Renouveau et fonctions du dialogue chez les conversationnalistes européens des XIXe et XXe siècles : landor, Leopardi, Claudel, Valéry

par Swann Spies

Projet de thèse en Littérature Générale et Comparée


14:00 Lieu envisagé : ENS de Lyon

Sous la direction de Eric Dayre.

Thèses en préparation à Lyon , dans le cadre de École doctorale Lettres, langues, linguistique, arts (Lyon) , en partenariat avec École normale supérieure de Lyon (établissement opérateur d'inscription) et de Cercc (laboratoire) depuis le 18-09-2014 .


  • Résumé

    Ce projet de thèse se propose d’étudier, dans une perspective comparatiste, le dialogue en tant que genre littéraire depuis le début du XIXe siècle jusqu’à la première moitié du XXe siècle, et plus spécifiquement, en rapport avec l’ensemble de la période, les écrivains dits « conversationnalistes » et leurs œuvres, en s’intéressant : - aux Conversations imaginaires (1824-1846) de Walter Savage Landor ; - aux Petites Œuvres morales (1827-1845) de Giacomo Leopardi ; - aux dialogues de Paul Valéry : Eupalinos, L’Âme et la Danse (1923), L’Idée fixe (1932), Dialogue de l’Arbre (1943), Mon Faust (1945) ; - aux dialogues de Paul Claudel : Le Poète et le Shamisen, Le Poète et le Vase d’encens, Jules ou l’Homme-aux-deux-cravates (1929), Richard Wagner, rêverie d’un poète français (1934), Conversations dans le Loir-et-Cher (1935), Ægri somnia (1937). Ce corpus nous permettra de procéder à une étude diachronique synthétique du renouveau du dialogue philosophique dans un contexte transeuropéen, au cours de la période qui nous intéresse. De nombreux points communs lient ces dialogues entre eux. D’une grande variété, aussi bien dans le choix des interlocuteurs que dans le registre adopté, ils témoignent de l’ordre et du désordre de la pensée, constituent un creuset littéraire ou peuvent se mélanger la gravité de Platon et la dérision de Lucien, sont un lieu d’expérimentation des conceptions philosophiques de leurs auteurs respectifs, et de la mise en œuvre d’un questionnement historique. L’on ne s’interdira évidemment pas – bien au contraire – d’étudier les autres dialogues produits lors de cette même période, qui recèlent, selon leur auteur et leur date de composition, des enjeux très divers : des réflexions métaphysiques en lien avec la création d’une pensée historique chez Renan, une argumentation pamphlétaire à l’encontre du Troisième Empire chez Joly, un retour au dialogue des morts dans la plus pure tradition lucianesque chez Traill, etc. Les perspectives d’étude sont nombreuses. Nous aborderons d’abord le problème du rapport générique du dialogue, en tant que forme littéraire, à la prose romanesque, à la dramaturgie théâtrale, au pamphlet, à l’essai philosophique, au récit historique, et bien sûr à la poésie, en insistant sur la question des références classiques et de leur influence. Il sera donc utile de définir avec précision les enjeux de la forme dialogique, qui ne se résument jamais chez nos auteurs à un simple artifice rhétorique, qui n’aurait qu’un but pédagogique, comme cela a pu être le cas pour de nombreux dialogues didactiques de l’âge classique. Nous étudierons comment les auteurs de notre corpus parviennent à se réapproprier la forme du dialogue, en revenant sur l’histoire littéraire longue et fournie de ce genre. Les héritages se font multiples et amènent les conversations qui nous intéressent à changer de ton, de sujet, de forme, en suivant les différentes inclinations des dialogues antiques : à la maïeutique socratique s’ajoutent le débat philosophique cicéronien et surtout le comique et la satire de Lucien, dont les dialogues des morts et les dialogues des dieux constituent une influence extrêmement vivace. En effet, ces « sous-genres » du dialogue détiennent une importance capitale au sein de notre corpus. Largement majoritaires chez Landor, présents chez Leopardi et chez Valéry, à défaut de l’être chez Claudel (malgré de constants accents mélancoliques et poétiques, caractéristiques de cette forme), ces dialogues spécifiques s’inscrivent dans la tradition initiée par les Dialogues des morts et les Dialogues des dieux de Lucien de Samosate. Le dialogue d’idées, forme qui remet alors sur un pied d’égalité les interlocuteurs qui l’utilisent, devient le moyen de l’avènement d’une parole partagée, en mouvement dialectique constant, démocratique, et pour ainsi dire horizontale, à l’opposé de la verticalité de la parole dogmatique. La grande liberté formelle des dialogues de notre corpus rejaillit ainsi à la fois sur leurs contenus, mais également sur la conception politique que sous-entendent ces mises en scène. En retraitant des sujets philosophiques sous de nouveaux angles, en remettant constamment en doute les acquis de la science et de la technique, en interrogeant les codes sociaux de leur époque, ces conversations philosophiques, loin de se complaire dans un confort de pensée, permettent aux personnages (et aux auteurs eux-mêmes) de