L'État vampire. Don de sang, transfusion sanguine et politiques de la vie au Gabon

par - Tonda Maheba

Projet de thèse en Sociologie

Sous la direction de Joëlle Vailly.

Thèses en préparation à Paris, EHESS , dans le cadre de École doctorale de l'École des hautes études en sciences sociales depuis le 06-12-2013 .


  • Résumé

    Au milieu des années 1990, lorsque les banques de sang furent instituées en Afrique centrale comme des remparts à l’épidémie du sida par un renforcement de l’attention portée à la sécurité transfusionnelle, le recours aux donneurs de sang bénévoles fut également inscrit au rang de priorité des politiques de collecte de sang. Pourtant, près d’une trentaine d’années après, la collecte de sang au Gabon repose en très grande majorité sur des prélèvements sanguins effectués auprès de donneurs de sang familiaux ou de militaires, considérés par des études épidémiologiques comme des populations à « risque » ou à « haut risque » transfusionnel. Cette thèse propose une analyse sociologique des politiques et de la pratique du don de sang au Gabon, à partir de cette situation qui perdure. Le constat qui se dégage des enquêtes de terrain menées par entretiens et observations simples ou participantes à Libreville, Lambaréné et Franceville, rend compte de tensions entre les structures étatiques ayant en charge cette question de santé, et le public dont elles sont censées prendre soin. Pour les responsables des banques de sang, les dons de sang compensatoires obligatoires à la charge des familles des patients à transfuser et la cession payante des poches de sang, décriés par le public, sont indispensables à leur fonctionnement et constituent une réponse à l’absence de « culture du don de sang des Gabonais ». Pour les usagers de ces structures en revanche, cela participe d’une forme d’injustice ou d’enrichissement à leurs dépens, tant cela relève d’une logique contradictoire avec la dénomination de « don » accolée à ce geste. C’est pour eux la preuve que l’État, dans un contexte social marqué par l’endémicité de la violence (politique, économique, des « crimes rituels », etc.) qu’il est accusé d’entretenir, n’accorde aucune importance à leur vie. De cette opposition émerge un ensemble de questions touchant aux valeurs d’usage du sang et à la valeur de la vie, cette dernière étant naturellement constituée, pour tous, comme ce que le don de sang permet de « sauver ». Ce point de convergence qui peut sembler paradoxal souligne en réalité le caractère plus complexe, dialectique, de cet objet d’étude et l’existence de nœuds de tensions autour de la gestion étatique des dons de sang. Des tactiques individuelles ou familiales de solidarité ciblée répondent ainsi aux stratégies de collecte de sang, ou encore, la condamnation de la marchandisation des produits sanguins n’est pas contradictoire avec le désir de se faire rémunérer en contrepartie d’un don de sang. Pour comprendre comment fonctionne et se maintient ce dispositif dans lequel les deux pôles s’incriminent mutuellement, et expliquer pourquoi et à qui l’on donne du sang, mais aussi définir les politiques et pratiques qui fixent la valeur de la vie dans ce contexte, l’hypothèse adoptée est celle portée par le concept opératoire d’État vampire. Par ce dernier, qui tient compte de la définition émique locale du vampire, représentant à la fois les forces mystiques de la sorcellerie et des dispositions individuelles qui poussent à agir, il s’agit de rendre compte du rapport social de prélèvements sanguins entretenu par la constitution de sujets reproduisant paradoxalement les logiques de fonctionnement des dispositifs transfusionnels qu’ils critiquent et auxquels ils croient s’opposer. De là découlent des politiques de la vie marquées par l’aveuglement des sujets quant à leur réduction à n’être que des valeurs d’usages corporelles travaillant à leur propre vampirisation par l’État, détenteur du pouvoir/savoir transfusionnel.

  • Titre traduit

    The Vampire State. Blood Donation, Blood Transfusion and Politics of Life in Gabon


  • Résumé

    In the mid 1990's the resort to voluntary blood donors had been listed as top priority of blood collection politics, as the blood's bank were introduced in central Africa as bulwarks of the HIV AIDS epidemics by the reinforcement of the of the attention paid to transfusion security. Yet, nearly a thirty years later, blood collection in Gabon relies in a large part to blood samples made on family or military donors, who are considered as being population of "risked" or " high risked" transfusion by epidemiological studies. This thesis proposes a sociological analysis of the politics and the practice of blood donation in Gabon, on the basis of this ongoing situation. The point that emerges from the field survey conducted by interviews and simple or participatory observations at Libreville, Lambarene and Franceville, give a full account of the tensions between the state structures being in charge of this public issue, and the public that they are supposed to look after. For the responsible of the blood banks, the compulsory compensatory blood donations at the expense of the families of the patients to be transfused as well as the paying service of blood bags, which are denounced by the public, are necessary for its operation and constitute a response to the absence of a "Gabonese culture of blood gift". However, for the users of these structures, this plays a part to a form of injustice or enrichment at their expense, for it refers to a contradictory logics with the denomination of "gift" stuck to the gesture. To them this is the evidence that the State, in a context stricken by rampant violence (political, economic, of "ritual crimes" etc.) which it is accused of supporting, does not care about their lives at all. Out of this opposition appears a set of questions addressing the values of blood use and the value of life, the latter being naturally made, for all, as being what the blood donation truly "saves". This converging point which may be paradoxical underlines in reality either the complex or the dialectical nature of this object of study and the existence of voltage node around the state management of blood donation. Individual or family tactics of solidarities target oriented respond then to the strategies of blood collection, or more to the denunciation of the commodification of blood products does not contradict with the desire to pay to the counterpart of the blood donation. to understand how this device works and how it is maintained in this blame game where the two poles mutually incriminate and explain why and to whom blood is given, but also defining the politics and practice which determine the value of life in this context, the assumption adopted is the one carried by the operating concept of vampire State. By this latter, which takes into account the local emic of vampire, representing both the mystical forces of sorcery and the individual manner which drive to act, it is about accounting for the social relationship to blood sampling supported by the constitution of the subjects paradoxically reproducing the logics of operation of the transfusion devices that they criticize and they think they oppose to. With this in mind, it ensues politics of life marked by the blindness of subjects as far as their reduction to become bodily use values working for their own vampirization by the State, which holds power/ transfusion knowledge.