Formes modernes de la mélancolie : l’écrivain et la dépression

par Maryam Dombret

Projet de thèse en Doctorat littératures comparées

Sous la direction de Philippe Chardin.

Thèses en préparation à Tours , dans le cadre de Ecole doctorale Sciences de l'Homme et de la Société (Tours) depuis le 15-12-2015 .


  • Résumé

    Alors que la lecture aristotélicienne de la mélancolie fait de ce mal le signe distinctif de l'homme de génie, initiant toute une tradition littéraire, l'émergence de l'appellation de « dépression », liée à l'invention des antidépresseurs en 1957, est l'apogée d'une véritable effervescence taxinomique dans le champ médical, le classement de Kraepelin étant sans cesse discuté jusqu'à la fin des années 40 (PEDINIELLI J.-L et BERNOUSSI A., Les états dépressifs, Paris, Armand Colin, 2011, p.12-13). La « dépression » est dès lors considérée comme une « entité clinique », amorçant l' « émancip[ation] du champ théologique et du champ poético-littéraire » (CROSALI CORVI Cinzia, La dépression, affect central de la modernité, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010, p.99), ce qui marque une étape cruciale dans le rapport d'émulation et de concurrence qui caractérise la tumultueuse relation entre discours médical et littéraire. C'est justement au sein de cette mutation du discours mélancolique qui semble a priori rendre caduque la dimension littéraire que notre interrogation se situe. La « dépression » n'est plus une humeur dont l'auteur peut s'emparer pour construire son ethos d'écrivain. Au contraire, l'étiquette scientifique semble mettre en cause le sujet dans sa capacité d'agir, et partant, le stigmatiser. Comment donc alors se déclarer ouvertement malade, ou plutôt, comment fonder sa légitimité sur une expérience qui a priori lui ôterait toute validité ? L'aveu sous la forme autobiographique d'une expérience dépressive pose alors le problème de sa réception, puisqu'elle redéfinirait le statut de l'écrivain, l'affiliant de prime abord à celui de malade. A cette première difficulté, succède une seconde, propre à l'écriture même. Comment donc l'énoncé scientifique est-il adapté à l'énonciation littéraire ? L'écriture se doit d'enregistrer la mutation quant à la représentation du mal. Raconter l'expérience d'une dépression ne peut plus se faire qu'en faisant une large place aux dispositifs médicaux, même si la concurrence de plusieurs discours scientifiques, la vulgarisation et la démocratisation du diagnostic semblent laisser vacante une place pour l'écrivain. Sylvia Plath (La Cloche de Détresse), Thomas Bernhard (Oui), Fritz Zorn (Mars), Louis Althüsser (L’Avenir dure longtemps), William Styron (Face aux Ténèbres), au-delà de leurs différences biographiques et poétiques, proposent ainsi le récit d'un ou de plusieurs épisode(s) dépressif(s) qu'il s'agit de relater par-delà son caractère indicible, mais aussi d'expliquer en recherchant les causes et facteurs qui y ont contribué. L'écrivain se substitue alors au clinicien en proposant un diagnostic qui dépasse le seul énoncé « dépression ». La spécificité de nos œuvres par rapport à la tradition littéraire consiste en l'importation d'une catégorie désormais appartenant au champ de la médecine. C'est ainsi qu'apparaissent sous la plume d'écrivains des modalités propres à l'énoncé médical, c'est-à-dire, symptomatologie, nosologie, étiologie, traitements médicamenteux et thérapeutiques. Cette intégration n'en est pas pour autant neutre : elle donne en effet lieu à une réappropriation d'ordre poétique. L’absence de consensus, du point de vue des diagnostics médicaux, quant à l’étiquette « dépression », la diversité des schèmes explicatifs favorisent une redéfinition laissant sa place à la subjectivité de l'auteur. Des genres littéraires spécifiques et des tropes poétiques sont alors convoqués pour s'éloigner du seul diagnostic médical afin de décrire au mieux ce mal considéré comme indescriptible selon Styron. Ainsi, il s'agira dans notre étude de s'interroger sur la façon dont se construit poétiquement cette importation d'un discours médical, dans un double rapport d'appropriation et d'infléchissement.


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