Ni hasard ni projet. : genre, sexualité et procréation pendant la jeunesse en Russie (années 1970-années 2010)

par Mona Claro

Thèse de doctorat en Sociologie

Sous la direction de Michel Bozon et de Juliette Rennes.

Thèses en préparation à Paris Sciences et Lettres , dans le cadre de École doctorale de l'École des hautes études en sciences sociales , en partenariat avec Paris, EHESS (établissement de préparation de la thèse) depuis le 06-01-2014 .


  • Résumé

    Cette thèse s’intéresse d’un point de vue sociologique et socio-historique aux parcours d’entrée dans l’âge adulte de deux générations de femmes russes, en se focalisant sur l’entrée dans la sexualité, dans la conjugalité, et dans la maternité. Des entretiens ont été menés à Moscou ou à Saint-Pétersbourg avec des femmes (N=32) et des hommes (N=12). Les personnes interrogées sont majoritairement diplômées, entrées dans l’âge adulte avant et après la perestroïka (entre les années 1970 et 2010), et parmi elles les parcours atypiques (avec un premier enfant tardif ; sans enfants ; homo- et bisexuels) sont surreprésentés. Par ailleurs, deux corpus de presse ont été analysés (articles et rubriques relatives au courrier du lectorat d’une part dans un magazine soviétique de vulgarisation médicale, d’autre part, dans un magazine post-soviétique pour adolescent·e·s). D’une génération à l’autre, la transition du socialisme d’État au capitalisme s’est accompagnée de nouvelles possibilités et contraintes, et les évolutions de l’encadrement politique de la contraception et de l’avortement depuis les années 1970 font émerger des modèles inédits pour le gouvernement de soi dans le domaine procréatif. L’âge moyen de la première maternité a reculé, et les normes (notamment de genre et d’âge) qui prévalent lors des débuts sexuels et amoureux se sont largement recomposées ; la diffusion inédite de méthodes de contraception technologiques (préservatif surtout, pilule dans une moindre mesure) a joué un rôle-clé dans ces évolutions. Une analyse des socialisations genrées à la sexualité et au contrôle des naissances (en famille, à l’école, entre pairs, par les médias, notamment) est menée pour chacune des deux générations. À une génération de femmes qui avait un premier enfant pendant les études, ou très rapidement après, succède en Russie post-soviétique, dans les grandes villes, une génération qui fait l’expérience d’une « jeunesse sexuelle » inédite. Par là, on entend une période de la vie légitimement dédiée à des relations (hétéro)sexuelles idéalement protégées, dans le cadre d’un ou de plusieurs couple(s) successif(s), cohabitant(s) ou non, possiblement sans perspective de mariage ni de maternité. Mais la montée en puissance d’un tel idéal de maîtrise de la fécondité en début de vie sexuelle n’implique pas nécessairement que la naissance du premier enfant soit vécue sur le registre du projet conjugal concerté et soigneusement planifié. Plus les jeunes femmes avancent dans la vingtaine, plus elles sont assignées au sérieux conjugal, et plus, dès lors qu’elles sont en couple hétérosexuel stable, une injonction à la maternité précoce peut entrer en contradiction avec l’idéal de maîtrise du risque de grossesse. Il est alors banalisé – voire valorisé – de glisser tacitement d’une sexualité contraceptée à une sexualité potentiellement féconde, et de vivre la naissance de son premier enfant sur le registre du destin maternel et de l’abnégation.

  • Titre traduit

    Neither by chance, nor planned. Gender, sexuality and childbearing during youth in Russia (1970s-2010s)


  • Résumé

    This study addresses, from a sociological and sociohistorical point of view, the transitions to adulthood of two generations of Russian women by focusing on their entry into sexuality, into conjugality and into motherhood. Interviews were held in Moscow and in Saint Petersburg with women (N=32) and men (N=12). A majority of respondents are highly educated and reached adulthood before and after Perestroika (between the 1970s and the 2010s). Atypical life course experiences are overrepresented among them (having a late first child, not having children, homo- and bisexual life courses). In addition, two series of press articles were analyzed (articles and features devoted to readers’ letters from both a Soviet popular medical magazine, and a post-Soviet teenage magazine). From one generation to the next, the transition from State Socialism to capitalism has brought new opportunities and constraints, while developments in the way contraception and abortion have been managed by the authorities since the 1970s have led to the emergence of new models of self-government, regarding fertility control. The average age at entry into motherhood has risen and the norms (in particular those related to gender and age) that prevail in early stages of sexual and love trajectories have been largely reshaped. The unprecedented diffusion of technological contraceptive methods (especially condoms and, to a lesser extent, the pill) has played a key role in those developments. An analysis of gendered socialization with respect to sexuality and birth control (for instance in the family, at school, among peers or via the media) is conducted for each of these two generations. The generation of women who had a first child while being students in higher education, or very quickly afterwards, was followed, in the large cities of post-Soviet Russia, by a generation who experienced an unprecedented “sexual youth”. This term is understood as a life stage that is legitimately devoted to ideally protected (hetero)sexual relationships, within one or several successive relationship(s), cohabiting or not, possibly with no prospect of marriage or childbearing. However, the increasing importance of this ideal of fertility control in early sexual life does not necessarily signify that the first birth is experienced as a concerted and carefully planned conjugal project. Young women advancing through their twenties are increasingly exhorted to take their conjugal life seriously, and once they are in a stable heterosexual couple, injunctions to early motherhood may conflict all the more strongly with the ideal of avoiding pregnancy. As a consequence, it tends to be common – or even valued – to tacitly shift from a sexuality involving contraception to a potentially fertile sexuality, and to experience the first birth as one’s inevitable maternal destiny and as a form of self-sacrifice.