La modernisation de la vie quotidienne des populations Chleuh. Telouet en pays Glaoui, entre qasbah et habitat ordinaire.

par Maria EL MEZOUARI EL GLAOUI

Projet de thèse en Architecture et Ville

Sous la direction de Jean-Pierre Frey.

Thèses en préparation à Paris 10 , dans le cadre de Ecole doctorale Milieux, cultures et sociétés du passé et du présent (Nanterre) depuis le 11-12-2015 .


  • Résumé

    Introduction du sujet La recherche concerne une région particulière du Haut Atlas marocain dont le sort actuel mérite réflexion tant par ses héritages architecturaux et culturels (langue, rites et coutumes) méconnus ou déconsidérés que par le sort réservé aux populations et à leur cadre de vie ordinaire à l’écart des grandes opérations d’aménagement que le Maroc connait ces dernières années. A 1900 m d’altitude, dans le Haut Atlas central, loin des zones les plus dynamiques de l’activité agricole ou industrielle du pays, la région de Télouet est particulièrement symptomatique d’une développement discret et d’une urbanisation dépendant plus de l’évolution des modes et des lieux de vie des habitants que de la mise en œuvre centralisée de procédures souvent inconsidérément plaquées sur des terrains dont on fait injustement abstraction des spécificités. Objet de l’étude Le territoire de Télouet se prête donc à une analyse critique de l’urbanisation en général et de la pertinence des procédures proprement urbanistiques mises en œuvre sur l’ensemble du pays. Une meilleure connaissance de la culture locale et de la gestion par la population elle-même d’une modernisation de l’habitat intégrant les produits d’un marché de la consommation qui les atteint malgré tout et les tentent progressivement en contribuant à l’amélioration du confort de l’espace domestique offrirait la possibilité de considérer les changements de l’organisation des territoires du point de vue de ceux qui les font vivre et en conduisent les métamorphoses. Il existe par ailleurs un patrimoine à la fois bâti et immatériel qui n’a de chances de survivre que si la population est à même de le prendre en charge et de le valoriser. Dès lors, on peut se poser la question de savoir quels rapports existent concrètement entre les diverses catégories de population en présence dans les localités de la région et la diversité des types d’habitat dont certain peuvent figurer au titre de patrimoine (comme la qasbah de Télouet,), les autres (les habitations les plus modestes, banales et ordinaires) témoignant toujours de modes de vie et de savoir-faire méritant des analyses de type ethnographique et sociologique. L’architecture – ou tout au moins les caractéristiques d’un mode largement vernaculaire de construction qu’on peut dire traditionnel et d’urbanisation qu’on dira douce ou discrète – servira de matière privilégiée à la mise en œuvre d’une histoire architecturale de la société chleuh dans ses dynamiques quotidiennes actuelles. Méthodologie La thèse consistera à observer à partir de relevés et d’entretiens l’univers quotidiens des diverses catégories de populations dans leurs faits et gestes quotidiens tels qu’ils se déroulent aussi bien dans l’espace domestique que dans des espaces extérieurs ruraux ou en voie d’urbanisation à travers les équipements du village. L’historique des lieux sera complété d’une description ethnographique minutieuse de l’ensemble des lieux bâtis et tels qu’ils sont agencés dans l’espace des agglomérations et des objets (outils, meubles, ustensiles, textes et images, motifs décoratifs, etc.) un peu comme Georges Pérec l’entendait dans La Vie mode d’emploi. Au-delà de cette entreprise monographique, il s’agira de dégager de cette matière les éléments représentatifs d’une assimilation progressive de la logique d’un marché de produits manufacturés importés tendant à supplanter les lieux et objets fabriqués par les habitants sur place avec les matériaux et techniques dont ils disposent de longue date, mais menacés de l’extérieur. La modification des activités et des comportements en relation avec l’amélioration du confort domestique et la modification des échanges entre l’univers de la vie domestique et celui de la vie publique constituent les termes véritables d’un changement social que la thèse rendra intelligible à travers l’analyse de l’espace dans ses subreptices transformations au quotidien. L’analyse des rythmes de la vie quotidienne et de la métamorphose des lieux supposera le recours à un protocole d’observation dont la mise au point fera résolument partie d’une méthodologie adaptée à ce terrain spécifique d’investigation. Télouet, une