisme au Pérou

par Fanny Charrasse

Projet de thèse en Sociologie

Sous la direction de Cyril Lemieux.

Thèses en préparation à Paris, EHESS , dans le cadre de École doctorale de l'École des hautes études en sciences sociales depuis le 28-10-2015 .


  • Résumé

    Longtemps, dans les sociétés industrielles, les pratiques magiques telles que le chamanisme, la voyance, le spiritisme ou le magnétisme ont été disqualifiées, voire réprimées, au motif de leur caractère apparemment inconciliable avec la modernité : fondées sur une ontologie « analogique », elles semblaient vouées à disparaître, en Occident et dans les pays occidentalisés, du fait de la montée en puissance du « naturalisme » – pour reprendre ici les catégories forgées par Philippe Descola. Depuis quelques décennies, cependant, on observe que ces pratiques magico-traditionnelles sont de plus en plus tolérées. Mieux encore : dans certains cas, elles sont encouragées et protégées par des acteur·rice·s institutionnel·le·s (comme dans certains hôpitaux ou musées). Pour expliquer ce revirement d’attitude, nombre de chercheur·e·s ont invoqué un changement culturel général. Or, non seulement cette invocation met de côté l’analyse de ce qu’un tel changement doit aux transformations structurelles des sociétés industrielles, mais elle ne conduit que rarement à s’interroger sur la manière dont les pratiques en question ont été transformées. Ce sont ces transformations que nous étudions dans cette thèse, à partir de deux cas empiriques : le magnétisme en France et le chamanisme dans la région du Lambayeque au Pérou. Reposant sur une méthode comparative, qui combine ethnographie et enquête sociohistorique, notre démarche consiste à analyser l’immense travail social, souvent laissé dans l’ombre, qui a été fourni, ces dernières décennies, afin de conformer ces deux pratiques aux attentes de la modernité industrielle – processus que nous appelons leur modernisation simple et qui passe en particulier par leur professionnalisation et leur marchandisation. Ce faisant, nous montrons que la remise en cause contemporaine des fondements de la société industrielle, à travers la critique de la supériorité qui y est accordée aux savoirs occidentaux (naturalistes) par rapport à ceux ancestraux (analogiques), constitue moins un « retour en arrière » comme l’affirment certain·e·s acteur·rice·s, qu’un pas supplémentaire dans l’accomplissement du projet moderne – qui correspond, en l’occurrence, au passage à une modernisation réflexive. A cette occasion, nous établissons le rôle central que les sciences sociales jouent dans un tel processus, un rôle dont il nous semble important qu’elles prennent davantage conscience.

  • Titre traduit

    Magics of Modernity : illegitimacy and Legitimization of Magnetism in France and Shamanism in Peru


  • Résumé

    For a long time, in industrial societies, magical practices such as shamanism, fortune-telling, spiritualism or magnetism were disqualified, even repressed, on the pretext that they were incompatible with modernity: from the point of view of an “analogic” ontology they seemed destined to disappear in western and westernized countries, because of the growing power of “naturalism”—to use the categories forged by Philippe Descola. In the past few decades, however, we can observe how these magical and traditional practices are increasingly tolerated. In some cases, they are even promoted and protected by institutional actors (for instance, in hospitals or museums). To explain this change of attitude, many researchers invoke a general cultural change. This invocation, however, not only ignores analyses of how this change is related to structural transformations of industrial societies, but also obstructs examination of how these practices have transformed. These transformations are the object of study in this PhD dissertation, which consists of two empirical case-studies: magnetism in France and shamanism in the Lambayeque region of Peru. On the basis of comparative research combining ethnography and socio-historical investigation, I analyze the significant social work, often left in the shadows by scholars studying it, that has been done in recent decades to conform these two practices to the expectations of industrial modernity—a process I call “simple modernization” and that involves their professionalization and marketization. In doing so, I show that contemporary challenges of the foundations of industrial society, through critique of the superiority granted to western (naturalist) knowledge over ancient (analogic) knowledge, is not a “return to the past” as some actors would claim, but rather a next step in the accomplishment of the project of modernity—corresponding, in this case, to the transition to reflexive modernization. The dissertation establishes the central role that the social sciences play in this process, a role of which, it is argued, they should become more aware.