Littérature et régime totalitaire dans les œuvres de Mussolini

par Elise Varcin

Projet de thèse en Etudes Italiennes

Sous la direction de Romain Descendre.

Thèses en préparation à Lyon , dans le cadre de École doctorale de philosophie (Lyon) , en partenariat avec École normale supérieure de Lyon (établissement opérateur d'inscription) depuis le 01-09-2014 .


  • Résumé

    Mon projet de thèse porte sur le lien entre Mussolini et la littérature et plus précisément sur le rôle que celui-ci attribue à la littérature dans le cadre du projet fasciste de création d'une civilisation nouvelle. Parmi l'imposante production journalistique de Mussolini, de nombreux articles sont consacrés à la littérature, qu'ils portent sur des écrivains italiens ou étrangers ou qu'ils soient l'expression de considérations plus générales sur l'histoire littéraire ou la fonction politique de la littérature. Mussolini s'est également essayé à l'écriture littéraire en publiant en 1909, alors jeune socialiste, un roman anticlérical intitulé Claudia Particella, l'amante del cardinale puis son Journal de guerre écrit sur le front lors du premier conflit mondial. Son arrivée au pouvoir ne signe pas la fin de la production : dans les années 1930, il rédige notamment la biographie de son frère et co-écrit, avec le dramaturge italien Giovacchino Forzano, trois pièces de théâtre : Campo di maggio, Villafranca et Cesare qui connaissent un succès retentissant en Italie et à l'étranger. L'objectif de cette thèse sera de déterminer jusqu'à quel point et de quelle façon la littérature participe à la définition du projet totalitaire et lui est fonctionnelle, à travers l'analyse croisée des conceptions et des pratiques littéraires de Mussolini. À ses yeux, la littérature a-t-elle une simple fonction utilitaire de propagande ou est-elle plus que cela ? Dans quelle mesure peut-elle, selon le « Duce », contribuer à « faire l'Italien nouveau » ? L’un des enjeux de ce travail de recherche est de contribuer à la compréhension de la manière dont se construit le projet totalitaire dans son versant culturel. Il s’agira aussi de prêter attention aux échanges entre Mussolini et les intellectuels et écrivains fascistes qui ont, eux aussi, témoigné d'une importante réflexion sur la place de la littérature au sein du projet totalitaire. Mon travail de thèse s'oriente pour le moment vers trois hypothèses de recherche qui correspondent à trois manières qu'aurait Mussolini d'envisager la littérature. La première hypothèse est celle d'une conception mussolinienne de la littérature comme expression d'un génie national, fonctionnelle au projet totalitaire : en révélant ce qu'il y a de plus profond et de plus essentiel chez un peuple, la littérature contribuerait au culte de la nation italienne et fasciste que Mussolini appelle de ses vœux. La deuxième hypothèse est celle de la politisation et de la sacralisation du discours sur la littérature. Conformément à la vocation totalitaire du régime fasciste, tous les aspects de la vie publique et privée des Italiens, toutes les manifestations et expressions culturelles et artistiques acquièrent une dimension politique. La lecture fasciste et en particulier mussolinienne des œuvres littéraires semble être, elle aussi, soumise à un processus de politisation et de « fascistisation ». Dès 1920, Mussolini déclare que « la poésie a aussi le devoir de susciter l'enthousiasme et d'allumer la foi » . Ma thèse s'interrogera sur les contenus et les modalités du discours politisé et sacralisé sur la littérature, en envisageant la manière dont les textes littéraires deviennent des textes sacrés si bien qu'il n'en subsiste qu'une seule lecture, univoque et totalitaire. Enfin, la troisième hypothèse de recherche porte sur Mussolini écrivain. L'interprétation de la littérature s'accompagne chez Mussolini d'une pratique de l'écriture littéraire et créative qui n'a jamais été étudiée en tant que telle . L'objectif de notre projet sur ce point est d'interroger la fonction et la valeur qu'attribue Mussolini aux textes qu'il écrit : s'agit-il d'un rôle fonctionnel au projet totalitaire ou simplement d'une forme de divertissement ? La réponse à cette question pourra apporter une contribution importante au questionnement plus général sur le rôle politique que Mussolini attribue à la littérature. Pour étayer ces hypothèses, une première étape de la recherche