situation géographique centrale au cœur du Haut Atlas Orientée du sud-ouest au nord-est, le Haut Atlas, dont le point culminant est le mont Toubkal à 4.167 m, forme une véritable barrière longue d’environ 750 kilomètres d’est en ouest et relativement étroite puisqu’elle ne s’étend guère du nord au sud au-delà de 90 kilomètres de largeur. Pour le franchir, il n’offre, aujourd’hui encore, que peu de passes praticables dont les plus emblématiques sont : tout au sud la passe de Tiz n’Test, celle de l’oued N’fis au centre et enfin, la passe de Tizi n’Télouet, la plus empruntée jusqu’à sa déviation par la route carrossable du col du Tichka, à la fin des années 1920. Autrefois carrefour important sur les routes des caravanes transsahariennes, le col de Télouet a ainsi constitué, jusqu’au début du XXe siècle, un point de passage préférentiel pour qui désirait traverser l’imposante chaîne de montagne. Concomitamment à l’occupation française, dès la fin du XIXe siècle, géologues, géographes et explorateurs européens investissent le Haut Atlas pour des missions de reconnaissance. Très tôt, la région de Télouet devient une zone d’étude préférentielle, au cœur de ce que Louis Gentil nomme le « Massif central du Haut-Atlas ». En effet, les géographes s’accordent à décrire le grand sillon transversal à la chaine et passant par le col de Télouet comme la ligne de séparation entre la partie occidentale et la partie orientale du Haut Atlas. En outre, cette large dépression, ou « pont de Télouet », particularité géographique remarquable datant du permo-trias (250 MA), fait de cette région une zone tampon entre des climats et des paysages bien différenciés puisqu’elle est bordée au nord par des « pentes tapissées de végétation, en particulier de Cistes », sur lesquelles souffle une bise fraiche, et au sud par des paysages « rocailleux, nus et brûlés » où montent les souffles chauds, « c’est déjà l’haleine du désert » (Hardy et Célérier, Les grandes lignes de la géographie du Maroc‬, Larose, 1933, p.147). Du fait de cette situation géographique particulière, ce territoire a joué un rôle prépondérant dans la structure politique du Maroc jusque dans les années 1950 (les chefs de la tribu des Glaoua ont exercé, depuis la qasbah de Télouet, un contrôle incontestable sur un territoire immense allant de Marrakech jusque dans les confins des vallées présahariennes) avant de tomber dans l’oubli et dans l’enclavement. Télouet, vallées fertiles et établissements humains anciens Bien que peuplé depuis des millénaires, le Haut Atlas n’en demeure pas moins une aire géographique hostile à l’homme. Pourtant, dans ces paysages faits d’imposantes et inquiétantes crêtes rocheuses, il est des espaces où la vie impose ses droits, où l’homme a réussi à exploiter au plus juste les ressources naturelles. En mars 1930, Jean Gattefossé, ingénieur chimiste et botaniste, conduisant une large prospection botanique sur tout le pays, passe par le Tizi n'Tichka. L'hebdomadaire l'Afrique du Nord Illustrée du 14 juin 1930 faisait paraître le récit de son voyage dans la région de Télouet : « Dès l'abord du versant Sud du Grand Atlas une forêt clairsemée de genévriers thurifères au tronc noueux, puis de Thuyas verdoyants plaqués sur la roche rouge, changent le caractère du paysage. Des villages nombreux dominent des vallons encaissés dans le fond desquels des champs bien dessinés forment un tapis varié; les paysans glaoua ont fière allure dans leur burnous noir à grand losange rouge brodé.» Le rôle des failles dans la structure et le peuplement montagnard est primordial. Les murailles de grès presque verticales structurent le paysage le long des cours d’eau, en surplombant une bande étroite de vergers et de jardins. Entre les deux, montagne et zones cultivées, les pentes et terrains rocailleux sont investis par l’habitat. Par endroit, on peut observer aujourd’hui encore des abris troglodytes : aujourd’hui, ces grottes aménagées à fleur de roche, sont pour la plupart abandonnées, certaines occupent la fonction de bergeries ou de magasins de stockage. Télouet, état des lieux, habitat traditionnel versus modernité Depuis la seconde moitié du siècle dernier, la construction dans la vallée de Télouet – à l’instar des autres vallées atlasiques et présahariennes marocaines – résume le conflit mettant face à face ce qui relève du « traditionnel », endémique, maintes fois éprouvé, rectifié, adapté par les hommes face à la nature, et ce qui relève du « moderne », décontextualisé, importé et par nature en décalage avec le site géographique, climatologique et culturel. Jusqu’au