L'ennui du spectateur au XVIIIe siècle

par Charline Granger

Projet de thèse en Théâtre

Sous la direction de Christian Biet.

Thèses en préparation à Paris 10 , dans le cadre de Ecole doctorale Lettres, langues, spectacles (Nanterre) depuis le 01-10-2014 .


  • Résumé

    « On était arrivé avec chaleur [au théâtre], on s’en retournait dans l’ivresse [...] Aujourd’hui, on arrive froids, on écoute froids, on sort froids ». Le diagnostic que fait Diderot en 1758 est clair : le théâtre ne suscite plus les passions du spectateur – et il n’est pas le seul à le dire, les témoignages sont nombreux, en ce milieu de siècle, de ceux qui regrettent de n’être pas assez émus au théâtre. Mais qu’est-ce au juste qu’être un « froid spectateur » ? Le « froid » correspond-il à notre actuel « ennui » ? Les journaux de l’époque, les mémoires d’habitués du théâtre, les écrits théoriques mais aussi les registres de police attestent que la salle est tumultueuse, bruyante. Le parterre s’exprime haut et fort. Quand il est content, il applaudit, il acclame ; quand il n’est pas satisfait, pour une raison ou pour une autre, de ce qu’on lui présente, il siffle, il invective les acteurs. Dès lors, peut-on vraiment s’ennuyer au théâtre, au XVIIIe siècle ? La catégorie de l’ennuyeux n’est pas une catégorie de critique esthétique. Le terme est relativement peu employé à l’époque au profit du vocable « froid », qui trouve son origine dans la rhétorique antique. Pour Aristote, le style froid est le mauvais style, celui qu’il faut à tout prix éviter parce qu’il manque son effet. Au cours du XVIIIe siècle, le sens et l’usage de ce terme évoluent. Il conserve son identité stylistique chez l’élite lettrée qui voit dans la lecture des pièces le meilleur moyen de juger de leur qualité. Une pièce est froide si elle est mal écrite ou si elle pèche contre la vraisemblance ou la convenance. Pour des journalistes et écrivains comme Fréron, Desfontaines ou Marmontel, la représentation est trompeuse, au contraire de la lecture. Elle ne permet pas de rendre un jugement fiable sur la pièce, et ce pour deux raisons : d’abord, parce que les acteurs, s’ils sont bons, peuvent facilement faire oublier les fautes de style et de composition de l’ouvrage ; ensuite, parce que le public lui-même s’enflamme aisément, surtout le parterre, présenté comme étant naturellement « chaud ». Mais même chez ces lettrés, qui s’attachent avant tout à la valeur littéraire d’une pièce de théâtre, le terme de « froid » acquiert un champ d’application plus large : peuvent être froids une pièce, un acte, mais aussi un personnage voire le spectateur lui-même, comme le déplore Diderot. On commence à envisager la réception du spectacle par le spectateur, au-delà de la qualité intrinsèque de la pièce. Émerge alors l’idée que non seulement le froid stylistique ne suscite pas forcément du froid chez le spectateur, mais surtout qu’une pièce, quoique bien écrite, puisse le refroidir. Il y aurait une froideur propre à la représentation, d’une nature radicalement distincte de celle de la lecture. Cette froideur ne saurait se penser sans son antonyme, la chaleur, terme qui a lui aussi une origine rhétorique, non pas relative à l’elocutio, comme c’était le cas pour le « froid », mais à l’actio : Cicéron et Quintilien voient dans l’orateur « chaud », animé par les passions, l’orateur modèle, à même d’émouvoir en retour ses auditeurs. Pour cette raison, l’acteur a une responsabilité capitale dans l’échauffement de la salle. Mais le processus de diffusion de la chaleur intéresse aussi le XVIIIe siècle parce qu’il fait écho aux recherches scientifiques contemporaines, physiques et médicales sur le mécanisme de la propagation de la chaleur. La chaleur se transmet de la scène vers la salle, elle circule entre les spectateurs, se communique d’un individu à l’autre et est également renvoyée de la salle vers la scène, jusqu’à donner lieu à des scènes d’exaltation collective réunissant acteurs et spectateurs. L’histoire, cependant, est ironique : Diderot, zélateur de la chaleur du spectateur, contempteur du froid au théâtre, est aujourd’hui considéré comme un des plus ennuyeux dramaturges qui soient – le drame bourgeois, semble-t-il, a mal vieilli. Il n’est guère plus étudié, et presque plus monté. Le problème ne serait-il pas que les attentes des spectateurs auraient changé ? Diderot, à force de livrer bataille au froid, ne serait-il pas devenu déplaisant parce que le public, à un moment donné, n’aurait plus demandé au théâtre d’être chaud, mais de n’être pas ennuyeux ? Tout l’enjeu est de savoir comment la catégorie critique de l’ennuyeux est venue (peu à peu ? quand ?) supplanter celle de froid.


  • Pas de résumé disponible.