La Quête Identitaire des Africains-Américains* au Ghana

par Bréhima Sidibe

Projet de thèse en Etudes iberiques et latino americaines

Sous la direction de Victorien Lavou et de Jean-Yves Paraïso.

Thèses en préparation à Perpignan , dans le cadre de École Doctorale INTER-MED (Perpignan) depuis le 07-12-2015 .


  • Résumé

    1. Contexte et justification du choix du thème Partant d’un point de vue panafricain, essayer de comprendre l’ancrage géographique des Afro-Américains semble un thème qui pourra nous aider à répondre aux questions identitaires qui circulent dans la communauté de chercheurs sur les raisons de ce voyage des Afro-Américains en Afrique. Il s’agit de s’appliquer à faire ressortir l’ampleur de l’engagement des Afro-Américains dans la quête de leur identité, chose qui trouve ses racines dans le mouvement panafricain. L’intérêt de ce choix serait d’analyser avec plus de recul et d’acuité l’apogée de la quête identitaire des Afro-Américains. De même, nous nous pencherons sur l’accueil chaleureux que certaines nations africaines, en général, et les Ghanéens, en particulier, réserveraient dorénavant à ceux qu’ils considèrent comme des enfants de la diaspora. Comprendre les raisons de ce séparatisme symbolique ou transnational avec l’Atlantique semble un choix intéressant. En outre, nous nous appliquerons dans ce sens à apporter plus de lumière sur cette relation symbolique des Afro-Américains avec plus spécifiquement des Africains du Ghana. Le choix du Ghana paraît intéressant à cause des liens privilégiés entre l’Afro-Américain, William Du Bois et le Ghanéen Kwamé Nkrumah et du fait que le Ghana, en plus d'être le berceau du panafricanisme, soit la première nation subsaharienne d’Afrique à proclamer son indépendance sur des idéologies panafricaines visant l'émancipation politique et culturelle de tous les Afro-descendants du monde. 2. Problématique En quête d’une identité, l’indépendance du Ghana en mars 1957 procurait aux Afro-Américains un espoir sans précédent de pouvoir enfin renouer avec la terre mère. Dans l’optique de ne plus être victimes de stigmatisation les qualifiant de personnes sans sources, les Afro-américains bénéficiaient de l’opportunité de s’africaniser. Ce regard vers leurs frères africains se renforçait avec la transhumance et la naturalisation du leader intellectuel des Afro-américains, William Du Bois. S’inscrivant toujours dans cette lutte politique qui, jadis, se réunissait dans les églises et visait l’organisation d’une entité politique noire libre, les afro-américains continuent dans leur quête pour la vérité sur leur identité. C’est d’ailleurs, il semble, ce qui a poussé Du Bois à apporter de la lumière sur la race noire, à valoriser sinon transcender la culture noire et ramener les Afro-Américains à se voir à travers leurs propres yeux. Et l’indépendance du Ghana avec Kwamé Nkrumah ne faisait que joindre de l’utile à l’agréable. Si le rêve des Afro-Américains de faire une nation indépendante aux États-Unis que Pauline Guedj nomme "A Nation within nations" n’est resté qu’au stade imaginaire, l’affirmation d’une identité noire et l’occasion de s’africaniser devenait dorénavant possible avec le Ghana. Ce retour aux sources est d’ailleurs initié par le Dr Du Bois, symbole de sa croyance et de son application pour la quête de l’identité noire. En d’autres termes, c’est le déclic qui mit en marche ce trans-nationalisme afro-américain. Cette opportunité de transhumer au Ghana n’était-elle pas l’occasion de s’africaniser, d’unifier leur double personnalité (la conscience double) ou de cicatriser leur déchirement intérieur ? La transcendance culturelle introduite par Dr Du Bois dans sa quête de la vérité sur l’identité des Afro-Américains devenait réel quand il posa ses valises à Accra sur l’invitation de Dr Kwamé Nkrumah. Le boulevard, ou «le pont symbolique» dans les termes de Pauline Guedj, était ainsi établi entre les déracinés rêvant de disposer d’eux même (Afro-Américains) et leur terre mère (l’Afrique en général et le Ghana en particulier). A ce propos, Françoise Clary disait, dans son article, sur des Afro-Américains, «Le retour aux sources africaines pose le problème de la recherche du parent perdu, évoqué dans sa pluralité. Cette