Le vote minoritaire dans les démocraties musulmanes : entre engagement, intégration et protestation

par Max-valentin Robert

Projet de thèse en Science politique

Sous la direction de Raul Magni-berton et de Jean Marcou.

Thèses en préparation à Grenoble Alpes , dans le cadre de Sciences de l'homme, du Politique et du Territoire , en partenariat avec Politiques publiques, ACtions politiques, TerritoirEs (laboratoire) et de Sciences Po Recherche (equipe de recherche) depuis le 01-10-2015 .


  • Résumé

    Contexte : Depuis 2002, la Turquie est dirigée par un parti islamo-conservateur se revendiquant explicitement du conservatisme sunnite : le Parti de la Justice et du Développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP). Ce parti est en train de construire un nouveau nation-building fondé sur la réhabilitation du passé ottoman et la revalorisation des valeurs islamiques : le « Muslim Nationalism » (White, 2013). Or, cette politique n'est pas sans susciter l'opposition d'une communauté religieuse représentant entre 10 et 15 % de la population turque : les alévis (Jenkins, 2014). L'alévisme peut être défini comme une variante hétérodoxe de l'islam turc, associant des croyances chiites et des pratiques d'origine chamanique. Ayant été souvent persécutés durant la période impériale, les alévis perçoivent donc avec méfiance le néo-ottomanisme de l'AKP (en témoignent les critiques formulées par les associations alévies à l'égard du pont « Yavuz Sultan Selim », du nom d'un sultan ayant massacré de nombreux membres de cette communauté pendant son règne). En outre, la politique de Recep Tayyip Erdoğan à propos de la guerre civile syrienne est souvent perçue (par cette population) comme une contribution de l'AKP à l'opposition latente entre sunnites et chiites au Moyen-Orient : une analyse des conséquences de cet antagonisme croissant sur la scène politique turque est donc bel et bien nécessaire (Tremblay, 2015). D'ailleurs, l'on assista à une mobilisation particulière de cette population lors des événements de Gezi : 70 % des personnes interpellées par la police durant ces protestations étaient de confession alévie. Ainsi, il serait intéressant de vérifier si les politiques mises en place par le Parti de la Justice et du Développement ont contribué à radicaliser cet électorat spécifique et à polariser électeurs sunnites et électeurs alévis. En effet, il a souvent été considéré comme admis que les alévis votent massivement pour les partis laïcs de gauche (qu'ils soient modérés ou radicaux, kémalistes, sociaux-démocrates ou communistes) (Kaval, 2013). Toutefois, nous manquons d'études électorales de long terme sur le vote alévi. A ce jour, le travail le plus complet rédigé sur cette question reste l'analyse d'Elise Massicard (2005), qui a d'ailleurs nuancé l'idée d'un attachement systématique des alévis aux partis de gauche. Par ailleurs, notre hypothèse d'une polarisation accrue sous l'AKP n'a guère été testée par la littérature, alors qu'on assiste bien (depuis 2002) à un véritable réalignement électoral (Martin, 2000) en Turquie. Je souhaiterais donc, tout au long de ma recherche, tester la réalité d'un « électorat alévi » en Turquie, et vérifier si l'on assiste actuellement à une polarisation accrue des comportements électoraux en fonction de l'affiliation religieuse. D'autant que, dans ce pays, d'autres facteurs rentrent en ligne de compte, comme l'identification « ethnique » : une proportion non négligeable d'alévis sont d'origine kurde et (dans ce cas) la question de savoir si le comportement électoral est d'abord motivé par l'appartenance à l'alévisme ou le fait d'être Kurde mérite d'être posé. De surcroît, ce travail sur l'éventualité d'un vote alévi en Turquie, au-delà d'une simple évaluation du poids des dynamiques communautaires dans la décision électorale individuelle, contribuera à éclaircir le décideur politique sur l'attitude diplomatique à adopter à l'égard d'Ankara : dans un contexte de montée des tensions moyen-orientales, le Bipartisan Policy Center a plaidé (en avril 2015) pour une réévaluation des attitudes diplomatiques occidentales à l'égard d'une Turquie dont la politique étrangère se caractérise par une certaine ambivalence. En outre, face au raidissement des pouvoirs centraux de la région par rapport à leurs minorités religieuses, il est nécessaire de savoir si la Turquie fait