Essais en économie comportementale : identité, groupes, normes.

par Rémi Suchon

Projet de thèse en Sciences Economiques

Sous la direction de Marie-Claire Villeval.

Thèses en préparation à Lyon , dans le cadre de École doctorale Sciences économiques et gestion (Lyon) , en partenariat avec École normale supérieure de Lyon (établissement opérateur d'inscription) depuis le 01-09-2014 .


  • Résumé

    Les relations économiques dans un sens très large sont empreintes de différents types de discriminations. Celles-ci peuvent porter sur l’appartenance à un groupe ethnique, le sexe, les préférences sexuelles, ou tout autre type de critère. Elles traversent la société dans son ensemble, et peuvent se développer notamment dans le cadre du travail, en entreprise. Ces discriminations sont problématiques pour plusieurs raisons. De manière directe, premièrement, puisque, par exemple dans les relations d’emploi, un employeur discriminant pourra engager une personne moins compétente en raison d’une préférence en faveur d’un groupe ou de stéréotypes qu’il associe au groupe. De manière indirecte ensuite, puisque les discriminations pèsent sur la psychologie individuelle et les groupes sociaux. En soi, l’origine des discriminations est à relier à l’existence de groupes, auxquels sont attachés des stéréotypes. En outre, les discriminations s’intègrent dans des interactions avec la psychologie individuelle : la discrimination peut par exemple amoindrir la confiance en soi, et ainsi justifier à posteriori l’existence de préjugés portant sur certains groupes sociaux ; ou encore amoindrir la motivation des individus. Ces interactions sont bien étudiées en psychologie sociale, mais l’économie reste discrète à ce sujet, malgré la cohérence avec l’approche behaviorale. Ainsi, le sujet de la thèse se situe à l’interface entre la discrimination, la psychologie individuelle, et les attitudes de groupe (identité de groupe, choix d’appartenir à un groupe). L’apport original se situe au niveau du point de vue adopté. La plupart des travaux sur la discrimination portent sur les raisons qui motivent une personne discriminante à discriminer. L’approche proposée ici est inverse. Il s’agit de s’appuyer sur le point de vue du discriminé, en s’interrogeant sur les stratégies qu’il peut mettre en place pour réagir aux discriminations dont il est victime. Ceci notamment quant à l’appartenance à des groupes ou des réseaux. En effet, on peut penser que subir des discriminations de par son assimilation à un groupe qui est objet de stéréotypes rend l’appartenance à ce groupe moins attrayante. Pour éviter ces stéréotypes, un individu pourra quitter ce groupe, si la réduction des discriminations est suffisante pour compenser l’éloignement avec ses pairs. Mais si l’individu se sent fortement lié au groupe, il pourra viser à modifier la nature des croyances qui portent sur son groupe. Ceci en diffusant une information positive, à l’encontre des stéréotypes ; ou encore en prouvant individuellement sa valeur en augmentant son effort, espérant des répercussions pour ses pairs. Cela permet d’intégrer les considérations de psychologie individuelle, d’identité de groupe, et de discrimination dans une approche originale. Un exemple peut permettre d’expliquer le raisonnement sous-jacent : si l’on considère qu’un individu peut choisir la distance optimale qu’il souhaite tenir par rapport à un groupe de référence, on peut imaginer un arbitrage entre les gains et les bénéfices à s’en rapprocher. Intuitivement, quand un individu se rapproche d’un groupe, en adoptant certaines caractéristiques, il subira de plus en plus les stéréotypes rattachés au groupe. De l’autre côté, il pourra bénéficier de ce rapprochement, avec un soutien moral ou une adhésion aux normes du groupe. Mais s’il appartient in fine au groupe, il contribue à l’image que le discriminant se fait des membres du groupe, et par là même peut modifier celle-ci par ses qualités personnelles, ses efforts, et sa capacité à convaincre de la qualité de ses pairs. Le sujet proposé ici fait référence à plusieurs champs de la littérature économique. Ils sont tous à rapprocher de près ou de loin à l’économie comportementale et expérimentale. Dans la mesure où l’objet de la thèse n’est pas d’approfondir la compréhension des raisons pour lesquelles un individu discrimine, nous pourrons nous référer à des théories classiques en la matière (Becker, 1957; Arrow, 1971; Phelps, 1972). Les discriminations peuvent s’expliquer


  • Résumé

    Par un goût pur pour la discrimination, la limite de l’information disponible ainsi que par des croyances. Mais dans tous les cas, les discriminations peuvent être rapprochées de l’existence de groupes sociaux : les stéréotypes visent par nature même certains groupes. Les groupes sociaux peuvent être définis comme des ensembles d’individus partageant un ensemble de normes et des destinées interdépendantes. L’analyse économique a récemment contribué à la compréhension de l’identité de groupe sur les plans théorique (Akerlof et Kranton, 2000, 2010; Horst et al., 2006) et expérimental (Charness et al., 2007; Chen et Li, 2009; Benjamin et al., 2010). Les individus valorisent l’appartenance à un groupe, mais l’introduction de discriminations peut modifier cette valorisation, et pousser les individus à reconsidérer leurs positions par rapport aux groupes sociaux. Ceci n’est pas neutre en termes psychologiques. La prise en compte d’une psychologie plus complexe dans les modèles économiques est la base de l’économie behaviorale (Rabin, 1998). Ici, nous pourrons nous référer à la littérature sur la multiplicité des individus (Festinger, 1962; Akerlof et Dickens, 1982; Bénabou et Tirole, 2004) : au gré des stimuli environnementaux, un individu peut s’identifier plus ou moins fortement à son groupe, respecter plus ou moins strictement un idéal qu’il s’est fixé, ou faire en sorte de se plier à l’attitude qu’attend de lui un autre agent, par exemple un employeur discriminant. Or, la coexistence de ces personnalités au sein même d’un individu est susceptible de causer des tensions. Cela peut être intégrer dans une fonction d’utilité individuelle en y faisant figurer une composante de motivation sociale (appartenir à un groupe), une composante psychologique (respecter ses propres idéaux) et une composante matérielle, impactée par la discrimination. Un individu sera fondamentalement proche du groupe si les composantes psychologique et sociale sont compatibles. L’assimilation d’un individu à un groupe n’implique pas forcément la proximité de ses idéaux et de ceux de son groupe, dans la mesure où l’assimilation à un groupe est partiellement subie. De manière très directe, la satisfaction de la composante matérielle peut être au détriment de la composante sociale, si l’individu doit choisir entre groupe et absence de discrimination. En outre, le choix de s’éloigner du groupe peut susciter un coût psychologique si l’individu se sent profondément proche du groupe. La réunion des trois champs de littérature présentés plus haut semble être un terrain de recherche à même de générer des résultats originaux. Ayant recours à ceux-ci, nous proposons donc une réflexion théorique et expérimentale sur les comportements d’individus victimes de discriminations. La thèse pourra s’articuler en trois chapitres, avec un premier essai sur le management de l’identité individuelle d’un individu assimilé à un groupe discriminé, pour analyser les déterminants de sa position par rapport à son groupe. Ensuite, nous pourrons analyser les stratégies qui consistent pour l’individu à réduire les stéréotypes qui portent sur le groupe, par des actions visant à l’information du discriminant. Enfin, nous nous proposons de réfléchir aux stratégies qui consistent pour l’individu à prouver sa valeur, en fournissant un effort supplémentaire, en espérant que cela profite à son groupe.