Les formes de participation des associations à l’action publique en Tunisie : référentiels et configurations locales de l’action associative après la révolution

par Damiano De facci

Projet de thèse en Sociologie et sciences sociales

Sous la direction de Jean-Yves Moisseron.


  • Résumé

    Dans le contexte de l’essor des associations qui a suivi la révolution tunisienne de 2011, cette thèse interroge la participation des associations au changement des politiques publiques qui ont favorisé la marginalisation sociale et territoriale sous l’ancien régime. Adoptant une approche de sociologie de l’action publique, la thèse s’appuie à la fois sur l’analyse des réseaux d’acteurs, des coalitions et de leurs systèmes de représentation et sur l’analyse localisée des configurations associatives de Kasserine et de Sfax. Cette approche permet d’étudier la fonction institutionnelle des réseaux associatifs, tissés à la fois à partir des trajectoires des activistes et des dispositifs mis en place par les associations, et de saisir des formes de régulation particulières à des échelles plus petites. La première partie de la thèse montre que la discontinuité majeure issue de la révolution se situe d’une part au niveau de la pluralité d’acteurs aux projets différents et de lieux qui rentrent en jeu dans la définition de l’action publique ; et d’autre part au niveau de la perte du monopole du pouvoir de l’État et de l’ancien parti hégémonique. Des référentiels émergent pour penser une action publique renouvelée, où les associations sont impliquées en tant qu’acteur majeur. Ils légitiment des programmes, des instruments et des systèmes de coordination territoriale censés contrer les situations de marginalité et renouveler l’action publique dans un sens plus démocratique et inclusif : l’économie sociale et solidaire, la charité religieuse, la démocratie participative. La deuxième partie de la thèse s’attache à analyser l’émergence de configurations locales de l’action associative à partir des coalitions et des réseaux constitués à la fois dans l’engagement et avec la mise en œuvre de projets. Dans la ville de Kasserine, la participation des associations à l’action publique relève d’une économie politique locale liée aux ressources de la coopération internationale. La situation de concurrence entre associations, notamment pour s’accaparer l’aide technique et financière internationale, permet l’émergence de réseaux d’insertion où l’impératif entrepreneurial joue à la fois comme distinction et comme stratégie d’insertion. En revanche, dans la ville de Sfax, les associations jouent un rôle clé de construction de coordinations entre acteurs différents. À partir d’un circuit de ressources internes, la construction de réseaux d’associations crée une véritable gouvernance territoriale, où des formes de régulation sectorielle locale s’instituent, notamment dans les domaines des politiques sociales et de la participation aux décisions municipales. La pluralité des référentiels et des logiques d’engagement, le jeu des coalitions et les régulations locales articulent la pluralisation sociale et idéologique à la différenciation de sphères socio-professionnelles spécialisées et au polycentrisme institutionnel et territorial. L’articulation de ces processus entraîne la réorganisation des liens de dépendance, au-delà du centre étatique. L’analyse localisée montre, d’une part, l’émergence de configurations dépendantes de l’international, qui favorisent la bureaucratisation de l’action associative comme mode d’insertion. De l’autre, elle met au jour les prétentions hégémoniques de certains groupes sociaux engagés dans les associations, qui procèdent d’une logique élitaire outre que de la managérialisation.

  • Titre traduit

    Tunisian associations and their participation in public policies : referentials and local configurations in Post-revolutionary Tunisia


  • Résumé

    In the context of the “associative boom” following the Tunisian revolution in 2011, this thesis questions the role that associations played in the transformation of those public policies that caused social and territorial marginalization during the old regime. Based on the sociology of public action, the analysis is based both on the investigation of actors' networks, their coalitions, their ideological references, and on the localized observation of the associative milieu in Kasserine and Sfax. This approach first allows us to study the institutional role of associative networks, based on activists' trajectories and the projects set up by local associations. They then make it possible to grasp particular forms of regulation at smaller scales. The first part of the thesis highlights that the significant discontinuity resulting from the revolution lies, on the one hand, on the multiplicity of actors handling different projects and on those spaces that came into play in the definition of 'public action'; on the other hand, on the state and the old regime's ruling party loss of power after the revolution. In this scenario, associations size the opportunity to rely on new frames, such as social and solidarity economy, religious charity, participative democracy, to rethink a renewed public action, where they play as major actors. Indeed, these new frames inform programs, instruments, and systems of local coordination that are supposed to counter the situations of marginality and renew public action more democratically and inclusively. The second part of the thesis aims to analyze the emergence of local configurations of associative action ranging from coalitions to networks, based on activists' social engagement in the associative milieu and on the implementation of shared projects. In the city of Kasserine, the associations' participation in public action is part of a local political economy relied upon international cooperation's symbolic and material resources. Competition among associations to get technical and financial international assistance allows the emergence of local networks where the entrepreneurial imperative plays both a selective and inclusive strategy. In the city of Sfax, instead, associations play a crucial role in building a system of coordination among different actors. Building networks from their resources, associations develop a system of local governance by creating local forms of sectoral regulation, notably in the domain of social policies and municipal participatory democracy. The plurality of frames and logics of engagement, different coalitions' interactions, and local regulations link social and ideological pluralization to the differentiation of specialized socio-professional spheres and institutional and territorial polycentrism. The articulation of these processes leads to the reorganization of dependency relationships, beyond the state's control. The localized analysis shows, on the one hand, the emergence of internationally dependent systems that favor the bureaucratization of associative action as a model of inclusion. On the other hand, it reveals the hegemonic claims of certain social groups engaged in the associative field, based on an elitist and a managerial logic.