exception à la règle, ou si elle s'inscrit dans une dynamique plus large de tensions intercommunautaires croissantes. La portée utilitaire de notre recherche s'appuie donc aussi sur sa dimension transversale : l'étude du vote alévi sera riche d'enseignements pour les analyses en relations internationales relatives à Ankara. Or, l'interdisciplinarité étant l'atout majeur de PACTE, c'est la raison pour laquelle je me permets de soumettre mon projet de recherche à votre structure. Ce travail s'inscrirait dans un courant plus large de la sociologie politique : l'analyse des possibles relations entre identité religieuse et comportements politiques. Par exemple, aux Etats-Unis, les politologues Bernard R. Berelson, Paul Lazarsfeld et William N. McPhee (1954) démontrèrent qu'un héritage protestant peut contribuer au vote pour le Parti républicain, alors que l'affiliation au catholicisme incite plutôt à voter pour le Parti démocrate. De même, en France, Guy Michelat et Michel Simon (1977) ont démontré que, dans la France des années 1970, les athées étaient encleints à voter pour les partis de gauche, tandis que les catholiques pratiquants étaient plus favorables aux mouvements de droite. Plus récemment, Vincent Tiberj et Sylvain Brouard (2012) ont centré leur analyse sur les électeurs d'origine nord-africaine, turque et subsaharienne pour questionner l'existence d'un « vote musulman » en France. Par ailleurs, Jérôme Fourquet a récemment relevé (2014) que les électeurs de confession juive avaient tendance à nettement accorder leurs voix aux partis de gouvernement et à bouder les extrêmes. De plus, Gilles Kepel (2014) a conduit des entretiens avec des candidats musulmans aux élections législatives de 2012, dans l'intention de comprendre l'influence des valeurs religieuses sur leur engagement politique. Tous ces travaux démontrent ainsi le poids de l'identité religieuse (ou, plus généralement, du rapport à la foi) sur la décision électorale et l'engagement partisan. Plus généralement, de nombreuses études ont souligné l'influence de la religion au niveau des comportements sociaux. Robert J. Barro et Rachel McCleary (2003) ont relevé l'existence d'une corrélation positive entre croyances religieuses et croissance économique, ainsi que d'une corrélation négative entre développement économique et fréquentation intense des lieux de culte. De son côté, le sociologue John H. Evans (2014) explique que « Dans chaque pays, chaque groupe religieux a moins de foi en une science productrice de sens que les non-religieux ». Le psychologue Gordon W. Allport (1966) a aussi démontré que les personnes religieuses sont plus sujettes aux préjugés que les autres. Par ailleurs, Samuel A. Stouffer (1955) découvrit que les individus pieux seraient plus intolérants que les athées. Selon Philip S. Morgan (1983), les croyants seraient plus sociables : « les personnes qui prient semblent plus amicales et coopératives ». De même, comme l'ont affirmé Thomas Piazza et Charles Y. Glock (1979), un comportement plus altruiste caractériserait les personnes croyant en Dieu. Gerhard E. Lenski (1966) a aussi déclaré que les individus religieux seraient plus favorables à une orientation humanitaire de l'aide extérieure que les athées, tout en exprimant plus fréquemment que ces derniers des idées libérales sur ces enjeux. De plus, la politologue Dilek Yankaya (2013) a démontré qu'en Turquie, la « nouvelle bourgeoisie islamique » mobilise les valeurs musulmanes pour établir des réseaux d'entraide commerciale fondés sur une identité religieuse commune. Enfin, Pippa Norris et Ronald Inglehart soutiennent (2004, 2011) qu'au Moyen-Orient, les opinions publiques seraient moins favorables à l'égalité hommes-femmes et au libéralisme sexuel que dans les pays occidentaux. Par conséquent, je voudrais m'appuyer sur les actuels outils méthodologiques mis à disposition par la sociologie électorale pour étudier le cas turc, dans l'objectif d'analyser le possible lien entre alévisme et comportements électoraux spécifiques. En effet, j'estime nécessaire d'appliquer ce type de méthodologie aux pays du Moyen-Orient, au-delà des préjugés « orientalistes » à leur égard (Saïd, 1978, 2003). De même, je pense que me centrer sur la communauté alévie est nécessaire, parce que cette population est caractérisée (si nous comparons celle-ci avec les autres communautés musulmanes) par une