Un imaginaire du lien. Famille et Société dans le théâtre indépendant argentin (1975-2015)

par Joana Sanchez

Thèse de doctorat en Etudes ibériques et ibéroaméricaines

Sous la direction de Carole Egger.

Thèses en préparation à Strasbourg , dans le cadre de École doctorale Humanités (Strasbourg ; 2009-....) , en partenariat avec EA4376 CHER (Culture et Histoire dans l'Espace Roman) (laboratoire) depuis le 15-09-2014 .


  • Résumé

    Le théâtre argentin se caractérise aujourd'hui par une production hétérogène et variée, tant sur le plan formel que thématique, si bien que Jorge Dubatti, professeur, critique et historien du théâtre parle de véritable « conquête de la diversité » par la scène contemporaine du Río de la Plata. Néanmoins, force est de constater que, parmi les propositions les plus hétéroclites, un thème est récurrent et ne cesse d'alimenter la production théâtrale des deux dernières décennies : celui de la famille, et plus particulièrement celui de la famille en crise, que les critiques argentins ont défini comme la thématique de la « famille dysfonctionnelle ». Cette notion de « famille dysfonctionnelle » – qu'il faut interroger – renvoie à des œuvres qui présentent des familles fragmentées, déchirées, minées par une violence féroce, qui s'opposent au modèle de l'institution familiale stabilisatrice, vecteur de paix et d'intégration ancré dans l'imaginaire social. Cette image de la famille idéale a longtemps été véhiculée, en Argentine, par des séries télévisées phares qui ont imprégné l'imaginaire collectif, telles que La familia Falcón, dans les années 1960, ou plus récemment Los Campanelli, ou La familia Benvenuto dans lesquelles les conflits finissaient toujours par se résoudre grâce la solidarité, l'affection ou l'autorité du patriarche. Rien de tel sur les planches actuelles où l'institution familiale vole en éclats et les relations conventionnelles entre ses membres s'effritent. La famille n'est plus un refuge, mais une fabrique de névroses où apparaissent tous les dérèglements émotionnels, la maison devient un champ de bataille et le foyer un espace asphyxiant. De nouvelles lignes de fracture viennent miner les relations familiales, telles que l'inceste, la remise en question du lien filial, l'absence de figure paternelle, le doute jeté sur la paternité. L'identité, l'infertilité ou le refus d'engendrer, la rupture de la transmission intergénérationnelle sont autant de motifs récurrents au théâtre depuis les années 1990. Cette obsession des dramaturges du Río de la Plata pour la « famille dysfonctionnelle » est telle, qu'elle a pu lasser, voire excéder, de nombreux critiques qui, tout en reconnaissant la valeur et le mérite de certaines œuvres, voient dans la prolifération de la thématique non seulement un effet de mode, mais aussi un gage de publicité. La notion de « famille dysfonctionnelle » serait un élément de langage accrocheur, et choisir cet axe thématique serait une stratégie pour s'assurer l'intérêt des spectateurs et la présence d'un public important lors des représentations. La mise en scène récurrente de familles en crise relève-t-elle donc simplement d'une sorte de « stratégie marketing » de la part de l'auteur, du metteur en scène ou du directeur de théâtre qui choisit la programmation ? S'agit-il simplement d'un thème « vendeur » qui assure le succès ou est-ce le révélateur d'une crise plus profonde dans de la société argentine, dont le théâtre serait le relais ? Pourquoi ces pièces suscitent-elles l'adhésion du public ? Pourquoi cet intérêt, ce plaisir paradoxal à voir des familles qui se déchirent ? N'y aurait-il pas là l'indice d'une société également en crise qui se reconnaîtrait sur les planches et trouverait au théâtre une forme de pouvoir d'exutoire ? Pour comprendre les enjeux de l'obsession du théâtre pour la « famille dysfonctionnelle », il faut également l'inscrire dans le contexte politique, économique et social de la post-dictature. Les années 1990 sont marquées par la fin des grandes utopies politiques, par un développement de l'individualisme, par l'émergence d'une jeunesse que l'on taxe d'apolitique, que l'on perçoit en rupture avec les valeurs des générations antérieures, et à laquelle on rattache l'image d'une culture urbaine décadente de la fête, de la drogue et de l'argent. Cet imaginaire social de la violence et de la frivolité des années 1990 est en lien avec le développement du néo-libéralisme en Argentine sous le gouvernement de Carlos Ménem qui va engendrer une précarisation de la société et une transformation de ses valeurs. Jorge Dotti explique comment ce qu'il appelle la « postmodernité indigente » des années 1990 a détérioré certains modèles de vie et de liens d'appartenances, en donnant en particulier à l'aspect mercantile une valeur déterminante et une fonction structurante dans les rapports sociaux. Le chômage, la prolétarisation de la classe moyenne, la marginalisation des secteurs sociaux les plus défavorisés trouvent leur point culminant dans la crise économique de 2001 en Argentine qui consacre la désintégration de la société. De plus, le retour à la démocratie n'a pas pour autant effacé le passé et les horreurs de la dictature qui marquent toujours profondément l'actualité et les mentalités. Guerre des Malouines, « desaparecidos », Mères de la Place de Mai, collectif HIJOS luttant pour retrouver l'identité des bébés volés, remise en cause d'une Eglise catholique considérée comme trop proche du pouvoir pendant la dictature, procès en cours contre les parents « appropriateurs » ou les militaires ayant pratiqué la torture sont autant de blessures ouvertes qui stigmatisent la société argentine. L'hypothèse structurante de notre travail est donc que ces nouvelles fractures sociales, l'instabilité, la précarité des liens, le spectre de la dictature qui jette un doute sur l'identité de chacun, sont à la source de l'apparition (ou de la réapparition) de la thématique de la famille en crise au théâtre. La décadence familiale serait à l'image de la perception que la société a d'elle-même, c'est-à-dire celle d'une société en crise.


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