Quelque part où « le sexe n’existe pas » : pratiques fictionnelles, théoriques et questions de genre chez Nathalie Sarraute et Monique Wittig

par Chloé Jacquesson

Thèse de doctorat en Littérature française

Sous la direction de Dominique Carlat.

Soutenue le 06-04-2018

à Lyon , dans le cadre de École doctorale Lettres, langues, linguistique, arts (Lyon) , en partenariat avec Passages XX-XXI (Lyon) (équipe de recherche) et de Université Lumière (Lyon) (établissement opérateur d'inscription) .

Le président du jury était Dominique Massonnaud.

Les rapporteurs étaient Ann Jefferson.


  • Résumé

    Au carrefour des études littéraires et des études de genre, cette thèse propose une étude comparée des œuvres fictionnelles et théoriques de Nathalie Sarraute et de Monique Wittig dans une perspective de genre. Articulant une approche interne, centrée sur leurs poétiques, et une approche externe, attentive à leurs postures et à leurs trajectoires dans un espace littéraire genré, elle examine les places du « neutre » et de l’« universel » dans leurs entreprises littéraires et leurs stratégies de résistance aux catégories du masculin et du féminin. Quelques moments saillants dans les trajectoires de Nathalie Sarraute et de Monique Wittig, ainsi que quelques-uns des principaux aspects de leur relation objective, entre amitié et filiation, sont évoqués dans le prologue. La première partie rend compte de ce que les pratiques d’écriture des deux auteurs s’appuient sur un effort pour penser les pouvoirs de la littérature : chez Sarraute le roman est conçu comme un instrument de connaissance, dont la portée est aussi potentiellement politique ; chez Wittig, militante du mouvement des femmes et théoricienne matérialiste du lesbianisme, l’œuvre est pensée indissociablement comme un outil de transformation politique et une forme littéraire du « savoir féministe ». Depuis des positions et des contextes distincts, Sarraute et Wittig participent ainsi à la mouvance de la théorie littéraire, inscrivent leurs propositions dans le paysage des politiques de la littérature des années 1950 à 1970, et plus largement dans l’histoire littéraire et intellectuelle de la seconde moitié du XXe siècle, marquée par une redéfinition du partage entre littérature et savoir, fiction et théorie. La deuxième partie livre une analyse poétique comparée des textes du corpus, plus particulièrement axée sur le traitement des représentations du masculin et du féminin. Le brouillage ou le rejet des catégories identitaires du masculin et du féminin se révèle, dans les deux œuvres, solidaire de la déstabilisation des modalités traditionnelles de la représentation littéraire. Sans gommer la singularité de chaque œuvre ni l’historicité des corpus, l’enjeu a été de déterminer comment le discours littéraire met à l’épreuve le genre entendu comme ensemble binaire et hiérarchique de représentations, de normes et de valeurs reflétant et étayant un ordre social. Enfin, Sarraute et Wittig ont rejeté la catégorie critique de « littérature féminine » héritée du XIXe siècle, comme l’« écriture féminine », forgée dans les années 1970. Dans une perspective théorique – il y va d’une définition de l’expérience littéraire – et pragmatique – il s’agit de susciter des attitudes de lecture –, elles ont ainsi pris le parti de l’universalisme : c’est l’objet de la troisième partie de cette étude. L’examen de ces partis pris révèle ce qui les distingue – le refus du féminin conduit Sarraute à un déni du genre tandis que Wittig ne renonce pas à penser l’expérience spécifique de l’« écrivain minoritaire » –, et ce qui les rapproche : la conviction que l’expérience littéraire ouvre un espace où le genre n’a pas prise, la volonté de mettre effectivement en œuvre un tel espace. L’actualisation des pouvoirs heuristique et politique de la littérature est ainsi conditionnée par la qualité des communications que les œuvres instaurent : il s’agit chez Sarraute de suspendre les logiques identitaires qui font lire différemment les œuvres d’hommes et les œuvres de femmes ; chez Wittig, d’« universaliser le point de vue minoritaire » en le rendant disponible à tous et toutes. Si les métadiscours auctoriaux (essais, entretiens) sont ici au centre de l’analyse, les textes de fiction remettent parfois en jeu les partis pris théoriques, en déployant les stratégies qu’ils appellent (dispositifs énonciatifs, intertextuels, génériques), mais aussi en leur opposant des contrepoints.

  • Titre traduit

    Somewhere “the sex does not exist” : fictional, theoretical practices and genderissues in Nathalie Sarraute and Monique Wittig’s literary works


  • Résumé

    At the crossroad of literary studies and gender studies, the present dissertation offers a comparative analysis of Nathalie Sarraute and Monique Wittig’s fictional and theoretical texts. Combining an internal approach, focused on their poetics, and an external approach, focused on their positions and trajectories in a gendered literary field, it examines the use of “neutral” and “universal” in their literary attempts, and the strategies of resistance to the masculine and feminine categories. The first part shows that their literary practices rest on a try to think the powers of literature: for Sarraute, the novel is an instrument of knowledge, possibly with political impacts; for Wittig, a feminist and lesbian militant, literature is viewed as an instrument of political transformation, through the achievement of a “feminist knowledge”. From distinct positions and contexts, Sarraute and Wittig’s works belong to the “literary theory”, to the 1950s, 1960s and 1970s French politics of literature, and more widerly to the literary and intellectual history of 20th century, marked by a redefinition of fiction and theory’s domains. The second part focuses on the treatment of masculine and feminine representations in each work. In both cases, the blurring or reject of masculinity and femininity are related to the destabilization of traditional modes of literary representation. Without fading the singularity or the evolutions of each work, the purpose was to determine how the literary discourse questions gender (as a binary and hierarchical ensemble of representations, norms, values, bringing the social order). Finally, Sarraute and Wittig rejected “feminine literature” as a critical category from the 19th century, as well as the “feminine writing”, invented in 1970s. They adopted universalist positions, which are developed especially in the essays and the interviews. Examining these choices reveals what distinguishes them – the refusal of the feminine leads Sarraute to a denial of the gender, while Wittig tries to think the specific experience of the “minoritary writer”-, and what they share: the conviction that the literary experience opens a space over which gender as no hold; the will to create effectively such a space. The realization of the heuristic and politic powers of literature is determined by the quality of the communications that literary works establishes: for Sarraute, the purpose is to undermine the identitary logics which make us read differently women’s and men’s books; for Wittig the point is to “universalize the minoritary point of view”, making it available for each one. Te analysis is mainly based on the metadiscursive productions of each author, but it also finds contrasted or contradictory examples in the fictional texts.

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