relation particulière à l'égard de la religion et de la sécularisation : Ruud Koopmans (2014) a souligné, entre autres, que les immigrés alévis d'Europe expriment plus de détachement envers leurs croyances que les immigrés sunnites. Ainsi, nous pourrions vérifier si ce phénomène est aussi visible en Turquie, et si cela implique un soutien plus fort aux partis laïcs. Néanmoins, cette communauté hétérodoxe reste sous-étudiée : quand Emmanuel Todd et Youssef Courbage (2007) étudient l'influence du chiisme sur les règles d'héritage, ils se réfèrent à la communauté chiite locale du Liban, mais ne font aucune allusion à la population alévie de Turquie. De même, Pippa Norris et Ronald Inglehart (dans les chapitres de leur ouvrage de 2004 traitant des pays musulmans) n'évoquent pas cette population, alors qu'il aurait été intéressant de comparer les perceptions des alévis et des sunnites de Turquie sur les enjeux politiques et sociétaux. Bien sûr, Elise Massicard (2005) a écrit une thèse extrêmement intéressante sur la politisation de l'alévisme en Turquie. Cependant, je pense qu'il est indispensable d'analyser cet enjeu avec une focale électoraliste (comme cela fut précédemment effectué avec les communautés religieuses des pays occidentaux), au-delà de ses aspects historiques et sociologiques. Même si la question du vote alévi a été esquissée par Elise Massicard, nous manquons non seulement d'analyses électorales de long terme, mais aussi de travaux plus récents qui prendraient en compte le tournant incarné par l'ère AKP. C'est ce défaut d'analyses que notre projet de recherche entend combler. Questions de recherche, objectifs et hypothèses : Ainsi, durant la rédaction de ma thèse (qui sera co-dirigée par Jean Marcou et Raul Magni-Berton), je voudrais répondre à la problématique suivante : assistons-nous à une polarisation croissante entre électeurs sunnites et alévis depuis l'accès au pouvoir du Parti de la justice et du développement ? Rappelons que, selon Raul Magni-Berton (2003), la polarisation peut être définie dans les termes suivants : « La polarisation politique désigne de manière générale une situation dans laquelle les opinions politiques de certains individus sont très éloignées de celles d'autres individus. On peut penser, par exemple, qu'une société dans laquelle il y a beaucoup de monarchistes et beaucoup de républicains est très polarisée. » D'autres questions peuvent être liées à notre interrogation générale : assistons-nous à une radicalisation croissante des électeurs alévis ? Les militants d'origine alévie motivent-ils leurs choix partisans en fonction de considérations communautaires ou religieuses ? Relevons-nous des comportements électoraux particuliers dans les provinces, districts et quartiers où les membres de cette communauté hétérodoxe sont nombreux ? En effet, comme l'a expliqué Robert D. Putnam (2004), l'identité religieuse est un capital social qui peut être exploité dans de nombreuses circonstances, tant dans les domaines politique qu'économique. Comme l'expliquent Pippa Norris et Ronald Inglehart, « les réseaux horizontaux présents dans la société civile et les normes et valeurs associées à ce liens, ont des conséquences sociales importantes » : « la société civile encourage directement le capital social […] qui a son tour favorise la participation politique […] ». L'appartenance confessionnelle et la participation religieuse ont trois conséquences : « l'affiliation à des organisations religieuses apparentées [au groupe religieux concerné] », « l'appartenance à un éventail plus large d'organisations bénévoles non religieuses et d'associations communautaires » et « l'engagement citoyen de manière plus générale ». En ce qui concerne le champ économique, les travaux de Dilek Yankaya démontrèrent que les nouveaux entrepreneurs conservateurs turcs utilisent leur capital religieux et leur appartenance au MÜSIAD (une organisation patronale liée à l'AKP) comme un moyen d'assurer la prospérité de leurs entreprises, grâce aux marchés préférentiels et à l'aide commerciale réciproque entre fervents patrons sunnites. Ce cadre théorique pourrait être appliqué aux champs électoral et partisan : je voudrais vérifier si les électeurs et les militants d'origine alévie mobilisent leur identité religieuse comme un capital social pour justifier leurs comportements politiques. Mon étude pourrait donc contribuer