La poétique du silence dans Syngué sabour. Pierre de patience (Atiq Rahimi) et dans La femme aux pieds nus (Scholastique Mukasonga)

par Pauline Obone Ondo

Projet de thèse en Langues et littératures

Sous la direction de Till R. Kuhnle.

Thèses en préparation à Limoges , dans le cadre de Humanités depuis le 10-12-2013 .


  • Résumé

    Il était une fois, un thème au titre pompeux, qui avait réuni sous le casque de l’écriture un trio d’écrivains pour parler de ‘’ silence’’ et d’écriture. On dit souvent qu’il faut, avant de parler, définir les termes qu’on emploie. On dit aussi qu’on ne peut définir qu’à la fin. On peut aussi faire les deux, partir des mots et les quitter pour suivre les entrelacs de l’histoire des textes. Rien de tel pour cela que l’étymologie, qui fait pressentir les remous de l’histoire à l’échelle des mots . La poétique est définie comme « Toute théorie générale de la poésie ; aujourd’hui l’objet de la théorie s’est étendu à l’ensemble des genres, ou plutôt a la caractéristique abstraite qui fait d’un texte donné un texte littéraire : la littérarité ». Le silence, venu du latin « silentium », est d’après une première explication du Robert culturel, « le fait de ne pas émettre de son par la voix ». Au sens littéraire du terme, ‘’silence’’ s’entend comme « absence de mention de quelconque dans un récit ». Paradoxalement, la représentation du silence, souvent liée à celle du cri, semble être au cœur de toute tentative d’écriture. Si le silence n’est donc pas l’absence de mots, il garde toutefois un secret que le mouvement des mots n’atteint pas. Il est ce reste intarissable qui semble relancer l’écriture. Dès lors, le silence est-il absence du sens ou présence du sens ? Écrire le silence signifie-t-il ne rien écrire, ou écrire sur le néant ? Ne révéler aucune vérité ou au contraire « dire » l'indicible et « nommer » l'innommable ? Qu'en est-il du rapport du silencio au verba (sémiotica) et au cosmos (référenciation) ? Quelle portée le silence a-t-il dans la vie culturelle (politique, sociale, religieuse, littéraire, artistique, etc.) ? Comment y est-il cultivé ou imposé ? Selon quelles stratégies et modalités se manifeste-t-il dans les divers types de discours? Le mot « trou », pour reprendre l’expression de Marguerite Duras, la « phrase du silence semble bien le fantasme de tout écrivain à l’écoute de l’inentendu », c’est ce que l’on ne sait pas ou que l’on ne veut pas entendre, relevant le défi de l’au-delà du sens, de la crise de la parole. Dans le cadre politique, le silence se donne en spectacle sous une manche différente. De ce fait, l’abstention électorale peut être considérée à juste titre comme une manifestation du silence, exprimant pour ainsi dire, le mécontentement du peuple dû (au non respect de ses choix) à la non prise en compte de son choix. La présente étude a pour souci de mettre en lumière les différents aspects du silence dans l’élan de nos supports, et de susciter des approches transdisciplinaires sur ce thème. De multiples interrogations peuvent en effet se poser sur le sens du silence et sur ses formes d’expression. Le silence est-il inné ? Est-il le fruit d’une culture, d’une civilisation, d’une tradition ? A-t-il donc un caractère « naturel » ou plutôt acquis, fondé sur l’imitation ? Comment naissent les premières sources du silence ? Le silence est aussi ambivalent : il peut être constat d’échec, impossibilité de créer et de dire, proche de la stupeur. Le « mauvais silence » est aussi celui de la parole rentrée, interdite, mortifère. Mais l’un des sens du mot silentium est également l’absence de signe de mauvais augure : le silence des dieux serait donc favorable. Cette représentation positive du silence implique aussi le sens de l’harmonie, de l’absence de bruit qui favorise la paix intérieure, carbure et catalyse le réservoir d’énergies pour intégrer les prolégomènes . Comment représenter le silence qui doit se faire chose pour être écrite ? Transcrire