reprendre à leur compte le doute hyperbolique de Descartes, afin d’ouvrir des failles au sein d’un discours qui, sans cela, paraîtrait sclérosé. Ces failles sont multiples : le profond pessimisme de Leopardi, la critique historique de Landor, le questionnement constant de Valéry, l’imagination poétique et l’universalisme de Claudel… La conversation devient alors le lieu de la parole pure, libre, directe, polémique, satirique ; le lieu de mise en œuvre de la « pointe » conversationnelle chère à La Fontaine, du Witz des romantiques ; le moment d’une réécriture totale en matière esthétique, philosophique et surtout historique. Les personnages ayant réellement existé, choisis pour leurs connotations référentielles, trouvent le moyen de transcender le temps historique, et de se retrouver, aux Enfers ou ailleurs, capables de disserter, en tant que « conversants » dotés d’une conscience supérieure qui leur permet de dépasser le cadre des faits réels, de leur inscription concrète dans l’histoire. Ces êtres qui dialoguent, bien que « délimités » historiquement, sont alors capables d’opérer la critique de leur propre historicité, et font alors œuvre de réécriture, en réinterprétant les faits d’une manière originale. Ils prennent alors un statut d’historien voire d’auto-historien, en réinventant sans cesse leur propre statut, à mi-chemin entre leur réalité factuelle et la fictionnalité que leur procure le dialogue littéraire. La fiction dialogale utilise ces figures avec souvent, certes, un souci de crédibilité et de vraisemblance, mais tout en se permettant de les remodeler au gré d’une pensée intellectuelle propre à chaque auteur, devenant presque parfois des « marionnettes », selon le mot de Valéry. Les figures historiques et mythiques sont peu à peu « démythologisées », afin d’aller au-delà de la première impression que chaque nom choisi par l’auteur exerce a priori dans un imaginaire collectif modelé par la connaissance historique, scientifique, littéraire. Les jeux chronologiques et spatiaux permettent par ailleurs aux dialogues philosophiques de s’écouler parfois dans un hors-temps, dans un hors-espace, dans une sorte d’anachronisme transhistorique où la conscience d’être se conjugue avec la conscience d’agir. De même les enjeux temporels prennent, au sein de notre corpus, une place primordiale : il s’agira d’étudier en quoi l’attachement de tel ou tel personnage à un contexte historique entre en résonnance avec l’époque de l’écriture ; en quoi le choix d’une perspective surplombante, en lieu et place d’une inscription précise dans une temporalité précise, permet aux personnages de posséder une vision maîtrisée du flux de l’histoire, et comment ils le mettent en œuvre dans le cadre d’une redéfinition des conceptions politiques et sociales ; en quoi l’intemporalité permet également l’avènement de l’universalité, et d’une pensée globalisante ; en quoi enfin cette possibilité d’arracher les interlocuteurs de ces dialogues au réel permet de redéfinir les critères esthétiques, artistiques, poétiques dans une perspective détachée de toute contingence historique. Le dialogue se crée alors un lieu, un temps originaux ; il devient parfois son propre lieu, son propre temps ; et ainsi devient le lieu du discours sur ce qu’est et sur ce que peut la parole, dans son rapport avec l’histoire, avec la vérité, avec l’imagination. Il sera nécessaire de questionner le caractère possiblement dialogique des langues de notre corpus, en mettant entre autre en question l’affirmation, due à Galiani, que le français serait une « langue dialoguante » par essence. Les jeux d’écart sur la langue sont nombreux, et le premier d’entre eux concerne le statut de la langue de l’auteur, ainsi que celle de chaque personnage. Ces paroles se confondent-elles tout le temps, sont-elles parfois différentes, voire contradictoires ? Une autre question essentielle se pose alors, d’ordinaire réservée aux études théâtrales : celle de la double destination de l’écriture dialoguée. La parole, destinée à la fois à l’interlocuteur au sein du dialogue et au lecteur lui-même, se démultiplie en se théâtralisant, et par ce biais s’écarte d’une compréhension immédiate et univoque. Ces dialogues nous invitent à savoir lire entre les lignes, et à parvenir à discerner les modalités de ce double discours des personnages. La réception à plusieurs niveaux par le lecteur traduit donc la nécessité de s’interroger sur les configurations de l’énonciation, mais également sur la possibilité, très présente dans l’ensemble de notre corpus, de l’apparition de l’élan poétique. C’est bien le dialogue qui permet cette épiphanie de la poésie dialogique ; dialogue qui semble parfois devenir un véritable chant amoébée, au sein duquel la parole se tisserait et se tresserait au rythme d’un texte signé à deux, comme un contrat poétique, consubstantiel à la mise en œuvre d’une pratique démocratique du langage.


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