Une "République impériale" en mutation : pensée politique, institutions et société de l’époque de Sylla (138-78 av. n. è.) à la fin du Ier siècle de n. è.

par Jérôme Kennedy

Thèse de doctorat en Histoire

Sous la direction de Stéphane Benoist.

Thèses en préparation à Lille 3 , dans le cadre de École doctorale Sciences de l'homme et de la société (Villeneuve d'Ascq, Nord) depuis le 01-12-2014 .


  • Résumé

    Quiconque a déjà vu Gladiator de Ridley Scott a pu observer Joaquin Phoenix incarner un bien cruel empereur Commode, maître des armes et détenteur d’un pouvoir absolu, qui, isolé dans son palais, peut décider de la vie et de la mort de ses sujets. Mais il a également pu voir Derek Jacobi jouer le sénateur Gracchus, farouche partisan de la res publica (notion qui, dans ce contexte, prend le sens de République), système politique qui existait avant que ne soit créé le pouvoir des empereurs. Ce clivage politique entre pouvoir personnel et exercice collégial du gouvernement ne correspond en rien à la réalité historique propre à l’époque du dernier des Antonins, mais il est assurément le reflet de ce que l’imaginaire commun a pu retenir de cette période de l’Antiquité. Cette approche duale et contradictoire du pouvoir politique romain n’est pas une invention des Modernes. Elle peut renvoyer, certes de manière très schématique, à la période qui, du Ier siècle avant notre ère au Ier siècle de notre ère, voit émerger non pas un changement de régime mais un entre-deux politique, entre démocratie et monarchie, où le pouvoir impérial fondé par Auguste au tournant de notre ère fait sienne toute une culture nobiliaire du pouvoir tout en développant un contact et une réelle interaction avec le populus de Rome et, plus largement les habitants de l’imperium Romanum. C’est à cela même que renvoie la notion de « République impériale » romaine. Le recours à ce concept peut paraître surprenant puisqu’il a surtout été utilisé par des historiens de l’époque contemporaine, que l’on songe à Raymond Aron ou Olivier Le cour Grandmaison mais il permet de rendre compte des nuances propres à cette période où, pour paraphraser le philosophe Cicéron, des individus ont bénéficié « d’un pouvoir supérieur à celui de l’État tout entier » sans pour autant que les structures de celui-ci ne soient brutalement remises en cause. Complexe à définir et tout à fait spécifique, cet entre-deux ne peut être compris que dans une dynamique de mutation, ses structures militaires, économiques, politiques et, pour reprendre un terme actuel bien qu’inadapté, idéologiques évoluant à mesure que se renforce l’administration du « monde romain » - qui s’étend sur une partie de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique - mais aussi que les habitants de cet ensemble ne s’habituent au pouvoir personnel. En prenant appui sur les acquis récents de l’historiographie tout autant que sur les controverses qui lui sont propres (citons à titre d’exemple l’opposition de vue entre Fergus Millar et Karl-Joachim Hölkeskamp à propos de la nature démocratique et/ou aristocratique de la res publica romaine), la présente enquête entend renouveler la perception de cadres chronologiques souvent réduits à une succession République/Empire afin de percevoir au mieux les modalités d’enracinement d’un pouvoir personnel et centralisé au sein d’un « monde romain », dont la capitale continue d’être pensée comme une cité où le pouvoir s’incarne aux travers de magistratures et de l’ordre sénatorial. Ancrée dans le champ politique et institutionnel, cette réflexion ne peut faire abstraction des apports qui sont ceux de la sociologie mais aussi de la science politique, y compris dans ses aspects les plus récents, afin de saisir comment un système politique peut profondément évoluer sans pour autant changer brutalement, soit un questionnement très actuel à l’heure où le modèle démocratique tel que forgé au sortir de la Seconde Guerre mondiale tend à être remis en cause.

  • Titre traduit

    An "imperial Republic" mutating : political thought, institutions and Roman society from Sulla's era (138-78 BC) to the end of the first century AD.


  • Résumé

    Anyone who has ever seen Gladiator by Ridley Scott has watched Joaquin Phoenix embody a cruel emperor Commodus, a military and all-powerful leader, who, all by himself in his palace, can decide of life and death among his subjects. But they could also see Derek Jacobi play senator Gracchus, fierce partisan of the res publica (a notion which, in this context, means Republic), a political system which existed before the power of emperors was created. This political division between personal power and collective governing does not match the historical reality of the era of the last of the Antonine emperors, but it shows what people could remember of this era of Antiquity. This dual and contradictory vision of Roman political power is not a recent idea. It can refer - certainly in an oversimplified way - to the period when, from the first century BC to the first century AD, there appeared something different from a simple change of regime, a political in-between system - between democracy and monarchy - in which the imperial power created by Augustus at the start of our era integrates the aristocratic culture while developing a contact and a real interaction with the people of Rome and more generally speaking the inhabitants of the imperium Romanum. This is what is referred to by the notion of Roman « imperial Republic ». Referring to this concept may be surprising as it has essentially been used by the contemporary historians, whether it be Raymond Aron or Olivier Le cour Grandmaison ; yet it enables to bring out the subtler points of this period when, to paraphrase Cicero, some individuals benefited from « a power superior to that of the whole state » without strongly questioning the structures of that State. This political phase is really specific and thus hard to define ; it can only be understood in a dynamic of change, its military, economic, political and - to use a current term - ideological structures evolving as the administration of the Roman world - which is spread on Europe, Asia and Africa - gets stronger, but also as the inhabitants of this Empire get used to personal power. While relying on the recent studies of historiography as much as its controverses (one can quote the opposed opinions of Fergus Millar and Karl-Joachim Hölkeskamp concerning the democratic and/or aristocratic nature of the Roman res publica), this study aims at casting a new light on the perception of chronological frameworks often reduced to a succession of Republic/Empire in order to understand how a personal power centralised in a « Roman world », is rooted in a world whose capital is still considered as a city where power is embodied by magistracies and senatorial order. Rooted in the political and institutional fields, this work cannot leave aside the contribution of sociological and political sciences, including their most recent aspects, so as to understand the way a political system can deeply evolve without changing brutally, which is a current issue at a time when the democratic model as forged at the end of the Second World war tends to be questioned.