Changement social chez les Peuls du Fuuta-Jaloo, de 1920 à nos jours : du Pastoralisme au Commerce.

par Arsène Camara

Projet de thèse en Histoire, sociétés et civilisatons

Sous la direction de Robert Edmond Ziavoula et de Ismaël Barry.

Thèses en préparation à Paris, INALCO en cotutelle avec l'Université Général Lansana Conté de Sonfonia-Conakry , dans le cadre de École doctorale Langues, littératures et sociétés du monde (Paris) , en partenariat avec Institut national des langues et civilisations orientales (Paris) (Université de Préparation) , CESSMA (Centre d'études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques), Laboratoire (laboratoire) et de LASAG (Laboratoire d'Analyse Socio-Anthropologique de Guinée) (equipe de recherche) depuis le 01-10-2013 .


  • Résumé

    En matière de genre de vie, le critère le plus classique utilisé pour identifier les Peuls reste le pastoralisme. Or, depuis plusieurs décennies des travaux de recherche tentent de démontrer que ceux du Fuuta-Jaloo connaissent une évolution qui les éloigne de plus en plus de cette activité traditionnelle; notre thèse s'inscrit dans cette logique. En effet, alors qu’il est resté longtemps la région la plus indifférente voire la plus fermée vis-à-vis des activités commerciales, le Fuuta-Jaloo fournit aujourd’hui les commerçants parmi les plus « dynamiques et aguerris » de la Guinée et de la sous-région ouest-africaine, et cela au détriment des mandings et d’autres groupes sociaux pratiquant le commerce. Avant 1920, et sous le contrôle des enclaves coloniales et sociétés courtières occidentales, la totalité des activités commerciales était assurée par les Libano-syriens et par les dyula , aussi bien à l’intérieur du Fuuta-Jaloo qu’à l’extérieur avec les localités environnantes dans les marchés de contact. En raison du conservatisme peul, le métier de commerçant ne recruta chez les Peuls que tardivement ; ils ne participèrent à l’intensification des échanges que surtout au titre de producteurs-vendeurs, agissant dans la plupart des cas sous la pression des impôts. Aux environs de 1920, des cas de plus en plus nombreux de Peuls pratiquant le commerce semblent avoir été enregistrés . Vers cette période, Cerno Buubakar Balansi de Poorèdaka, fut le premier commerçant peul de son village. Quelques années plus tard, la politique commerciale menée par le régime de Sékou Touré, sous-tendue par la Loi-cadre de 1964, n’a eu de cesse de s’opposer à la constitution d’une bourgeoisie autonome marchande . Cependant, la collusion étroite commerçants–fonctionnaires a permis une accumulation privée de capital dont les fondements reposaient alors sur trois facteurs essentiels. En premier lieu, l’économie de traite persistait, contrôlée par quelques commerçants privilégiés qui en partageaient les bénéfices avec les fonctionnaires des magasins d’Etat. En second lieu, la spéculation monétaire et commerciale battait son plein, reposant sur l’isolement monétaire du pays, sur la non-convertibilité du franc guinéen et sur la pénurie organisée des biens de consommation courante et le trafic avec les pays limitrophes. Enfin, les commerçants et les fonctionnaires revendaient à prix fort au marché noir des marchandises qu’ils avaient obtenues à bas prix auprès des coopératives de commerçants et de consommateurs. C’est au cours de cette période que le commerce peul s’est développé grâce à sa faculté d’adaptation à un contexte défavorable et à sa capacité d’extension géographique dans les pays voisins, à savoir : le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Libéria et la Sierra-Leone. Avec le libéralisme économique intervenu sous le régime de Lansana Conté, la Guinée est devenue en 1984 un eldorado pour les hommes d’affaires guinéens installés à l’étranger, comme pour un certain nombre d’opérateurs économiques ouest africains. La libéralisation des échanges commerciaux et les mesures qui l’accompagnent ont attiré vers les secteurs d’importation et de distribution des denrées de première nécessité, bon nombre d’opérateurs économiques. Ce phénomène créa l’illusion de l’ouverture à la concurrence du marché guinéen. Dans cette conjoncture, les commerçants guinéens « de l’intérieur » ont su s’adapter à la nouvelle situation pour tirer profit des possibilités qui s’offraient à eux. Les opérateurs économiques qui contrôlent aujourd’hui l’importation des denrées de première nécessité, comme le riz, se différencient par leur itinéraire entrepreneurial, leur capacité de financement, leur maîtrise du marché international et leur mode d’insertion dans l’économie guinéenne. Il est particulièrement intéressant de chercher à comprendre pourquoi cette région, où l’élevage a occupé autrefois une place privilégiée dans le processus d’accumulation des richesses et de différenciation sociale, ait progressivement délaissé cette activité au profit du commerce jadis réservé aux Mandings . Ce qui est aussi passionnant dans le cas spécifique de la communauté peule du Fuuta-Jaloo, c’est le fait que l’irruption de l’économie monétaire en son sein a provoqué un profond bouleversement au sein des structures socio-professionnelles entraînant une réelle restructuration de la pratique des métiers. Le commerce a imprimé des marques spontanées de désagrégation à tous les divers « paliers en profondeur de la réalité sociale », modifiant et adaptant sur des bases nouvelles les relations inter-individuelles.