recherche explique le déracinement, l’angoisse, l’absence de vérité ontologique.» (2002, p 188). Dans la continuité de ce voyage aux sources, les Afro-Américains embrasseraient ainsi des religions d’origine africaine. Il s’agit de s’immerger et de s’imprégner de la culture africaine au même titre que les africains de souche. C’est ainsi que les Afro-Américains qui, comme Dr Du Bois ont pu faire le chemin inverse, se sont initiés aux religions Akan, Yoruba, etc. Se confinant au paravent à l’intérieur du territoire ghanéen, la culture Akan est ainsi transporté dans l’autre partie de l’Atlantique pour la répandre et l’enseigner aux autres. De même, l’habillement «Kente», habit traditionnel Ghanéen, commence à faire son apparition dans les communautés noires aux États-Unis. Certains Afro-Américains vont jusqu’à apprendre des langues locales africaines. Comme un couac ou une prise de conscience soudaine de leur africanité, leur identité, leur fierté, les Afro-Américains, même aux États-Unis se soumettent aux rituels africains apportés par leurs frères initiés et se voient dorénavant comme les enfants de la diaspora africaine. Là, les Afro-Américains convergeaient avec les pensées de l’historien Cheikh Anta Diop qui disait, «Il faut insister sur la nécessité pour un peuple de connaître son histoire. Il ne s’agit pas de créer de toutes pièces, une histoire plus belle que celles des autres, de manière à doper moralement le peuple pendant la période de lutte, mais de partir de cette idée que chaque peuple a son histoire.» (Diop, 1955, p. 11) Quoique Du Bois n’ait jamais utilisé l’expression diaspora africaine, sa théorie de ‘double conscience’ des noirs américains nous renvoie indubitablement à cette identité africaine enfouie qu’ils doivent chercher s’ils souhaitent retrouver leur dignité et surtout leur identité. D’ailleurs, au-delà de ses analyses et argumentations théoriques, il finit sa vie étant naturalisé Ghanéen. À l’image des juifs, Dr Du Bois aussi bien que Malcolm X incitent les noirs américains à tendre la main à leur source, l’Afrique, pour la reconquête de leur identité perdue. «De même que le Juif américain est en harmonie (politique, économique et culturelle) avec le judaïsme du monde entier, de même il est temps que les Afro-Américains deviennent partie intégrante des panafricanistes du monde entier ; même si nous devons rester physiquement en Amérique, en luttant pour les avantages que nous garantit la Constitution, il nous faut "revenir" en Afrique philosophiquement et culturellement et créer une unité efficace dans le cadre du panafricanisme.» (Breitman, 2002, 100). Difficile de condamner ce retour aux sources africaines ou de le taxer de séparatisme ou de racisme du moment que les Américains d’origine Irlandaise ou Italienne tissent tout autant des relations solidaires envers l’Irlande et l’Italie. Par ailleurs, la chroniqueuse Jenée Desmond-Harris nous fait remarquer que cette logique est bien manifeste dans la communauté française d’origine maghrébine. Là, la quête effrénée des Afro-Américains de renouer avec leur terre mère ne devient-il pas légitime ? Enfants de l’oppression en quête de liberté, Nkrumah et Du Bois, après des années de luttes philosophiques et idéologiques pour préparer et peaufiner l’unité et la libération des personnes de couleurs, se trouvaient ainsi à l’œuvre avec l’éclosion du panafricanisme. L’un, Nkrumah, initiait les autres nations du continent à l’indépendance tout en soutenant la lutte de ses frères en Amérique. L’autre, Du Bois, incarnait le pionnier du voyage aux sources pour les Afro-Américains victimes d’une fragmentation identitaire. La lueur d’espoir était tout simplement grande pour tous les opprimés du monde. Dans la continuité de ce lien créé entre Afro-Américains et Ghanéens, il parait bien difficile de retirer le titre de précurseur à Dr Du Bois des rapports Afro-Américains et Africains (ou du moins Ghanéens). Pourrions-nous dorénavant considérer le retour aux sources aussi médiatisé que celui du président américain, Barack Obama, le fit quand il visita le Kenya en 2006 et le Ghana en 2009 sans évoquer Dr Du Bois ? D’autres noms des personnalités afro-américaines peuvent ainsi être cités dans ce même cadre de retour aux