Claude Villaret, témoin de l’évolution du roman libertin du 18e siècle

par Qianru Zhang

Projet de thèse en Langues et litteratures francaises

Sous la direction de Patrick Wald lasowski.

Thèses en préparation à Paris 8 en cotutelle avec Shanghai International Studies University, China , dans le cadre de ED Pratiques et théories du sens , en partenariat avec Littérature, Histoires, Esthétique (equipe de recherche) depuis le 11-02-2015 .


  • Résumé

    De 1736 à 1738, Crébillon fils compose Les égarements du coeur et de l’esprit. En 1740, Gervaise de Latouche publie Le portier des chartreux. Aujourd’hui, nous les considérons tous les deux comme des romans libertins, non sans un certain embarras délicat. Certes, les études consacrées depuis des décennies au roman libertin ont permis aux chercheurs contemporains d’étendre et de préciser la définition du genre, de sorte qu’y retrouver les deux romans ne pose plus problème ; pourtant, leur divergence au niveau du fond (le statut social des personnages, le cadre social du récit, l’intrigue, la psychologie des personnages, etc.) et au niveau de la forme (langage) nous semble incontestablement énorme. En effet, le roman libertin évolue perpétuellement au 18e siècle. Deux courants qui représentent, chacun de son côté, le libertinage mondain et le libertinage licencieux, se forment et coexistent. A partir de la fin des années 1740, de plus en plus de romans libertins licencieux voient le jour. S’il y a une grande différence entre Les égarements du coeur et de l’esprit et Le portier des chartreux, c’est parce qu’ils appartiennent aux deux courants différents. On se demande alors pourquoi cette division a lieu au sein du roman libertin ? Pourquoi le nombre de romans libertins augmente-t-il progressivement ?  Chronologiquement les années 1740 constituent une période d’évolution très marquée du roman libertin. Et la création romanesque de Villaret se développe précisément dans cette période. En tant que témoin de ce moment de transition, Villaret efface un peu, dans ses quatre romans, la démarcation entre ces deux courants. Sous la plume de Villaret, c’est, d’un côté, le statut social du protagoniste qui est quelquefois ambigu en balançant entre l’élite et la roture, au point qu’un langage décent et voilé est employé ici et là pour décrire et caractériser un protagoniste roturier, et de l’autre, sa description du désir va et vient également entre l’allusion suggestive et l’usage des termes propres. C’est ainsi qu’à travers l’étude des romans de Villaret, on comprendra mieux ce moment capital dans l’évolution du roman libertin, les raisons, les formes et l’enjeu de cette évolution. De là, on verra aussi que de multiples liens se tissent entre les deux courants apparemment divergents, de sorte que Les égarements du coeur et de l’esprit n’est sans doute pas aussi éloigné du Portier des chartreux qu’on le croit. De plus, l’évolution se produit non seulement du roman libertin mondain au roman libertin licencieux, mais au sein du courant du roman libertin mondain lui-même. L’attitude critique des protagonistes des Egarements du coeur et de l’esprit et de l’Histoire de Madame de Luz est vite remplacée par de nouveaux principes hédonistes incarnés par le héros de Thémidore, au moment où un nouveau petit-maître - qui n’est plus issu de la classe aristocratique, comme c’était le cas à l’origine de cette expression, mais qui appartient au monde parlementaire - invite à oublier l’amertume et à poursuivre la quête des plaisirs sans y mettre trop de réflexion. La réception froide du public vis-à-vis du roman de Villaret, l’Histoire du coeur humain, révèle la désuétude de l’ancienne mode. On pense, en général, que le libertinage considère le désir charnel comme le seul guide de l’amour aux dépens du sentiment. Le roman libertin se trouve ainsi à l’opposé du roman sentimental. Mais ce n’est qu’une vue très générale. La démarcation entre le roman libertin et le roman sentimental peut, elle aussi, être floue. Dans son Erreur des désirs : romans sensibles au XVIIIe siècle, Claire Jacquier fait remarquer la pénétration du désir dans le roman sentimental. On peut tout à fait inverser la perspective en montrant la considération du sentiment et de la morale dans le roman libertin. Beaucoup de romanciers libertins excluent la morale de l’univers du désir charnel. Leurs personnages poursuivent le plaisir physique sans se soucier de rien, avec, parfois, une conclusion moralisante donnée aux dernières lignes du récit, arrachée in extremis. Pourtant, il y en a aussi certains qui se rendent compte du danger de pousser le désir charnel à l’extrême. Ils essaient de faire un compromis en équilibrant la morale et le désir. Parmi eux se trouve Claude Villaret. Parmi tous ses efforts pour équilibrer la morale et le désir, le plus touchant est sans aucun doute les réflexions du protagoniste à l’égard de l’inconstance du désir (au-delà de la justification qu’il/elle y trouve pour passer d’un/une partenaire à un/une autre). Le roman libertin cherche le principe du « désir pour le désir » en le libérant des contraintes de la génération, de la famille, de la responsabilité sociale et de la morale. L’univers créé par le roman libertin est presque utopique, car le désir y est la seule règle. Pourtant, quand le roman libertin oblige le lecteur de faire face au désir mis à nu, un nouveau problème se manifeste : le vide et la peur s’emparent de lui parce que l’inconstance du désir ressemble à un abîme qui donne le vertige à ceux qui s’en approchent. Evidemment, l’héroïne d’Antipamela le comprend mieux que tous les autres. Beaucoup d’écrivains du 18e siècle se rendent compte que le désir et l’amour s’entrelacent l’un et l’autre. Si le désir est changeant, l’amour ne l’est-il pas aussi ? Marivaux ne nous offre-t-il pas les meilleures illustrations de l’inconstance de l’amour ? Le 18e siècle est une époque où la conscience de l’individu se réveille et s’interroge. C’est ainsi que la littérature renouvelle la représentation du désir et de l’amour. En effet, les réflexions de Villaret sur le désir rejoignent tout à fait, dans ce sens, celles de Marivaux. Les deux écrivains laissent leurs personnages prendre sérieusement en considération le désir et l’amour pour eux-mêmes. C’est une perspective très moderne. Et de nos jours, l’angoisse de chaque individu devant l’inconstance de son propre désir et le caprice de son amour existe toujours. Le coeur humain est aussi compliqué qu’autrefois et nous sommes toujours confrontés aux mêmes épreuves. Le premier chapitre de cette thèse sera consacré à la vie et à l’ensemble de l’œuvre de Villaret pour nous aider à mieux comprendre ses romans. La thèse se compose principalement de l’analyse de quatre romans de Villaret, dans l’ordre chronologique de leur création. D’un côté, nous étudierons le statut social, le mode de vie et les aventures libertines des protagonistes, en nous appuyant sur les commentaires des critiques littéraires de l’époque. Nous résumerons ainsi l’évolution de la création romanesque de Villaret. D’un autre côté, nous verrons aussi les réflexions et les attitudes des protagonistes vis-à-vis du désir, d’une part, et de leurs principes moraux, de l’autre. Ensuite, nous essaierons de situer la création romanesque de Villaret dans l’histoire littéraire du roman au 18e siècle, afin de mettre en valeur sa position et ses choix face à l’évolution du roman libertin. Finalement, nous comparerons les romans de Villaret avec d’autres romans partageant les mêmes thèmes pour mieux caractériser leurs points communs et affirmer l’originalité de l’œuvre de Villaret.


  • Pas de résumé disponible.