Recherches sur les Correspondances latines mineures de l'époque carolingienne : présentation, traduction, études littéraires

par Luce Carteron

Projet de thèse en Etudes latines et néolatines

Sous la direction de Christiane Veyrard-Cosme.

Thèses en préparation à Paris 3 , dans le cadre de École doctorale Littérature française et comparée (Paris) , en partenariat avec Centre d'études du Moyen âge (Paris) (laboratoire) depuis le 23-10-2015 .


  • Résumé

    La diffusion de l'écriture épistolaire entre la seconde moitié du VIIIe et le IXe siècle est en partie due à la nécessité de garantir le fonctionnement d’un organisme politique et territorial de dimension européenne en plein développement. Mais l'augmentation de la production des textes écrits et la reconstruction des réseaux de communication profitent aussi à l’effervescence intellectuelle qui caractérise l'époque carolingienne, moment particulièrement important pour l’évolution culturelle de la société médiévale. La grande curiosité d'esprit de Charlemagne le poussa en effet à s’entourer d'intellectuels, et nombre de lettrés, venus de toute la région correspondant à l'actuelle Europe, se côtoyaient quotidiennement à la cour, phénomène à l'origine de la mise en place d'échanges très riches et féconds. La possibilité de construction de circuits dynamiques et de dialogues savants s'est développée en même temps qu’un intense partage du savoir, significatif de la soif de connaissance propre à cette époque – que l’on a par ailleurs qualifiée de « Renaissance ». Document historique de premier ordre, la lettre est un objet complexe dont le contenu est orienté par une mise en forme codifiée sur le plan littéraire, et qui dépend des systèmes sociaux et politiques régissant le contexte qui l'a vue naître aussi bien qu'elle les influence. Il est par conséquent capital de la replacer, en vue d'une appréhension meilleure, dans le milieu historique et culturel qui lui est propre – en gardant à l'esprit l'idée que le genre épistolaire constitue un cadre rhétorique nécessaire à l'élaboration d'une identité à la fois politique et religieuse, ces deux dimensions ne pouvant de fait être dissociées dans le haut Moyen Âge. Quoique tributaires des réflexions menées par les auteurs de l'Antiquité tardive, les missives carolingiennes en s'en démarquant développent également des idées et notions spécifiques à leur époque: c'est bien l'origine de l'Europe qui y est donnée à voir, et cette naissance advient sur le plan intellectuel autant que sur le plan politique, par le biais de ce réseau de savants qui se met en place dans un cadre chrétien. Le corpus qui intéresse nos recherches rassemble les lettres d’épistoliers de l'époque carolingienne injustement considérés comme mineurs parc que peu de leurs lettres nous sont parvenues. Cette thèse vise à proposer une traduction, un commentaire et une étude littéraire d'un corpus de lettres édité au XIXe siècle dans les Monumenta Germaniae Historica et émanant des intellectuels qui fréquentaient la cour de Charlemagne. Ces épîtres ne sont jamais étudiées d'un point de vue littéraire alors même que leur construction rhétorique est extrêmement soignée. Il y a par ailleurs très peu de références bibliographiques s’y rapportant, et on ne compte quasiment aucune publication française à leur sujet. Or il est essentiel, à l'heure où les études carolingiennes connaissent un développement important, de donner accès à ces documents de première main. On trouve au sein de ces lettres différents registres d’écriture : citations bibliques et vers antiques y côtoient textes juridiques, emprunts ou allusions à d’autres correspondances. Les Carolingiens forgeaient l'identité de leur peuple par le biais d'emprunts à ces registres variés, et particulièrement au moyen de nombreuses citations scripturaires. La mise en parallèle qu’ils établissent entre des peuples bibliques illustres – surtout le peuple d’Israël – et leur propre société manifeste une construction de l'Europe consciente et orientée par ces réseaux d'intellectuels. Sorte de réduplication des Écritures par les citations qui les émaillent et appuient l'autorité religieuse, ces lettres sont aussi le support de l'expression de conventions politiques et sociales émanant d'autorités intellectuelles et juridiques. Ces textes composés par des lettrés sont de fait l’un des lieux de la mise en place des réformes carolingiennes. La prise d’importance de la transmission de la grammaire, sensible aussi bien au niveau du choix du vocabulaire que par le lien qu’elle entretient avec le raisonnement dialectique, alors en plein développement, rappelle par exemple la dimension capitale, soulignée par Charlemagne, des bonnes conditions de transmission des textes. La variété des lettres qui composent ce corpus rend par ailleurs nettement compte de certaines particularités poétiques et métapoétiques inhérentes au genre épistolaire de l’époque carolingienne, tout en mettant en évidence les différentes particularités liées aux aires culturelles d’origine de leurs auteurs, et permet dès lors de prétendre dans une certaine mesure à une systématisation faisant encore défaut à son analyse – généralement menée à la seule échelle de la collection. Ces lettres mettent par ailleurs en évidence un système de figuration du monde, notamment par la conscience affirmée des auteurs de l'influence du langage sur la perception du réel, recréé à l'échelle de l'épître – notamment à partir de la réappropriation de topiques bibliques et rhétoriques. La lettre peut dès lors être lue, non pas comme une document conventionnel, mais bien au contraire espace de liberté pour les auteurs médiévaux qui y affirment leur posture au moyen de stratégies littéraires et rhétoriques, témoignant aussi bien de leur vaste culture antique et biblique que de leur originalité lorsqu’ils se démarquent de leurs modèles. Elle se donne ainsi à voir comme un laboratoire littéraire – elle a été composée par des lettrés, garants de la transmission du savoir et aptes à réinvestir leur culture dans leurs écrits – mais aussi comme l’espace de la reconstruction d’un monde idéal. Ainsi, cette étude s'entend comme une contribution à une meilleure connaissance de l'histoire littéraire et culturelle carolingienne, à la fois par la présentation d'épîtres dont il n'existe généralement ni traduction ni analyse et par l'étude d'un corpus dont la variété permet la mise en évidence de certaines caractéristiques du genre – telle la propension de ces épîtres à proposer une herméneutique du monde. Tout en considérant leur appartenance à la littérature carolingienne, il s'agit de parvenir à une perception plus fine de l'appréhension cosmologique du monde qui était celle de ces intellectuels carolingiens.