sources, à savoir : Malcolm X, Richard Wright, Maya Angelou, Muhammad Ali, Henry Louis Gates, Pauli Murray, Julian Mayfield, Gabrielle Union, etc. Et c’est ainsi que le Ghana se place, même de nos jours, comme la première nation prisée devant l’Afrique du Sud par les Afro-américains avec autour de 10.000 visiteurs par an d’après les informations recueillies dans une émission télévisée sur la chaîne France 2 diffusée le 11 juin 2009. Des Noirs Américains, sous l’appellation «Returnees» y sont définitivement installés. En outre, à côté de ces Afro-Américains qui ont déjà effectué le voyage au Ghana, un autre grand nombre se soumettent de plus en plus à des tests d’ADN introduits récemment aux États-Unis qui définiraient avec plus ou moins de certitude l’appartenance ethnique et nationale. De quoi donner plus d’espoir aux Afro-Américains toujours en quête de recollage ou peut-être de «branchement», comme le dirait Jean-Loup Amselle (2001), aux sources africaines. De nombreuses personnalités afro-américaines se sont aussi soumises à ces tests afin d’échapper à l’absence identitaire. On peut citer : Spike Lee (acteur-producteur), Morgan Freeman (acteur), Quincy Jones (producteur-compositeur), Whoopi Goldberg (comédienne), etc. Mais, quoique ces tests soient des sources d’espoirs pour les Afro-Américains, leurs crédibilités peuvent être sujettes à des questionnements. Il sera donc question d’interroger la crédibilité de cette nouvelle technologie. Toutefois, les liens créés depuis les années soixante à travers le Dr Du Bois sont toujours d’actualité avec un Ghana qui se veut berceau de la diaspora africaine aux États-Unis. Pas plus tard que la dernière édition de la coupe du monde au Brésil (2014), on pouvait bien lire dans certains articles et blogs les manifestations à caractère transnational lorsque l’équipe nationale masculine américaine de football affrontait celle du Ghana. Quoique né(e)s aux États-Unis, certains Afro-Américains manifestaient leur connexion et solidarité avec le Ghana jusqu’au point d’être taxés d’antipatriotes. D’ailleurs la blogueuse Cherae Robinson en a fait du sujet la une de son blog. Ces genres de manifestations font l'état d'un grand changement dans les rapports entre Afro-Américains et l'Afrique. Passant de loyauté (États-Unis) à la double loyauté (États-Unis et Afrique), les Afro-Américains se pencheraient jour après jour vers une seule loyauté c'est-à-dire celle à l’Afrique ? Cela témoignerait un renversement culturel ? 3. Objectifs Le but principal est de nous atteler à faire ressortir en général les liens particuliers sinon privilégiés entre les afro-descendants et l’Afrique et en particulier avec le Ghana. Nous nous efforcerons de remonter la frustration et la perdition identitaire des Africains-Américains vers la quête d’une identité. Il s’agit de montrer le comment et le pourquoi des vagues noires américaines qui déferlent sur le continent Africain, le Ghana en particulier. Ce retour aux sources est-il salvateur des années de perdition aux États-Unis ? Comment cette lutte pour le recollage d’identité a pu pousser les Noirs d’Amérique à réprimander les appellations 'Negroes' et même Afro-Américains pour opter pour Africains-Américains pour ne pas dire diaspora africaine. Arriver à démontrer les processus de réappropriation d’une identité africaine à travers la transhumance, initiée par Dr Du Bois, vers le Ghana, sera une partie intégrante de ce projet. On se propose de mieux cerner les raisons qui font que malgré l'acquisition des droits civiques les minorités aux États-Unis pour les minorités, le nombre d'Africains-Américains à venir en Afrique, et au Ghana en particulier, ne fait que prendre de l'ampleur ? Au-delà des raisons identitaires apparentes, qu'elles sont les autres facteurs motivant les Africains-Américains à faire le chemin inverse de leurs ancêtres ? 4. Méthodologie Pour mener à bien ce projet de recherche, nous prévoyons cinq méthodes : - Observations ethnographiques des Rapatrié(e)s "Returnees" au Ghana, - Interviewer les Returnees, - Mener des études quantitatives et qualitatives, - L'interactionnisme d'Erving Goffman, - Et des analyses d'articles de presses (archivage en cours).


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