à déterminer dans quel mesure le vote alévi est communautaire ou non. Eu égard aux observations formulées par Elise Massicard suite aux élections législatives de 1983, nous émettons l'hypothèse que le vote alévi était (entre 1950 et 1999) moins nettement orienté à gauche que ce qui est fréquemment soutenu. Toutefois, nous pensons que l'affiliation des électeurs alévis aux formations kémalistes, sociales-démocrates ou marxistes s'est accentuée suite à l'élection (en 2002) du Parti de la justice et du développement. Méthodologies : Tout au long de ce travail, je souhaiterais avoir recours aux méthodologies quantitative et qualitative pour construire mon raisonnement. Concernant les outils d'analyse qualitatifs, j'ai l'intention de diriger des entretiens semi-directifs avec des militants politiques d'origine alévie. Effectivement, lors de ma participation à un séminaire de recherche à l'Institut Français d'Etudes Anatoliennes (IFEA), ayant eu lieu de février à juin 2014, j'ai rédigé un mémoire sur la campagne menée par le Parti Républicain du Peuple (Cumhuriyet Halk Partisi, CHP) dans le district stambouliote de Şişli, pour les élections locales de mars. Or, j'ai réalisé que nombre de militants kémalistes que j'ai rencontré étaient de confession alévie. Je dispose aussi (à Istanbul) de contacts au sein de deux autres sections de ce parti : Beyoğlu et Zeytinburnu. Ainsi, je conduirai des entretiens avec des militants alévis de ces branches locales du CHP. De surcroît, j'interrogerai des habitants du quartier contestataire d'Okmeydanı, connu pour abriter une importante communauté alévie. Je désirerais conduire des entretiens semi-directifs avec des habitants alévis de ce quartier, qu'ils soient simples électeurs ou responsables de l'administration du lieu de culte : Okmeydanı Hacı Bektaşi Veli Cem Evi. Au-delà du simple exemple d'Okmeydanı, je souhaiterais interroger des alévis qui participèrent au mouvement protestataire de Gezi (en 2013). De plus, je voudrais discuter avec des militants alévis de la branche du parti pro-kurde BDP (Barış ve Demokrasi Partisi, Parti de la Paix et de la Démocratie) à Tunceli, une ville principalement peuplée de Kurdes alévis : je voudrais donc vérifier si, dans la sphère politique turque, c'est l'identification religieuse qui prime sur l'ethnicité ou si c'est l'autodéfinition ethnique qui transcende la religion. En outre, je désirerais interroger des alévis à Grenoble et à Paris, afin de voir si ces immigrés manifestent des attitudes politiques différentes de celles des immigrés sunnites. Je voudrais aussi m'interroger sur la possibilité d'une transmission de cette conscience politique particulière à travers les générations, indépendamment du fait de vivre hors de la Turquie. Néanmoins, je pense que mon projet de travail serait incomplet si je n'utilisais pas une méthodologie et des données quantitatives. Entre septembre 2014 et janvier 2015, j'ai pu tester (grâce au logiciel Stata) l'éventuelle corrélation entre la sécularisation d'une société et le soutien à l'Etat-providence. Ainsi, je désire utiliser ce logiciel pour évaluer l'existence d'un lien entre la proportion d'auto-identification à l'alévisme et le soutien électoral aux partis de gauche. De même, je voudrais vérifier l'existence d'une corrélation positive (à l'échelle locale) entre fort soutien aux partis de gauche et présence d'une importante communauté alévie : je me fonderai alors sur des données collectées à l'échelon du quartier (Okmeydanı), du district (Şişli) et de la province (Tunceli). A l'inverse, je voudrais aussi étudier la possibilité d'une corrélation négative entre une grande population alévie et un net soutien électoral aux partis de droite. En nous appuyant sur l'histoire politique de ce pays (et sur les massacres commis à Sivas, Çorum et Maraş), nous pourrions nous attendre à ce que le vote en faveur du Parti d'Action Nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi, MHP : droite radicale) et le Parti de la Félicité (Saadet Partisi, SP : islamiste) est encore moindre que le soutien au Parti de la Justice et du Développement. L'analyse d'une éventuelle corrélation entre ce phénomène électoral et ce facteur sociologique sera évaluée grâce au logiciel Stata. Néanmoins, j'utiliserai des variables de contrôle (telles que le niveau d'éducation, l'âge et la catégorie socio-professionnelle) afin