  • Résumé

    The diffusion of epistolary texts, beteween the second half of the VIIIth and the beginning of the IXth century, is partly due to the necessity to guarantee the functioning of a fast-growing political and territorial organization on a European scale . But the increase of writing production and the rebuilding of communication networks also are beneficial to the intellectual ferment which characterizes the Carolingian age – a particularly important moment for the cultural evolution of the medieval society. Charlemagne’s pronounced intellectual curiosity drove him to surround himself with scholars, and many of them, coming from the whole region corresponding to current Europe, met at the sovereign’s court – which led to the establishment of very fertile and productive exchanges. This building of erudite conversations developped at the same time as an intense sharing of knowledge, typical of this period – which has besides been called « Renaissance ». Historical document of the first order, the epistle is a complex item, whose content is orientated from a literary point of view by a codified shaping, and which depends on the political and social systems determining the context in which it has been written. It is therefore crucial, so as to understand it better, to shed light on the historical and cultural circumstances of its writing. We also have to bear in mind that the epistolary genre constitutes a rhetorical frame, necessary to express political and religious identity – given that both elements cannot be dissociate in the Early Middle Ages. Although dependent on Late Antiquity authors, Carolingian epistles, by being at the same time distanced from them, also develop ideas and concepts specific to their period. Is is then allowed to see in them the emergence of Europe, which happens at a political as much as at an intellectual level, by means of this scholar network established in a Christian framework. The corpus which is the subjet of our research gathers writings composed by some of the Carolingian scholars who frequented Charlemagne’s court, unfairly considered as minor letter writers because few of their epistles reached us – and that they were not transmitted in the manuscripts as a medieval letter collection. These texts have been edited by E. Dümmler, during the XIXth century, in the Monumenta Germaniae Historica collection. This PhD, started in October 2015 and suspended during the academic year 2018-2019, (within the scope of a gap year to fill my teaching duty to the ministère de l’Éducation Nationale), aims at suggesting a translation, a commentary and a literary study of these texts. They do not need today a new edition (either because E. Dümmler’s is considered as a reference, or because they have been edited more recently), but few of them are translated – and even less of them are in French. It is yet essential, while Carolingians studies know an important development, to make the access to these documents easier. Although they are sometimes quoted by historians, very few bibliographic references are to be found about them, and none of these works deals with a literary study. These letters however result from a very specific intellectual, cultural and political context, and they are due to intellectuals coming from diffrent areas (including Germanic, Anglo-Saxon and Italian) of current Europe ; these origins are perceptible in the conception of the text as well as in the approached themes. Different writing types are to be found in these letters: biblical quotations and ancient verses citations are mixed with juridical texts and hints to other correspondences. The Carolingian shaped their identity through borrowings to these various kinds of writings – and especially thanks to scriptural analogies. The parallel they created between famous biblical peoples – and particulary Israël – and their own society expresses a European building conscious and oriented by these scholars. As a sort of biblical reduplication by the quotations which dot them and support religious authority, these letters also permit to express political and social conventions emanating from intellectual and juridical authorities. Wrote by lettered authors, they also are a place to set up Carolingian reforms. The growing importance of the spread of grammatical texts, perceptible as much by the vocabulary choice as in the link that it maintains with dialectical reasoning – whose use was developing at the time – recalls the crucial extent, highlighted by Charlemagne, of the good conditions needed to copy the manuscripts. The diversity of the letters which are part of this corpus summarizes additionally some of the main characteristics of the Carolingian epistolary genre, et permits from then on, to a certain extent, to systematize some observations – fact which still remains undone, insofar as literary analysis is usally led only on the scale of the letter-collection. This variety thus allows us to formulate some poetic and metapoetic particularities inherent to the Carolingian epistolary genre, underlining at the same time the different characteristics linked to the writers’ original cultural areas. These epistles bring to light a way to represent the world, partly through the authors’ obvious consciousness of the way language influences our perception of reality. Carolingian world, by a reappropriation of biblical and rhetorical topics, can be recreated on the letter scale. Letters can then be read, not as a fixed and conformist document, but, on the contrary, as a space of liberty for medievals authors, who can there affirm their writer status thanks to literary and rhetorical devices. They show their broad ancient and biblical culture as much as their originality when they differentiate themselves from their models. Epistles can play the part of a literary laboratory – they have been composed by scholars, responsible for the transmission of knowledge and able to reinvest it in their writings – but also this of a place to rebuild an ideal world, where can be figurated the mythic origins of Carolingian dynasty as much as its link with biblical peoples. So, this study is wished to contribute to a better knowledge of the Carolingian literary and cultural history, by presenting epistles which have generally not been translated nor analyzed, and by the analysis of a corpus whose variety permits to shed light on some characteristics belonging to the epistolary genre – such as these letters predisposition to offer hermeneutics of the contemporary world. While considering their literary angle, we could, be studying them, reach a finest perception of these intellectuals’ cosmologic understanding of the world.