pied de la qasbah, le discours local sur le choix du recours aux techniques constructives modernes est ambivalent. La reconnaissance de l’adaptation parfaite des constructions en maçonnerie traditionnelle est en effet communément partagée ; une maison en ciment est reconnue beaucoup moins agréable à vivre au quotidien : elle requiert un chauffage en hiver, et une climatisation au plus chaud de l’été est plus que souhaitable. Adaptés aux conditions bioclimatiques, les murs de pierre ou de pisé réagissent incontestablement mieux : des mesures scientifiques dans la vallée du Todgha ont ainsi enregistré, pour une température de 6°C en hiver, une température intérieure de 16°C à l’intérieur d’une maison en pisé contre 9°C seulement à l’intérieur d’une maison en ciment (Naim, 1997). La pierre, comme la terre, se comporte très bien dans les vallées oasiennes et dans les hautes altitudes atlasiques grâce à une plus faible absorption des calories. Cependant, quand il s’agit de construire sa maison aujourd’hui, ces qualités thermiques sont reléguées au second plan, et c’est une vision à court terme qui prévaut portée par trois arguments qui installent, presqu’inexorablement, des modifications profondes dans les usages constructifs en cours dans la région. La première raison invoquée est la rapidité de mise en œuvre dans les chantiers modernes, qui sont aussi moins astreignants de par l’utilisation de matériaux industrialisés qui arrivent sur le chantier prêts à l’emploi. L’argument financier est également mis en avant. La pierre aujourd’hui coûte cher. Il faut d’abord aller la chercher, ce qui nécessite une main-d’œuvre pour casser des blocs de pierre et les transporter par camion sur le chantier. Ces pierres seront ensuite grossièrement taillées au moins sur trois faces par le tailleur-maçon, avant de monter le mur avec un mortier de boue. Enfin, l’ultime argument, moins clairement évoqué, est l’appel d’une certaine image de la modernité. Depuis les années 1960, comme l’écrit Daniel Noin, « les maisons des émigrés se distinguent nettement des autres par l’emploi du ciment, parfois de la chaux, elles prennent une allure assez différente des maisons de pisé plus ou moins dégradées de ceux qui n’ont pas d’argent » (Noin, 1965). Aujourd’hui, cette distinction est aussi relayée par la population locale pour qui le ciment est devenu symbole, certes biaisé, de l’ascension sociale, alors que la construction traditionnelle est dévalorisée socialement d’abord, et techniquement ensuite. L’État porte sa part de responsabilité dans ce processus de dévalorisation de l’art de bâtir des anciens, manifestement considéré comme produit et procédé du sous-habitat : la recherche est faible, les règlements d’urbanisme sont souvent mal adaptés ou prohibitifs et les techniques traditionnelles se voient écartées des conditions de prêts à la construction ou d’autorisation lorsqu’il s’agit de grands édifices : à l’initiative d’une association locale, Annour, une grande mosquée est en cours de chantier dans le centre de Télouet (dalle coulée fin mai 2014) et le choix s’est porté, ‘naturellement’, sur le béton armé. L’on ne voit ainsi aucune véritable initiative des autorités locales, des conseils communaux, des agences urbaines et des associations pour défendre ces techniques endémiques. En outre, à Télouet comme ailleurs, les bâtiments institutionnels – siège de la commune, pachalik, centre de santé, maison des jeunes, école primaire et collège, etc. – sont des constructions exogènes au contexte, en panneaux préfabriqués ou en ciment. L’exemple n’est donc pas donné par les responsables qui semblent subir les interdits ou les a priori officiels sans remise en question volontaire. Le rejet des matériaux locaux a pour conséquence le recul d’une architecture adaptée au milieu et, partant, la perte d’un savoir-faire qui, de par son oralité exclusive, tombe inexorablement dans l’oubli. L’usage des techniques ancestrales peut être encore observé par endroit, mais son intensité s’est affaiblie et son aire d’influence perd des parcelles chaque année. La qualité des constructions a tendance à diminuer, la maitrise du matériau n’est plus totale. Bibliographie indicative Adams, André. La maison et le village dans quelques tribus de l’Anti-Atlas. In Revue Hespéris, archives berbères et bulletin de l’institut des hautes études marocaines, 1950, 3ème et 4ème trimestres. Librairie Larose, Paris. BADUEL (Pierre Robert), sous la direction de, Habitat-Etat-Scoiété au Maghreb, Paris, Edition du CNRS, 1988, 396 p. 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