d'échapper à une vision biaisée de la réalité. De plus, j'utiliserai un autre logiciel : R. Effectivement, suite à l'ultimatum prononcé par l'armée en 1971, le principal parti de gauche radicale (Türkiye İşçi Partisi, Parti Ouvrier de Turquie) a été interdit par le pouvoir militaire. Or, les alévis étaient souvent considérés comme de fervent soutiens de cette organisation marxiste. Après le retour à la démocratie, le Parti Républicain du Peuple semble avoir bénéficié de voix provenant d'anciens électeurs du TİP : grâce au logiciel R, je désirerais vérifier si nous assistions (dans les provinces et les districts majoritairement peuplés d'alévis) à des transferts de vote de la gauche radicale vers la gauche modérée entre 1969 et 1973. En outre, je souhaiterais voir si (suite à l'exode rural des années 1960 et 1970) les mouvements de gauche bénéficièrent de l'arrivée d'électeurs alévis dans les métropoles comme Istanbul et Ankara. Enfin, je souhaite étudier l'évolution de la perception des alévis au sein de la communauté sunnite à travers les sondages et les enquêtes d'opinion (comme les Eurobaromètres et les World Values Surveys) et vice-versa. Interrogations : Tout au long de la rédaction de cette thèse, je ferai sans doute face à des obstacles tant d'un point de vue empirique que méthodologique. En effet, même si j'ai déjà des contacts aux branches du CHP à Zeytinburnu, Beyoğlu et Şişli, je n'en ai pas encore avec des militants de la section du HDP à Tunceli. Or, si je n'obtiens pas d'entretiens avec des militants pro-kurdes de cette ville, je redoute que mon analyse s'en trouve biaisée : je pourrai me retrouver confronté à une perception monopartite (CHP) et mono-géographique de la question alévie. De même, en interrogeant certaines personnes que je connais déjà, mon projet de thèse pâtirait peut-être d'un manque de représentativité ou (plus généralement) d'un défaut de déontologie. Par ailleurs, en tant qu'étudiant étranger, je pourrais être affecté par une vision peu objective de la réalité : peut-être que je pourrais projeter sur ce sujet mes propres préjugés, mes opinions préconçues sur les situations sociale et politique turques. Durant mon travail, je devrai prendre garde à analyser le vote alévi sans idées pré-établies : ma recherche s'appuiera uniquement sur des preuves empiriques et sur des données scientifiques. Je fonderai mes raisonnements sur ces éléments pour construire ma thèse, et je veillerai à ne pas distordre la réalité pour confirmer mes préjugés. Il sera nécessaire de ne pas imposer ma vision personnelle (forcément teintée d'occidentalisme) de ce sujet : je tâcherai donc à exprimer le plus grand détachement possible à l'égard des résultats de ma recherche. De plus, je veillerai à ne pas déséquilibrer les usages respectifs de mes outils méthodologiques : je devrai faire en sorte de ne pas surexploiter des méthodes qualitatives au détriment de méthodes quantitatives. En tant que francophone, je veillerai enfin à enrichir sans cesse ma connaissance de la langue turque et à ne pas consulter uniquement des ressources scientifiques rédigées en français et en anglais. Je ferai donc en sorte que mon référentiel bibliographique soit le moins ethno-centré possible : au-delà de la consultation des littératures francophone et anglophone existantes concernant la question alévie, la sociologie politique et le comportement électoral, je m'imposerai aussi une lecture des références turcophone existantes sur l'ensemble de ces questions. Conclusion : Ainsi, je pense qu'il est nécessaire de développer une analyse de la question alévie à travers une perspective électoraliste, parce qu'il y a actuellement un manque d'études électorales à propos des pays musulmans : en effet, cette partie du monde est souvent décrite à partir de travaux relevant des relations internationales, mais non à partir d'un point de vue qui se centrerait davantage sur le comportement électoral. De plus, je voudrais poursuivre la démarche initiée par Elise Massicard, mais à partir d'une plus grande attention portée aux comportements électoraux et à l'activisme partisan. Plus généralement, il est nécessaire de développer une analyse des aspects électoraux de l'identité alévie, car cette question revient progressivement sur la scène politique turque (et illustre un retour de l'antagonisme implicite entre sunnisme et chiisme au Moyen-Orient).