le silence n’est-ce pas chose aisée pour immerger dans l’empire de la quérulence via l’obsession ? Comment s’effectue la transition entre le silence muet et le silence écrit ? Violence ou éblouissement, le silence n’est pas un état mort. Il découvre une épreuve subjective de la vérité dont il faudrait pouvoir témoigner, même si ce n’est que pour la remettre en cause. Dans le champ des études postcoloniales ou des études féminines, par exemple, l’étude du silence et de sa rupture peuvent être la marque de l’étouffement ou de la libération de la parole. Parésie du corps ou détresse de l’âme, honte ou pudeur, secret ou tabou, dissimulation ou déni, folie ou retrait, les multiples visages du silence peuvent prendre vie dans l’œuvre d’un artiste et résonner entre eux. Comment dire alors ces vérités dans un discours ? Si les mots doivent taire leur sens pour traduire l’insaisissable, l’incommunicable, l’indicible et, pourquoi pas l’insoutenable, l’indémontrable fragilisant ? Il semble légitime de parler d’une écriture du drame, dont la lecture relèvera forcément d’une lenteur, d’une sensibilité secrète, poignante et fragilisant, d’ « un vœu de myopie » dont sont victimes nos actrices. L’écriture du drame et elliptique seront- elles la meilleure matérialisation possible de ces brisures parmi les mots qui engendrent le silence ? Par ailleurs, si, comme le souligne dans L’implicite la linguiste Kerbra-Orecchioni, « un énoncé veut dire ce que les récepteurs estiment être la prétention sémantico-pragmatique du locuteur dans cet énoncé », Chemin de femmes et Une maison de poupée créent avec Histoire d’Awu une pente qui se meut sur les ponts qui les font communiquer à travers un chemin sinueux, parsemé d’embûches que les héroïnes vont parcourir lentement. Devant tant de perception du silence, comment pénétrer les textes de toute nature qui constituent la trace de l’absence de parole de la gente féminine au Japon de l’ère Meiji (XXe siècle), en Norvège au temps de Ibsen (XIXe siècle) et au Gabon actuel (XXIe siècle) ? Le silence n’est-il pas de l’ordre de l’indicible comme l’indique Georges Steiner ? Adorno, pour sa part, se demande si toute littérature n’est pas impossible après Auschwitz. Omraam Mikhael Aivanhov par contre pense que nous captons et accumulons des énergies spirituelles qui nous renforcent lorsque nous méditons dans le silence. Tout en tenant compte de la fonction sociale et idéologique d’un texte, il ne faut pas oublier que les structures macrosyntaxiques (narratives) du texte sont bien plus importantes pour la sociologie du texte comme pour la sémiologie du discours. Car la structure narrative d’un texte littéraire ou théorique constitue un univers relativement homogène et autonome ; elle imite et reproduit la réalité et s’identifie souvent de manière implicite ou explicite à cette réalité. De ce fait, écrire sur le silence devient un acte malaisé car l’inspiration relève d’abord de l’ordre psychologique et d’un lyrisme béant et douloureux. Une production abondante et variée sur la question à l’instar d’Une maison de poupée d’Henrik Ibsen, Chemin de femmes de Fumiko Enchi et Histoire d’Awu de Justine Mintsa. L’hétérogénéité de ces pièces a suscité des productions intermédiales avant (Chemin de femmes) et après (Une maison de poupée) leur confirmation dans la littérature écrite. Chemin de femmes a paru en 1957 après avoir été publié en feuilleton entre 1949 et 1957 dans diverses revues, tandis qu’Une maison de poupée a connu un succès remarquable sur le plan cinématographique avec plus de neuf adaptations dans des langues plurielles. Travaillant sur un corpus d’une échelle générale (puisque le silence devient une passerelle dans l’espace littéraire asiatique, africain et européen), il faut préciser que le sujet tel que formulé transcende les limites géographique et culturelle de nos auteurs en vu de nous installer dans des espaces sécant, différent, et qui finissent par créer un tout (le) monde en un. Cet espace qui se manifeste par une hétérogénéité où coexistent les cultures et les traditions autochtones. Ces géographies littéraires donnent lieu dès lors à ce que J.M Moura désigne sous l’appellation de « littératures en contacts » , s’exprimant au sujet des littératures postcoloniales. La perspective postcoloniale s’attache à des littératures en contacts, donc à des situations où une littérature écrite en français coexiste avec une (ou plusieurs) littérature(s) écrite(s)en une (ou plusieurs) autre(s) langue(s) . Dans cette perspective, le silence qui est symptomatique d’une résistance en même temps qu’un refus de s’enliser dans une résistance verbale et physique, tente de corriger cette situation de schismogenèse complémentaire en déconstruisant les modèles scripturaux des occidentaux, des asiatiques, des africains en mettant à nu les mécanismes qui favorisent la confrontation. Les écrivains de notre corpus introduisent pour ce faire des modes systématique et stratégique, relevant d’une culture de l’ « aquoibondionisme » afin de déstabiliser, mieux, de produire une poétique nouvelle. La lecture patiente de Maison de poupée, Chemin de femmes et Histoire d’Awu, nous permet d’observer plusieurs phénomènes esthétique et poétique. Allant de soumission conjugale, résistance silencieuse ou démythification de l’époux, jusqu’à la révolte parce que le débordement fait pression, et par la mise en contact avec la pomme à discorde. Cette soumission reste d’autant plus esthétique en ce que notre trio artistique s’emploie à déconstruire le mythe de Sisyphe dans le statut conjugal de l’épouse dans nos supports. En d’autres termes, la régénération du silence des héroïnes qui catalyse et redynamise leurs énergies pour démythifier la posture de leurs bourreaux. Notre travail consistera donc à interroger les propriétés si particulières du discours littéraire, à montrer comment ces trois écrivains font la représentation du silence, par l’entremise de la fragilisation des personnages presque éponyme des textes, mieux, comment ils parviennent à dire l’indicible qui hante spontanément et continuellement le quotidien de Nora, Tomo et Awudabiran’. Ces coups de bélier infatigable voilent sans doute, avec concision et précision l’aspect barbare des personnages actifs de notre trilogie textuelle. Dans le cadre de cette analyse, nous entendons lire et analyser la poétique du silence dans une logique de la recherche des invariants entre l’écriture du silence chez Henrik Ibsen, Enchi Fumiko et Justine Mintsa. En explorant les auteurs qui ont écrit sur le silence, on comprend qu’ile ne s’agit pas de rendre hommage aux personnages victimes, mais de parler et d’être entendus. Ils ont alors proposé la fictionnalisation d’un thème dont on pourrait croire que seule la transcription de sa vérité littérale est à même d’assurer sa communication. BIBLIOGRAPHIE. I. CORPUS DE BASE - IBSEN (H.), Une maison de poupée, 1994, Flammarion, Paris. Traduction, introduction, par Roger Boyer. 246p. - FUMIKO(E.), Chemin de femmes, Paris, Gallimard, 1999, traduit du japonais par Anne Bayard-Sakai et Cécile Sakai. 217p. - MINTSA (J.), Histoire d’Awu, Paris, Gallimard « continents noirs », 2000. II. ŒUVRES DE FICTION - Catherine COQUIO, Régis SALADO, Fiction et connaissance, Paris, l’Harmattan - STEINER (G.), Langage et silence, Paris, Seuil, 1969. III. ŒUVRES METHODOLOGIQUES - Zima Pierre, Manuel de sociocritique, Paris, L’Harmathan. - Wittgenstein, Tractatus - Aristote, La poétique - Todorov, La poétique - Kerbrat-Orrechioni, Les interactions verbales (tome1, 2) - Kerbrat-Orrechioni, L’implicite - Jarrety(M), La poétique - De Vos(P), Littérature japonaise contemporaine - STEINER (G.), Langage et silence, Paris, Seuil, 1969.

  • Titre traduit

    Poetic of silence in Syngué sabour. Pierre de patience (Atiq Rahimi) and in La femme aux pieds nus (Scholastique Mukasonga).


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