Une conception cognitive de l'art au tournant du XXème siècle : de l'esthétique analytique à l'esthétique cognitive

par Alice Dupas

Projet de thèse en Philosophie

Sous la direction de Jean-Michel Roy.

Thèses en préparation à Lyon , dans le cadre de École doctorale de philosophie (Lyon) , en partenariat avec École normale supérieure de Lyon (établissement opérateur d'inscription) depuis le 01-09-2015 .


  • Résumé

    La question, à la fois ancienne et épineuse, de la nature de l’art est souvent liée à la question de la définition du concept de beauté qui fait partie, comme tel, des propriétés nécessaires que l’on attribue à l’art. Mais peut-on vraiment dire d’un urinoir ou de boîtes de tampons à récurer qu’ils sont beaux, même s’ils sont élevés au rang d’œuvres d’art par de grands artistes comme Duchamp et Warhol ? Au XXème siècle, le phénomène de désesthétisation de l’art – qui le purge des notions de l’esthétique traditionnelle (beauté, sentiment, plaisir, émotion) – semble alors le rapprocher de la mobilisation de facultés cognitives, notamment intellectuelles (raisonnement, interprétation, attention, compréhension) qui deviennent essentielles tant dans le processus de création que dans celui de réception. Nous nous proposons ainsi d’interroger la possibilité d’élaborer une théorie cognitive de l’art par le biais de l’analyse et de la confrontation d’entreprises théoriques nées du XXème siècle : la théorie de l’art issue des avant-gardes artistiques elles-mêmes, l’esthétique analytique d’Arthur Danto et de Nelson Goodman et une approche récente de la cognition relevant des Sciences Cognitives contemporaines. En confrontant le moment « danto-goodmanien » de l’esthétique analytique avec la pratique artistique avant-gardiste, et notamment avec l’art conceptuel qui en constitue la forme la plus intellectualisée et donc la plus pure en renonçant jusqu’à la perception dans son appréhension, nous tentons d’abord de dévoiler que celle-ci est fondamentalement animée par une conception cognitive de l’art, au sens d’une conception qui revendique la valeur tant cognitive qu’épistémique des facultés impliquées dans les différents aspects du processus artistique. Il s’agit de montrer, en outre, que les travaux de Danto et de Goodman en donnent deux analyses proches quoique différentes. A son tour, nous confrontons la double théorie cognitive de l’art ainsi proposée par Danto et Goodman à partir d’une lecture du mouvement de l’avant-garde, avec certains aspects de l’entreprise actuelle des Sciences Cognitives qui s’attachent, depuis les années 1950, à renouveler l’étude des facultés cognitives. A partir de cette confrontation, nous dévoilons, d’une part, que cette conception souffre de certaines insuffisances et difficultés quant à ses fondements cognitifs, et d’autre part qu’une approche de la cognition dite « incarnée et située », selon laquelle la cognition est enracinée dans les systèmes sensori-moteurs, le corps et ses interactions avec l’environnement, est en mesure de leur apporter un certain nombre de réponses. Enfin, une dernière partie de notre travail consiste à mettre à l’épreuve la validité de la conception cognitive de l’art véhiculée par l’art conceptuel au moyen de la théorie cognitive de l’art ainsi amendée, afin de plaider pour une forme d’art cognitif qui redonne aux facultés émotionnelles et affectives la place centrale qu’elles nous semblent devoir y jouer en vertu même de ce que nous enseigne la conception « incarnée et située » des sciences cognitives. Et pour cause, dans notre conception, cette dernière souligne salutairement la dimension cognitive intellective du processus artistique, sans omettre pour autant son approche subjective qui pense les émotions du moi expérimentant en première personne, en tant que l’artiste et le spectateur sont des êtres incarnés qui vivent une expérience esthétique à la fois attentive à l’œuvre et au corps, à l’environnement et aux émotions.

  • Titre traduit

    A cognitive conception of art at the turn of the 20th century : from Analytic Aesthetics to Cognitive Aesthetics


  • Résumé

    The question, both ancient and arduous, of the nature of art is often related to the question of the definition of the concept of beauty which is, as such, part of the properties that seem to be necessary to talk about art. But can you really say of a urinal or of Brillo soap pads boxes that they are beautiful, even if they are elevated to the rank of works of art by great artists such as Duchamp and Warhol? In the twentieth century, the phenomenon of the disesthetization of art - which dismisses it from the notions of traditional aesthetics (beauty, feeling, pleasure, emotion) - seems to bring it closer to the use of cognitive faculties, (reasoning, interpretation, attention, understanding) that become essential in the whole artistic process. We propose to look into the possibility of developing a cognitive theory of art through the analysis and confrontation of theoretical ventures born in the 20th century: the theory of art from the avant-gardes, the analytic aesthetics of Arthur Danto and Nelson Goodman, and a recent approach to cognition in Contemporary Cognitive Science. By confronting the "danto-goodmanian" moment of analytic aesthetics with avant-garde artistic practice, and in particular with conceptual art which constitutes the most intellectualized and therefore the purest form of it (giving up perception), we are first trying to show that it is fundamentally animated by a cognitive conception of art in the sense of a conception that claims the cognitive and epistemic value of the faculties involved in the various aspects of the artistic process. It is also necessary to show that the works of Danto and Goodman give two close but different analyzes. In turn, we confront the double cognitive theory of art suggested by Danto and Goodman and based on an analysis of the avant-garde movement, with certain aspects of the current undertaking of Cognitive Science which reanalyzes the cognitive faculties since de 1950s. From this confrontation, we reveal on the one hand that this conception suffers from certain inadequacies in its cognitive foundations, and on the other hand that an approach to cognition known as "embodied and situated", according to which cognition is rooted in sensory-motor systems, the body and its interactions with the environment, is able to provide beneficial answers. Lastly, a final part of our work is to test the validity of the cognitive conception of art conveyed by conceptual art -by means of the cognitive theory of art we just amended-, in order to advocate for a form of cognitive art which restores the centrality of emotional and affective faculties, as we can see in the "embodied and situated" conception of Cognitive Science. Indeed, in our view, the latter rightly emphasizes the intellectual cognitive dimension of the artistic process, without omitting its subjective approach which does not neglect the emotions of the experiencing self in the first person, as the artist and the spectator are embodied beings who live an aesthetic experience that pays attention to the work of art and the body, to the environment and the emotions at the same time.