  • Titre traduit

    The minority vote in Muslim democracies : between commitment, protestation and integration


  • Résumé

    Context : My project of thesis is to question the existence of an Alevi electorate in Turkey. Indeed, this heterodox Muslim community is often considered as a strong supporter to left-wing parties (from center-left and Kemalist movements to far-left organizations). This work would be part of a larger trend in political sociology, which is to analyze the possible relationships between religious background and political views. For instance, in the 1940's United States, the political scientists Bernard R. Berelson, Paul F. Lazarsfeld and William N. McPhee (1954) showed that a Protestant background can contribute to make someone an electoral supporter of the Republican Party, whereas a Catholic background can push someone to vote for the Democrat Party. Likewise, in France, Guy Michelat and Michel Simon (1977) demonstrated that, in the1970's France, the atheists were prone to vote for the left-wing parties, while devout Catholics were more in favour of right-wing movements. More recently, Vincent Tiberj and Sylvain Brouard (2012) focused on French electors of North-African, Turkish or Sub-Saharan origins to question the existence of a « Muslim voting » in France. Besides, Gilles Kepel (2014) led interviews with Muslim candidates for the legislative elections of 2012, with intention of understanding the influence of religious values in their political commitment. More generally, many studies showed an influence of religion in many different fields, in the general social behaviour. For example, Robert J. Barro and Rachel McCleary (2003) underlined an existing positive correlation between religious beliefs and economic growth, and an economic negative correlation between economic development and assistance to worship. The sociologist John H. Evans (2014) highlighted that « In every country, every religious group has less faith in science producing meaning than do the non-religious ». The psychologist Gordon W. Allport (1966) also showed that religious people are more enclined to be prejudiced towards the otherness. Furthermore, Samuel A. Stouffer (1955) explained that religious people are more un-tolerant than unreligious persons. According to Philip S. Morgan (1983), believers would be more sociable : « prayerful people do seem more friendly and cooperative. » Likewise, as Thomas Piazza and Charles Y. Glock explained (1979), people who believe in God would have a more altruistic behaviour. Gerhard E. Lenski (1966) also said that religious individuals are more in favour of a humanitarian orientation of scholar integration and external assistance than atheist people, even if they express more liberal ideas about these issues. Moreover, the political scientist Dilek Yankaya (2013) demonstrated that, in Turkey, the « new Islamic bourgeoisie » mobilizes Muslim values for establishing business networks based on a common religious identity. Lastly, Pippa Norris and Ronald Inglehart showed (2004, 2011) that in Muslim countries, public opinions are less in favour of gender equality and sexual liberalism than in Western countries. Therefore, I would like to apply the current methodology of the electoral sociology to the Turkish example, with the intention of analyzing a possible link between Alevism and voting behaviour. Indeed, I think that it is necessary to apply this kind of methodology even for Middle Eastern countries, beyond« Orientalist »prejudices towards them (SAÏD, 1978, 2003). Moreover, I think that focusing on the Alevi community is necessary, because this population is characterized (if we compare them with other Muslim communities) by a peculiar relationship with religion and secularism : as Ruud Koopmans (among other things) underlined (2014), the Alevi immigrants in Europe express more detachment towards their beliefs than Sunni immigrants. Thus, we could verifiy if this phenomenon also is visible in Turkey, and if it implies a stronger support to secularist parties. Nevertheless, this Shia population is under-studied : when Emmanuel Todd and Youssef Courbage (2007) allude to the influence of Shia Islam on inheritance rules, they refer to the local Shia community of Lebanon, but they do not allude to the Alevi population of Turkey. Likewise, Pippa Norris and Ronald Inglehart (in the chapters of their 2004's book in which they deal with Muslim countries) do not evoke this population, whereas it could be interesting to compare the perception of gender equality in Sunni and Alevi Turkish communities. Of course, Elise Massicard (2005) wrote a relevant thesis about the emergence and the politicization of Alevism in Turkey. Nonetheless, I think that it is fundamental to analyze this issue with an electoral focus (as it was previously did about Western States and religious communities), beyond its historical and sociological aspects. Besides, it could be necessary to update the current (scarce) literature about the Alevi population, because Turkey is led (since 2002) by an explicitly Sunni