est la constitution d'un corpus des textes de Mussolini portant sur la littérature. Ce travail préliminaire est l'objet du mémoire sur lequel j'ai travaillé lors de mon master 2 d'histoire de la pensée politique. Il se fonde sur la lecture de l'Opera omnia, recueil en 35 volumes des écrits et discours de Mussolini composés entre 1901 et 1945 et rassemblés par les historiens Edoardo et Duilio Susmel après la Seconde Guerre mondiale. À ce corpus, s'ajoutent les écrits plus proprement littéraires de Mussolini, mentionnés plus haut. Le travail sur ce corpus devra s'accompagner d'une recherche à l'Archivio centrale dello Stato à Rome ainsi que dans les archives de plusieurs intellectuels avec lesquels Mussolini a entretenu des échanges suivis sur la culture et la littérature avant et après son arrivée au pouvoir, c'est-à-dire Giovanni Papini (1881-1956), Giuseppe Prezzolini (1882-1982), Ardengo Soffici (1879-1964) et Gabriele D'Annunzio (1863-1938). À partir de ces sources primaires, le travail de thèse s'articulera autour de quatre axes principaux. Un premier axe de réflexion, partant de la définition de la littérature comme génie national, consistera à mettre en évidence le rapport de Mussolini aux classiques italiens : quels sont les écrivains et les œuvres auxquels il attache le plus d'importance ? Quelle lecture en propose-t-il ? S'agit-il d'une lecture politisée et sacralisée de la littérature qui ferait des écrivains italiens les prophètes ou les précurseurs du régime fasciste ? Un autre axe de recherche, toujours lié à la question de la littérature comme expression d'un génie national, sera celui du rapport de Mussolini à la littérature étrangère. Mussolini connaissait le français, langue pour laquelle il avait obtenu une habilitation à l'enseignement en 1907, et l'allemand. On trouve dans l'Opera omnia des comptes rendus critiques de recueils de poèmes en français et d'ouvrages en allemand, des hommages à des écrivains étrangers ainsi que des notes sur la littérature russe. J'étudierai l'évolution de son rapport à la littérature étrangère et sa manière de considérer les grands écrivains étrangers tout au long de son parcours politique : la Première Guerre mondiale, les différentes alliances que noue le régime fasciste avec les pays européens puis la constitution de l'Empire provoquent-elles une modification de son évaluation de la littérature étrangère ? Un troisième axe de recherche sera l'analyse des relations entre Mussolini et les écrivains futuristes et/ou fascistes, notamment Papini, Prezzolini, Soffici et D'Annunzio. Ces intellectuels, que Mussolini connaît personnellement et avec lesquels il entretient un rapport épistolaire suivi et une discussion nourrie, y compris sur la littérature, partagent avec lui cette même conviction de participer à la construction d'une nouvelle civilisation. Le fascisme représente pour eux la possibilité de réaliser la nouvelle Italie à laquelle ils aspirent. Les représentants du futurisme, comme Marinetti, affichent même explicitement leur objectif révolutionnaire de transformation totale de l'homme, définitivement libéré de tout lien avec le passé. Le futurisme est en outre le seul mouvement d'avant-garde du XXe siècle à donner naissance à un véritable parti politique qui a l'ambition de mettre en place une révolution anthropologique visant à la création de l'Italien nouveau. Je voudrais comprendre comment les conceptions littéraires de Mussolini se transforment et évoluent à travers ses échanges avec eux, avant et pendant le régime fasciste. Je m'appuierai pour cela sur l'analyse comparée de leurs articles et essais sur la littérature ainsi que sur les différentes correspondances épistolaires. Enfin le dernier axe de recherche concerne l'écriture créative et littéraire de Mussolini. Mussolini ne s'est pas contenté d'exprimer des réflexions sur la littérature, il s'est également essayé à l'écriture littéraire tout au long de son parcours politique.On peut tout d'abord se demander quelle valeur et quelle fonction Mussolini accordait à ces textes. Ont-ils pour Mussolini une valeur littéraire ? S'intègrent-ils au projet totalitaire ou sont-ils une simple distraction ? L'écriture relève-t-elle uniquement d'une activité de divertissement, qui trouve en elle-même sa propre fin, ou a-t-elle toujours une finalité politique ?


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