Spectralité et Immatérialité dans les œuvres de Wilson Harris (The Guyana Quartet, The Carnival Trilogy, The Ghost of Memory) : entre héritage du passé et création artistique libre

par Fabienne Franvil

Thèse de doctorat en Littérature anglaise

Sous la direction de Dominique Dubois.

Thèses en préparation à Angers , dans le cadre de École doctorale Arts, Lettres, Langues (Rennes) , en partenariat avec 6 - 3LAM Langues, Littérature, Linguistiques des Universités d'Angers et du Maine, Equipe de recherche (equipe de recherche) depuis le 27-11-2014 .


  • Résumé

    Spectres et fantômes abondent dans les œuvres de Wilson Harris qui oscillent en permanence entre substance et immatérialité, le visible et l'invisible, l'être et le non-être, la présence et l'absence, le rêve et la réalité, la vie et la mort. Wilson Harris lui-même se définit comme un fantôme complexe errant dans le paysage de sa propre histoire et de sa fiction. Les créatures spectrales permettent avant tout d'interroger un passé douloureux, celui de l’esclavage et de la colonisation, qui a laissé des traces invisibles, et d’établir un dialogue avec l’autre, avec les autres. Elles le remettent ce passé en question en le mettant en scène par le truchement de la métaphore théâtrale. Le drame de la conscience humaine se joue donc, selon le principe de la répétition infinie qui constitue un élément fondamental dans l’œuvre de Wilson Harris. Spectres et fantômes révèlent et réveillent les traumatismes que les victimes de l’esclavage et de la colonisation ont enfouis, mais qui continuent de peupler leurs rêves. Ils replongent les personnages qu’ils viennent hanter dans un passé qu’ils avaient refoulé. Leurs incursions récurrentes rendent vaine toute chronologie linéaire et transportent le lecteur dans les méandres de l'imagination, de la conscience et de l'inconscient, qui obéissent à d'autres règles, d'autres lois et se réinventent sans cesse. Fantômes et spectres permettent aussi de se livrer à une démarche réflexive et introspective pour parvenir à une meilleure compréhension de soi. L'écriture de Wilson Harris est aussi l'écriture de l'insaisissable, de l'insolite ; c'est une invitation au voyage intérieur où spectres et fantômes trouvent naturellement leur place. C'est grâce à la force de l'imagination créatrice qu'il devient possible de redonner forme et matière aux spectres et fantômes qui hantent les romans de l’écrivain; de redonner vie et substance à ce qui semble avoir disparu. Ces êtres hors du commun jouent donc un rôle prépondérant dans la reconstruction de la psyché humaine brisée et tourmentée que l’auteur exploite pour mettre ses capacités créatrices en exergue, afin de proposer une alternative aux tensions qui subsistent entre l’ancien monde et le nouveau monde, les anciennes colonies et les empires coloniaux déchus, la périphérie et le centre. Créant de nouveaux espaces d’expression libre où vainqueurs et vaincus, colons et colonisés, s’affrontent de manière symbolique et différée, l'auteur franchit des frontières catégorielles et se livre à de multiples expériences de transsubstantiation par le biais d'une manipulation complexe et inédite du langage. A cheval entre la tradition et les mythes fondateurs d’une part, la création artistique et l'imagination créatrice d’autre part, les romans de Wilson Harris offrent de nouvelles perspectives en termes de construction identitaire, car l’auteur établit des passerelles entre les cultures, les traditions, les mythes, les artistes, les hommes et leur environnement. Son art visionnaire lui permet d’analyser l'aspect caché des actions et motivations des personnages qui traversent ses œuvres et doivent faire face à de nombreuses résistances. Dans sa recherche d’un meilleur équilibre, Wilson Harris tente d’appréhender les contours de nouvelles identités plurielles, complexes, composites, paradoxales, mouvantes et fluides évoluant dans une société régénérée et capable de se réconcilier avec un passé douloureux. Wilson Harris propose donc de résoudre les crises identitaires, politiques, historiques et humaines par le recours à une imagination élaborée. Cette entreprise qui relève de l’utopie offre néanmoins des perceptives inédites aux tensions et conflits qui minent les sociétés modernes toujours menacées par la tyrannie et les dérives du pouvoir.


  • Résumé

    Spectres and ghosts abound Wilson Harris’s works which constantly oscillate between substance and immateriality, the visible and the invisible, the being and the non-being, presence and absence, dream and reality, life and death. Wilson Harris even defines himself as “a complex ghost in the landscape of his own history and work”. First and foremost, these spectral creatures permit to examine the painful past of slavery and colonization that has left invisible traces. Questioning the past, they enact it through the metaphor of theatre and initiate a dialogue with the other, with the others. The drama of human consciousness it thus performed according to the principle of infinite rehearsal which represents a key element in Wilson Harris’s oeuvre. Spectres and ghosts awaken and reveal the traumas that the victims of slavery and colonization have buried, but these are still haunting their dreams. Their repeated incursions plunge the characters back into a repressed past, making any attempt to draw a chronological line vain. The reader is thus immersed into the meanders of imagination, human consciousness and unconscious which obey different rules and laws. Ghosts and spectres also contribute to initiating a reflective and introspective process so as to reach better self-understanding. Furthermore, Wilson Harris’s fiction focuses on the unattainable, the ungraspable and the unexpected, inviting one to a journey into the interior where spectres and ghosts may naturally evolve. Through the power of the creative imagination, the spectres and ghosts haunting Harris’s novels can be given shape and substance, and it becomes possible to breathe life into what seems to have disappeared. These extra-ordinary beings thus play a key role in reconstructing the tormented and broken human psyche that the writer exploits to highlight its creative faculties, thereby suggesting an alternative to the enduring tensions between the old world and the new world, formers colonies and fallen empires, the periphery and the centre. This approach liberates new spaces of free expression where victors and vanquished, colonizers and colonized symbolically confront each other in a time-delayed manner. The author crosses categories and frontiers and indulges in various transubstantiation experiments through a complex and original handling of language. Half way between tradition and foundation myths, and renewed artistic creation, Wilson Harris’s novels provide new perspectives in terms of identity building, as the writer sets up bridges between cultures, traditions, myths, artists, humans and their environment. His visionary art explores the characters peopling his narratives and faced with resistance through their actions and drives. In his quest for a better equilibrium, Wilson Harris attempts to apprehend the outlines of new, complex, paradoxical, multi-layered, plural, moving and fluid identities evolving in a renewed society capable of becoming reconciled with a painful past. Wilson Harris suggests solving political, historical, human and identity crises through the resort to a literate imagination. This enterprise, albeit somewhat utopian, offers unheard-of outlets to the tensions and conflicts plaguing modern societies that are under the constant threat of tyranny and the excesses of power.