conservative movement : the Justice and Development Party (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP), which is building a new national identity, based on the rehabilitation of the Ottoman Past and Islamic values : the « Muslim Nationalism » (WHITE, 2013). Moreover, the Gezi movement of 2013 showed a strong commitment of the Alevis (thus, 70 % of the protesters who were arrested by the police were from this community). Lastly, the Turkish policy concerning the Syrian civil war could be interpreted as an AKP's contribution to the latent growing clash between Shia and Sunni Muslims in the Middle East, and it could be relevant to study its consequences for the Turkish internal political field (TREMBLAY, 2015). In a nutshell, it could be relevant to verify if the AKP's policies are polarizing Sunni and Alevi electors, and if we are currently seeing a radicalization of the Alevi voting. Research question or aims : Consequently, during the writing of my thesis (which will be co-directed by Jean Marcou), I would like answer to the following problematic : are we seeing an increasing polarization between Sunni and Alevi voters since the takeover of the Justice and Development Party ? These other questions can be considered as linked to our general interrogation : Is there currently a growing radicalization of the Alevi voters ? Are Alevi activists motivating their partisan choices by communitarian and religious factors ? Are we seeing peculiar electoral behaviours in provinces and districts in which members of this heterodox community are numerous ? Indeed, as Robert D. Putnam explained (2004), the religious identity is a social capital which can be exploited in many circumstances, such as economic and political fields. For instance, Dilek Yankaya showed that in Turkey, the new conservative businessmen used their religious capital and their membership to the AKP-linked MÜSIAD (a conservative association of industrialists) as a way to ensure the prosperity of their firms, thanks to preferential markets and mutual aid between devout Sunni bosses. This theoretical framework could be applied to voting and partisan fields : I will try to see if Alevi voters or parties' supporters are using their Alevi identity as a social capital for justifying their political behaviour. This study could help us to see if this specific vote is communitarian or not. Empirical research methods : All along this work, I wish to use quantitative and qualitative methods for building my reasoning. Concerning qualitative methodology, I have the intention to lead semi-directed interviews with members of political parties who are from an Alevi background. Indeed, during my participation to a research seminar at the French Institute of Anatolian Studies (Institut Français d'Etudes Anatoliennes, IFEA), between February and June 2014, I wrote a study about the campaign which was made by the Republican People's Party (Cumhuriyet Halk Partisi, CHP : the main opposition and Kemalist party) in the Istanbul's district of Şişli, for the local elections of March 2014. Now, I realized that many CHP's activists that I met were born in Alevi families. I also have contacts with two other Istanbul's local branches of this party : Beyoğlu and Zeytinburnu. Thus, I will do semi-conducted interviews of Alevi activists who are from CHP's sections in which there are numerous Alevi activists : Şişli and Beyoğlu. Furthermore, I will interview habitants of the leftist neighborhood of Okmeydanı, in which is living a huge Alevi community. I would like to record semi-conducted interviews with Alevi habitants of this neighborhood who are simple electors of left-wing parties (as moderate as radical organizations), people who are members of semi underground movements (that is to say, armed movements such as CEPHE or DHKP-C) and persons who are responsible of the local place of worship : the Okmeydanı Hacı Bektaşi Veli Cem Evi. Beyond the Okmeydanı simple example, I would like to interview Alevis who participated to the Gezi protest movement of 2013. Besides, I wish to talk with Alevi activists of the pro-Kurdish party BDP (Barış ve Demokrasi Partisi, Peace and Democracy Party) of Tunceli, a town which is mainly populated by Alevi Kurdish people : thus, I would like to see if, in the Turkish political sphere, it is the religious identification which dominates the ethnicity or if it is the ethnical self-definition which transcend the religion. Furthermore, I would like to lead interviews with Alevi immigrants of Grenoble and Paris, for verifying if they show different political attitudes to Sunni immigrants. I would also see if a peculiar political consciousness is transmitted from generation to generation, despite the fact of living outside Turkey. However, I think that my project of work would be incomplete if I did not use quantitative data and methodology. Between September 2014 and January 2015, I could test (thanks to the software Stata) the eventual correlation between the secularization of a society and its support to the Welfare State. Thus, I wish to use this software