Vivre avec la Vierge : les relations rituelles à la Vierge Marie au sein d'un catholicisme contesté (Salta Capital, Argentine)

par Ottavia Paterno

Projet de thèse en Anthropologie sociale et ethnologie


Sous la direction de Carlo Severi.

Thèses en préparation à Paris, EHESS , dans le cadre de École doctorale de l'École des hautes études en sciences sociales depuis le 11-12-2014 .


  • Résumé

    Située à la limite méridionale des Andes, en Argentine, la ville de Salta Capital se configure comme une terre de frontière, traversée par des influences différentes qui en constituent l'identité. Le catholicisme local est composé de multiples cultes et pratiques rituelles aux origines différentes, alors que la montée des églises évangéliques et les courants charismatiques complètent le tableau d'un christianisme contesté, instable et ouvert au changement. L'Église catholique agit à l'intérieur de ce champ pluriel en exerçant une œuvre d'évangélisation des pratiques populaires, superstitieuses et indigènes. La volonté de délimiter et contrôler les frontières de l'orthodoxie génère de l'anxiété auprès des croyants qui se montrent soucieux d'établir une réputation de bons chrétiens et qui mettent en acte des processus de négociation et d'interprétation visant à assoir la légitimité de leur pratique. Le présent travail s'inscrit ainsi dans des débats propres à l'anthropologie du christianisme, qu'il aborde à partir d'une approche centrée sur l'analyse pragmatique des actions rituelles inspirée au travail de Houseman et Severi. L'enquête de terrain a été menée auprès d'un groupe de personnes, surtout des femmes, qui ont des origines Diaguitas et Kollas, mais habitent la ville depuis une ou plusieurs générations, où elles mènent une vie assez précaire. L'enquête était focalisée en particulier sur deux rituels faisant partie de la religiosité domestique et dédiés à la Vierge Marie, qui est la figure centrale du catholicisme local : le rosaire et les rituels de la Vierge d'Urkupiña, d'origine bolivienne. Les deux rituels sont très représentatifs de la religiosité domestique du quartier, mais incarnent aussi la pluralité et la conflictualité inhérente à ce contexte. À première vue, ces deux rituels peuvent en effet apparaître sous des nombreux aspects, antinomiques : le premier est une pratique principalement solitaire, contemplative et fondée sur la connaissance de l'Évangile et des prières officielles du catéchisme ; les deuxièmes sont principalement collectifs, fondés sur la manipulation d'objets rituels et liés au christianisme andin. Les deux pratiques sont pourtant très diffusées au sein des mêmes communautés et des mêmes familles où elles intègrent une religiosité domestique et quotidienne. L'étude conjoint de ces deux phénomènes permet ainsi de dévoiler les conflits existants dans un champ religieux contesté et les stratégies mises en actes par les croyants qui s'efforcent d'établir une réputation de bons chrétiens. Au travers d'une analyse centrée sur les actions rituelles, les histoires de vie et la parole des dévots, la présente ethnographie montre que tant les dévots du rosaire comme ceux de la Vierge d'Urkupiña trouvent une solution à cette conflictualité en par l'établissement d'un lien intime à la Vierge Marie fondé sur l'action réciproque. Chaque acte rituel participe d'une relation de réciprocité faites d'échanges d'offrandes et des grâces qui déborde le cadre rituel en donnant vie à une véritable économie du miracle au quotidien. Cette relation est investie d'affects et apparaît conçue sur le modèle de la parenté qui appartient à la région andine et qui se fonde sur la primauté des liens pragmatiques de l'entre-aide et du soin. La Vierge agit en effet comme une mère idéale qui prend soin de ses enfant par l'octroi de miracles. Face à un catholicisme contesté, les dévotes trouvent alors la confirmation du bien-fondé de leur pratique dans les signes concrets de la présence de la Vierge à leurs côtés, affichant ainsi une croyance solidement ancrée au lien pragmatique qu'elles établissent avec cet être. Le présent travail montre alors la nature relationnelle et contextuelle de religiosité locale, qui permet aux dévotes de dépasser l'instabilité de ce champ religieux pluriel par l'établissement d'une relation intime avec la Vierge Marie à l'intérieur de la sphère domestique.

  • Titre traduit

    Living with the Virgin Mary : ritual relations to the Virgin Mary in a contested Christianity (Salta Capital, Argentina)


  • Résumé

    Located on the southern edge of the Andes in Argentina, the city of Salta Capital is a land of frontiers, crossed by different influences that constitute its very identity. Local Catholicism is made up of multiple cults and ritual practices with different origins, while the rise of evangelical churches and charismatic currents complete the picture of a urban context where Christianity is a contested and instable domain. The Catholic Church acts within this plural field by exercising a work of evangelization of those practices which are judged as popular, superstitious and indigenous. The desire to delimit and control the boundaries of orthodoxy generates anxiety among believers who strive to establish a reputation as good Christians and who enact processes of negotiation and interpretation aimed at proving the legitimacy of their practice. The present work participates to the debates specific to the anthropology of Christianity, which it addresses following an analytical frame centered on the pragmatic analysis of ritual actions inspired by the work of Houseman and Severi. The ethnography is based on a long fieldwork conducted with a group of people, mostly women, who have Diaguitas and Kollas origins, but have lived in the city for one or more generations, where they lead a rather precarious life. Researches focused in particular on two rituals that form part of domestic religiosity and are dedicated to the Virgin Mary, who is the central figure of local Catholicism: the rosary and the rituals of the Virgin of Urkupiña, of Bolivian origin. Both rituals are representative of the domestic religiosity of the neighborhood, but also embody the plurality and conflict inherent in this context. At first glance, these two rituals may in fact appear to be antonymic in many respects: the first is a mainly solitary, contemplative practice based on the knowledge of the Gospel and the official prayers of the catechism; the second ones are mainly collective, based on the manipulation of ritual objects and linked to Andean Christianity. Both practices are, however, very widespread within the same communities and families, where they integrate a domestic and daily religiosity. The joint study of these two phenomena thus makes it possible to reveal the existing conflicts in a contested religious field and the strategies put into action by believers who strive to establish a reputation as good Christians. Through an analysis centered on ritual actions, life stories and the words of the devotees, this ethnography shows that both the devotees of the rosary and those of the Virgin of Urkupiña find a solution to these conflicts through the establishment of a pragmatic and intimate relationship with the Virgin Mary. Each ritual act is in fact part of a reciprocal relationship made up of exchanges of ritual offerings and graces, that go beyond the ritual framework, giving life to a daily economy of miracles. This relationship is invested with affects and appears to be conceived on the model of kinship that belongs to the Andean region and is based on the primacy of pragmatic links of mutual aid and care. The Virgin acts in fact as an ideal mother who takes care of her children by granting miracles. Facing a contested Catholicism, the devotees find confirmation of the validity of their practice in the concrete signs of the Virgin's presence at their side, thus displaying a belief firmly anchored in the pragmatic link they establish with this being. The present work then shows the relational and contextual nature of local religiosity, which allows devotees to overcome the instability of this plural religious field by establishing an intimate relationship with the Virgin Mary within the domestic sphere.