  • Titre traduit

    Social change among the Fuuta-Jaloo Fulani, from 1920 to today : from pastoralism to trade


  • Résumé

    In terms of lifestyle, the most classic criterion used to identify Fulani remains pastoralism. However, for decades researches have tried to demonstrate that those of Fuuta-Jaloo are experiencing a development that is moving away more and more from this traditional activity; our thesis is part of this logic. Indeed, while it remained for a long time the most indifferent or even the most closed region in front of the commercial activities, the Fuuta-Jaloo today provides the traders among the most "dynamic and hardened" of Guinea and of the West African sub-region, to the detriment of the Mandingo and other social groups engaged in trade. Before 1920, and under the control of the colonial enclaves and western courier companies, all the commercial activities were carried out by the Libano-Syrians and by the dyula, both inside the Fuuta-Jaloo and outside with the surrounding localities in the contact markets. Due to Peul conservatism, the trade of the merchant recruited among the Peuls only belatedly; they participated in the intensification of trade only mainly as producers-sellers, acting in most cases under the pressure of taxes. Around 1920, more and more cases of Fulani practicing trade seem to have been registered. Around this time, Cerno Buubakar Balansi of Poorèdaka, was the first Peul trader in his village. A few years later, the commercial policy pursued by the Sekou Toure regime, underpinned by the 1964 Framework Law, constantly opposed the constitution of an autonomous merchant bourgeoisie. However, the close collusion between traders and civil servants allowed a private accumulation of capital whose foundations were then based on three essential factors. In the first place, the economy of trade continued, controlled by a few privileged traders who shared the profits with the officials of the state stores. Secondly, monetary and commercial speculation was in full swing, based on the country's monetary isolation, on the non-convertibility of the Guinean franc and on the organized shortage of consumer goods and traffic with neighboring countries. Finally, traders and officials resold at a high price on the black market goods they had obtained at low prices from merchant and consumer cooperatives. It was during this period that the Fulani trade developed thanks to its ability to adapt to an unfavorable context and its ability to expand geographically in neighboring countries, namely: Senegal, Ivory Coast, Liberia and Sierra Leone. With economic liberalism under the Lansana Conte regime, Guinea became in 1984 an eldorado for Guinean businessmen based abroad, as for a number of West African economic operators. The liberalization of trade and the accompanying measures have attracted to the sectors of import and distribution of staples, many economic operators. This phenomenon created the illusion of opening the Guinean market to competition. In this context, Guinean traders "from within" have adapted to the new situation to take advantage of the opportunities available to them. The economic operators who currently control the import of staples, such as rice, are differentiated by their entrepreneurial route, their financing capacity, their control of the international market and their integration into the Guinean economy. It is particularly interesting to understand why this region, where livestock once occupied a privileged place in the process of accumulation of wealth and social differentiation, has gradually abandoned this activity in favor of the trade formerly reserved for the Mandings. What is also fascinating in the specific case of the Fulani community of Fuuta-Jaloo is the fact that the eruption of the monetary economy within it has caused a profound upheaval within the socio-professional structures leading to a real restructuring of trades practice. Trade has created spontaneous marks of disintegration at all levels of social reality, modifying and adapting inter-individual relations to new foundations.