also for seeing if there is a link between the proportion of self-identification to Alevism and the electoral support for left-wing parties. Likewise, I will verify if there is an existing positive correlation between a high support for left-wing parties and a huge Alevi population : I intend to use data which were collected at neighborhood level (for instance, in Okmeydanı and Şişli) and province scales (like in Tunceli, Sivas and Malatya). Reversely, I could also study the possibility of a negative correlation between a big Alevi community and an electoral support to right-wing parties. Referring to the Turkish political history (and to the massacres of Alevis which were committed in Sivas, Çorum and Maraş ), we also could expect that the Alevi voting in favour of the Nationalist Action Party (Milliyetçi Hareket Partisi, MHP) and the Felicity Party (Saadet Partisi, SP) is even lower than the support of the Justice and Development Party. The analyze of a possible correlation between this electoral phenomenon and this sociological factor will be determined thanks to the use of the software Stata. Nonetheless, I will use control variables (such as the level of education, the age and the socio-professional background) with the intention of escaping to a skewed view of this problematic. Moreover, I would like to use another software : R. Indeed, following to the 1971 coup d'Etat, the main radical left party (Türkiye İşçi Partisi, Turkey Workers' Party) was forbidden by the military power. Now, Alevi were deemed to be strong supporters of this Marxist organization. After the come back to democracy, the Republican People's Party seems to have benefitted from the votes of ex-TİP electors : thus, thanks to the software R, I wish to see if there were (in mainly Alevi-populated provinces and districts) transfer of votes from the radical left to the moderate left. Moreover, I would like to verify if (since the rural exodus of the 1960s and 1970s) the left-wing organizations electorally benefitted from the arriving of Alevi electors in the metropolitan cities of Istanbul and Ankara. Lastly, I want to study the evolution of the perception of Alevis in the Sunni community, thanks to opinion polls and surveys (like Eurobarometers or World Values Surveys), and vice versa. Reflections : All along the writing of this thesis, maybe I will have empirical and practical obstacles for performing my research. Indeed, even if I have already contacts inside the CHP's sections of Zeytinburnu, Beyoğlu and Şişli, I do not have contacts now in the HDP's branch of Tunceli. Now, if I cannot obtain interviews with pro-Kudish activists of this city, maybe my analyze will be biaised : it could imply a mono-geographical (Istanbul) and a mono-party (CHP) view about Alevi activism. Likewise, by interviewing some people that I already know, maybe it could be dangerous for my sample representativeness and for (more generally) the deontological framework of my research. Furthermore, as a French student, I could have a distorted perception of the reality : maybe I could project my own prejudices, my own pre-conceived opinions on the Turkish political and social situations. During my work, I will have to beware of analyzing the Alevi voting without pre-established ideas : my research will focus on empirical proofs and scientific data. I will base my reasoning of these elements for building my thesis, and I will be careful of not trying to distort the reality for confirming my prejudices. It will be necessary to not impose my Western perception on my topic, which will be the best way to express a detachment about the possible results of my research. Besides, as French-speaking native, I think that improving my knowledge of the Turkish language will be indispensable before to begin the writing of my thesis. In addition, I fear that my project of thesis has a disproportionate aspect : I think that I suggest too much qualitative methods and not enough qualitative data. Moreover, I have the feeling that my theoretical references are ethno-centered : beyond consulting the existing French-speaking and English-speaking literatures about the Alevi issue, the political sociology and the voting behaviour, I have to know more Turkish-speaking references. Conclusions : In a nutshell, I think that developing a political analyze of the Alevi issue in Turkey is a necessity, because there is currently a lack of electoral studies about Middle Eastern countries : indeed, this part of the world often is decrypted through academics who are specialized in international relations, but not from a point of view which would more focus on the electoral behaviour. Furthermore, I would like to pursue the work which was initiated by Elise Massicard, but from a more focused attention to the voting question and to the partisan activism. More generally, it is necessary to develop an analysis of Turkish Alevism's political aspects, because this issue is progressively coming back in this country (and shows the return of the implicit antagonism between Shia and Sunni Islam in the Middle East).