Raison monarchique et politiques protestantes dans la France du premier XVIIe siècle (vers 1589 - vers 1643).

par Adrien Aracil

Projet de thèse en Histoire moderne et contemporaine

Sous la direction de Denis Crouzet.

Thèses en préparation à Sorbonne université , dans le cadre de École doctorale Histoire moderne et contemporaine (Paris) , en partenariat avec Centre Roland-Mousnier — Institut de Recherche sur les civilisations de l'Occident moderne (equipe de recherche) depuis le 08-07-2015 .


  • Résumé

    Entre l’assassinat d’Henri IV et la signature de la paix d’Alès en 1629, le protestantisme politique français connaît un véritable effondrement. Le parti huguenot, structure politico-militaire qui recoupe le système presbytéro-synodal pour allier représentants des églises locales et grande noblesse, et qui se donne pour but de défendre les intérêts des églises réformées en se regroupant sous forme d’assemblées, en jouant un jeu d’influence à la cour, voire en prenant les armes, disparaît en effet complètement après l’échec des guerres du duc de Rohan. Cette « chute » du parti huguenot a souvent été comprise dans l’historiographie comme la conséquence d’une transition, entre un parti puissant et influent sous le règne d’Henri IV, qui parvient à arracher un édit de tolérance à son souverain, et un protestantisme minoritaire dont les droits et privilèges sont progressivement réduits, jusqu’à aboutir à la Révocation de l’édit en 1685. L’interprétation de Magnus Schybergson, qui explique ce passage par la division des nobles protestants et leur incapacité à s’unir autour des défenseurs les plus zélés de la foi, en particulier le duc de Rohan, a été largement reprise. On blâme alors largement ceux qui ont été nommés par d’Aubigné les « prudents », qui prônent une obéissance affichée au roi et acceptent que le respect de l’édit se fasse au prix d’une compromission avec sa politique ; cette attitude est interprétée, au mieux comme une forme de naïveté, au pire comme du cynisme politique qui précipite l’anéantissement de toute marge de manœuvre politique pour les huguenots. Ce conflit interne serait venu se substituer à la réflexion politique des protestants qui, si on la juge foisonnante et novatrice au XVIe siècle, ne se renouvellerait pas en profondeur au XVIIe . Dans cette optique se met en place une dichotomie interprétative : cette lutte d’une minorité religieuse conduite par les « fermes » (qui selon d’Aubigné s’opposent aux prudents) contre un pouvoir royal pro-catholique dont l’une des priorités aurait été, pour reprendre le mot de Richelieu dans le Testament politique, la « ruine », aurait correspondu soit au dernier avatar français des affrontements religieux du siècle précédent , ou à une simple déclinaison confessionnelle de l’opposition nobiliaire à un absolutisme naissant , les deux aboutissant à l’écrasement militaire définitif du parti. Pour autant, considérer que les huguenots deviennent une minorité dès 1610, et que leur action politique ne relève à partir de ce moment-là que d’une résistance, peut paraître hasardeux si l’on en juge à l’aune de leur activité politique durant les deux décennies qui précèdent la fin du parti. En effet, celui-ci est encore capable, rien que dans les années 1610, de convoquer cinq assemblées politiques. La mobilisation orchestrée par Rohan dans les années 1620, même si elle perd progressivement en intensité, est encore capable, par le jeu des clientèles, mais aussi par la dimension mobilisatrice de l’appel à l’unité des réformés pour défendre la foi, de soulever de larges parties du croissant huguenot. De même, il est délicat de ne pas se laisser influencer par les sources de la période : ce qui nous permet de faire l’histoire des actions politiques protestantes de la période est en effet compilé dans des recueils constitués, soit par les ministres de l’État , soit par des personnes au service des grands protestants . Il en va de même pour les autres sources de l’histoire politique (mémoires , histoires , pamphlets ) : elles se caractérisent souvent par la volonté de se présenter comme les documents les plus neutres possibles, dépouillés des enjeux confessionnels, en compilant des documents officiels, des récits qui mettent en scène leur objectivité et des informations concrètes qui invitent le lecteur à reconstruire lui-même les raisons de l’engagement politique. Cela prend place dans un contexte intellectuel particulier, marqué tant par le traumatisme de la division civile induite par les guerres de religion du siècle précédent que par l’usage d’une énonciation qui prône de plus en plus la véridicité du propos . Dans les deux camps, la publication ou la collection d’archives revêt le même but : renvoyer de l’adversaire une certaine image, soit en assimilant les protestants à des rebelles, soit en légitimant un engagement politique armé pour la foi par la critique du comportement politique du roi. L’ensemble des sources se définit donc en accord avec cette stratégie, ou, au contraire, en rupture franche avec celle-ci, en adoptant un discours religieux violent sur le modèle des libelles du XVIe siècle. Face à un tel biais des sources, comment faire l’histoire politique de cette période ? Il importe peut-être de se souvenir que