La T(t)erre pour la conduite d’un design éthique

par Julien Descherre

Thèse de doctorat en Design

Sous la direction de Marc Crépon et de Olivier Peyricot.


  • Résumé

    Ce travail interroge d’une façon inédite le rapport du design à la T(t)erre, entendue en tant que domaine de la phusis (la nature chez les Grecs) et plus spécifiquement en tant que lieu d’habitation et sol nourricier du vivant ou encore matériau de construction pour le monde. Cette association, pensée autour de l’Anthropocène, ouvre des perspectives riches et inattendues dans la mesure où elle permet une relecture de l’histoire du design industriel ainsi qu’une repensée de sa pratique, dans une perspective éthique. La première scansion procède ainsi à une analyse de ce qu’est la T(t)erre. D’une part sont exposées ses significations, notamment comme support du monde, mais aussi, à travers le complexe argilo-humique présent dans le sol, comme source de vie. D’autre part sont analysées les réductions auxquelles la T(t)erre est assujettie, notamment sa mise au ban ontologique, réductions qui sont plus généralement celle de la phusis et de la vie. Il est en effet montré notamment à la suite d'Heidegger et de Severino, que le produire de la technique moderne – dont le devenir est métaphysique – auquel le design industriel est branché depuis ses origines, est un détruire, phénomène par essence nihiliste, touchant l’étant dans sa totalité. Forte de ce premier acquis, la deuxième scansion interroge l’histoire du design industriel, qui loin d’échapper à ce devenir, semble au contraire l’avoir majoritairement suivi – en ce sens le design industriel est un « serviteur » pour reprendre le mot d’Olivier Peyricot –, malgré des résistances comme celles de Morris ou encore Sottsass. Il est ainsi montré comment le design industriel de ses origines à aujourd’hui, s’est majoritairement inscrit dans un phénomène de rationalisation décuplé par les deux Guerres mondiales, événements qui ont ainsi joué un rôle majeur dans la constitution du design industriel, dans la mesure où ce dernier naît officiellement avant la Grande Guerre et s’épanouit véritablement après la seconde, aux Etats-Unis notamment. À la suite d’Ernst Jünger et son concept de « mobilisation totale » et de Beatriz Colomina notamment, il est donc montré que la cadence violente et brutale imposée par la Grande Guerre, loin de disparaître avec elle, s’installe au contraire dans les mentalités à partir du début des années 1920, l’exemple des futuristes ou de Le Corbusier étant en ce sens paradigmatique. La standardisation et la taylorisation, c’est-à-dire les « nouvelles méthodes d’organisation » selon Jünger, correspondent ainsi au nouvel esprit du temps, si cher aux architectes, designers et artistes. Se pose ainsi dans la dernière scansion la nécessité de penser les conditions d’un design fondamental, car éthique dans ses productions et ceci pour trois raisons au moins. Premièrement du fait de « l’événement Anthropocène » tel qu’analysé par Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, concept qui caractérise les conséquences de l’agir humain aux temps de la grande industrie – dont l’apparition coïncide avec celle du design – et notamment la réduction de la terre, étant comme le précise Severino dans son ouvrage La loi et le Hasard, le « domaine de ce qui peut être produit et détruit. » Deuxièmement à cause de l’histoire même du design industriel montrant que ce dernier s’est régulièrement réclamé d’une morale particulière, étant inscrite dans le mouvement progressiste tel que pensé et accompli par l’Occident. Troisièmement enfin, dans la mesure où d’une part le design industriel participe à l’ordinaire de l’expérience de la vie en concevant toutes sortes d’objets, ayant ainsi la capacité de coller à la vie pour reprendre en le déplaçant quelque peu le mot d’Heidegger et d’autre part en acceptant à la suite de Marc Crépon de considérer la vulnérabilité de la vie comme « donnée structurelle de l’existence ». En résulte donc, notamment avec les expérimentations en terre crue réalisées dans le cadre de cette thèse, la proposition d’un design éthique, car fondamental dans sa constitution.

  • Titre traduit

    Earth concept to conduct an ethical design


  • Résumé

    This work questions in an unprecedented way the relation of design to Earth, understood as a domain of phusis (nature according to the Greeks) and more specifically, as a place of habitation and nourishing ground of the living or else building material for the world. This association, conceived around the concept of Anthropocene, opens rich and unexpected perspectives insofar as it allows a reinterpretation of the history of industrial design as well as a rethinking of its practice, from an ethical perspective. The first scansion thus proceeds to an analysis of what Earth is. On the one hand are exposed its meanings, especially as a support for the world but also, through the clay-humic complex present in the soil, as a source of life. On the other hand are analyzed the reductions to which the Earth is subject to, including its ontological ban, reductions that are more generally that of phusis and life. It is indeed shown in particular following Heidegger and Severino, that the production of modern technique – whose future is metaphysical – to which industrial design is connected since its origins, is a destruction, a nihilist phenomenon, affecting the being in its totality. Based on this first acquisition, the second scansion questions the history of industrial design, which far from escaping this development, seems on the contrary to have largely followed – in this sense the industrial design is a "servant" to use the word of Olivier Peyricot – despite resistances like those of William Morris or Ettore Sottsass. It is thus shown how the industrial design from its origins to today, has mainly been part of a phenomenon of rationalization increased by the two World Wars, events which have played a major role in the constitution of industrial design, insofar as the latter was officially born before the Great War and really blossomed after the second, especially in the United States. Following Ernst Jünger and his concept of "total mobilization" and Beatriz Colomina in particular, it is thus shown that the violent and brutal rate imposed by the Great War, far from disappearing with it, on the contrary settles in mentalities from the early 1920s, the example of futurists or Le Corbusier being in this sense paradigmatic. Standardization and Taylorization, Jünger's "new methods of organization," thus correspond to the new spirit of the time, so dear to architects, designers and artists. Thus, in the last scansion arises the need to think about the conditions of a fundamental design because it is ethical in its productions and this for at least three reasons. Firstly, because of the "Anthropocene event" as analyzed by Christophe Bonneuil and Jean-Baptiste Fressoz, a concept that characterizes the consequences of human action in the times of large-scale industry – whose birth coincides with that of design – and especially the reduction of the Earth, being as Severino points it out in his book Law and Chance, the "domain of what can be produced and destroyed”. Secondly, because of the very history of industrial design, which shows that the latter regularly claimed a particular morality, being part of the progressive movement as thought and accomplished by the West. Thirdly, to the extent that, on the one hand, industrial design participates in the ordinary experience of life by designing all sorts of objects, thus having the capacity to stick to life to resume by displacing it somewhat the word of Heidegger and secondly by accepting, following Marc Crépon, to consider the vulnerability of life as "structural data of existence". As a result, especially with the unbaked earth experiments carried out as part of this thesis, the proposal for an ethical design because fundamental in its constitution.


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