l’ensemble de documents cités plus haut s’insère dans des actions politiques, ou plus précisément dans des pratiques. Ainsi, les actions des assemblées des années 1610, même si leur objet tourne autour de la défense de la foi, ne peuvent s’y réduire . Elles ont souvent dérouté les historiens, par leur dimension très technique : on s’y interroge sur l’élection des députés généraux à la cour, sur la prééminence des instructions des assemblées provinciales sur la générale, sur la communication entre les différentes provinces, sur le ton des lettres à adresser au roi… Toutefois, c’est au cœur de ces interrogations que se loge la réflexion politique. En effet, il importe de rappeler que l’édit de Nantes se caractérise par la mise en place d’un espace de flou institutionnel, qui ne tranche pas entre la mise en place d’un « droit de minorité » (David El Kenz) qui place les réformés dans une situation de domination, et l’établissement de « quasi-fiefs » qui permette aux grands seigneurs du parti de détenir des « superprivilèges » (Janine Garrisson). Dès lors, les actions des assemblées, parce qu’elles relèvent d’une interprétation des textes régissant l’existence des protestants, ou proposent des postures qui peuvent relever, soit de l’obéissance affichée, soit de la désobéissance plus ou moins insidieuse au roi, constituent une série de commentaires d’une politique royale dont les buts, en dépit de la volonté de renforcer l’autorité du roi, n’ont pas été clairement fixés. Les pratiques, si elles sont certes la mise en application d’une idéologie, sont aussi une construction politique, car elles font exister un rapport au roi qui ne relève pas de l’évidence. Une telle analyse permettrait ainsi de repenser la façon dont la culture politique protestante s’articule avec la pensée politique de l’âge baroque, marquée par un conflit entre un désir de renforcement de l’autorité royale et d’attachement de la noblesse au régime monarchique , et le maintien d’une culture démocratique reposant essentiellement sur l’idée d’engagement mutuel des acteurs politique au service d’un bien commun et sur le désir de participer collectivement aux décisions qui engagent la communauté, au moins par le biais du conseil du souverain ou par la possibilité de tempérer celui-ci . Ainsi, le choix de telle ou telle pratique par les acteurs politiques est révélateur de bien plus qu’une idéologie ou d’un engagement plus ou moins fort en faveur de la défense de la foi : il s’agit de se positionner dans le jeu politique pour maintenir la position des protestants au sein du royaume, que ce soit en termes d’influence, mais aussi et surtout au sein-même de l’imaginaire politique de la monarchie. L’étude des pratiques nous permet alors de mieux comprendre la particularité de l’engagement politique huguenot, spécifique par nature du fait de son histoire et de sa particularité (la solidarité confessionnelle), en tant qu’il oscille entre revendications particulières (maintien des acquis des édits) et culture politique commune (inclusion dans une monarchie tempérée, volonté de renforcer l’existence institutionnelle de leurs structures, référence au devoir de révolte). Il est alors possible de réintégrer l’histoire du parti huguenot et de son effondrement dans le contexte de son époque. L’absence d’unanimité de la population réformée autour des « guerres de Monsieur de Rohan » est peut-être révélatrice d’autre chose que d’une gangrène du parti. Ainsi, si l’affaire du Béarn dramatise la défense de la foi à partir de 1617, l’assemblée de Loudun cherche à régler la question par le biais de l’action juridique et l’obéissance à une culture de la résistance par le droit élaborée tout au long des années 1610. Mais l’assemblée de La Rochelle, qui soutient le refus du Béarn d’enregistrer et d’appliquer l’édit de Fontainebleau, et surtout Rohan, entérinent l’échec de cette culture en remobilisant dès la fin 1620 les arguments de la défense d’un foi menacée, dans une logique eschatologique destinée à réveiller la référence au temps de l’union militaire des huguenots. En prenant ses distances avec un discours ouvertement en désaccord, non seulement avec la politique du roi, mais aussi et surtout avec la culture juridique adoptée depuis 1610, voire depuis 1598, par le parti, Rohan conduit une frange de plus en plus importante du parti à élaborer une autre attitude politique. Ce faisant, il disqualifie la notion d’obéissance conditionnelle, qui avait été décisive depuis les années 1570, en l’assimilant de plus en plus à la rébellion. Face à elle s’élabore progressivement une culture de l’obéissance absolue, plus en accord avec la relation que réclame de roi. La paix de 1629 marquerait alors l’aboutissement d’une séquence qui a conduit, non pas à la disparition, mais à la péremption de l’engagement partisan comme paradigme de l’existence politique huguenote. Pour mener à bien cette analyse, il importe de convoquer des outils linguistiques, mais aussi littéraires, dans une perspective d’interdisciplinarité ; les outils de l’analyse littéraire appliqués à certaines sources peuvent ainsi permettre de lever une opacité ou une ambiguïté voulues par leur auteur au moment de leur élaboration.


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