Les ruses de la pratique subalterne. La santé gérée par les autochtones en Colombie, un multiculturalisme de domination et/ou d'autonomie ?

par Nadège Mazars

Thèse de doctorat en Sociologie

Sous la direction de Christian Gros.

Soutenue le 08-01-2013

à Paris 3 , dans le cadre de École doctorale Europe latine et Amérique latine (....-2015 ; Paris) , en partenariat avec Centre de recherche et de documentation sur les Amériques (équipe de recherche) .


  • Résumé

    En 1993, la Colombie réforme son système de santé en suivant les orientations données par la Constitution politique adoptée en 1991 et les recommandations du « consensus de Washington ». Le pays entre dans une nouvelle ère politique dans laquelle la question sociale est redéfinie autour du thème de la pauvreté, tandis que la question ethnique acquière une visibilité inédite. Dans ce contexte, des Entités Promotrices de Santé Indigènes (EPSI) sont créées à partir du modèle générique des EPS, ces organismes d’administration de l’affiliation et des budgets de la santé qui jouent un rôle d’intermédiaire entre l’État et le patient. Les EPSI sont étroitement liées au monde autochtone. Elles gèrent l’accès à la santé d’une population dont la plus grande majorité doit être autochtone. Le personnel qui assure leur fonctionnement est recruté dans l’espace social et politique autochtone. Enfin, ce sont les autorités dites « traditionnelles » qui les contrôlent. Pour être des représentantes des communautés, ces autorités donnent aux EPSI une nature juridique publique, ce qui leur confère un caractère spécifique dans un système de santé où la tendance est à la généralisation de la privatisation. Quelles sont alors les conséquences de l’intégration à la gestion des affaires publiques de ces structures de pouvoir autochtones et de leurs agents. Quels sont aussi les effets de domination et/ou les expressions d’autonomie que la pratique concrète de ce multiculturalisme génère ? Analysant les enjeux qui se dessinent au sein du champ de la santé interculturelle, la thèse s’organise autour de trois moments. Il s’agit d’abord de caractériser le paradigme dans lequel sont pensés, depuis l’État, le système de santé et l’interculturalité pour comprendre comment les politiques du multiculturalisme deviennent un outil de domination par l’intégration. Le mode opératoire de cette gouvernementalité néolibérale s’appuie en particulier sur la promotion de l’empowerment, la participation autochtone au système de santé en étant l’une des expressions. On s’intéresse ensuite à la dimension dialectique des politiques du multiculturalisme à partir d’une enquête ethnographique menée sur trois EPSI dans trois départements (Cauca, César, La Guajira). La pratique de ce multiculturalisme conduit à une réinterprétation du sens qui lui est donné, en particulier au travers de la réappropriation de pouvoirs (contrôle territorial, biopouvoir) par laquelle devient possible la construction d’une autonomie de ces espaces autochtones. Mais cette autonomie n’est rendue possible, et cela constitue le troisième moment de la démonstration, que par l’existence préalable d’une dynamique sociale, collective et historiquement fixée qui a permis la formation d’un groupe d’agents capables de produire un discours et une pratique propre. Il s’agit alors d’étudier au travers de récits biographiques la formation sociale de ces possibles contre-publics autochtones en s’intéressant à la construction des habitus des agents et aux économies morales locales et globales qui ont contribué à la consolidation de ces contre-publics.

  • Titre traduit

    The cunning of subaltern practice. Healthcare managed by indigenous communities in Colombia, a multiculturalism of domination and/or autonomy?


  • Résumé

    In 1993, Colombia reformed its healthcare system by following the orientations brought out by the political Constitution adopted in 1991 and the prescriptions emanating from the « Washington consensus ». The country enters a new political era in which social issues are redefined around the theme of poverty, whereas ethnic issues acquire a new visibility. In this context, Entities Promoting Indigenous Health (EPIH) are created from the generic model of EPHs, which are public administrative bodies dealing with healthcare affiliations and budgets and play an intermediary role between the State and the patient. The EPIH is closely intertwined with the native world. In fact, these entities manage the access to health care services for a population that must be of great majority native. The personnel and agents that run these entities are recruited in the native social and political realm. Furthermore, what is known as the "traditional" authority fully supervises these entities. To officially represent these native communities, these authorities give to the EPSI a public legal status, which confers them a distinctive character in the health care system more generally undergoing privatization reforms. What are the consequences of bringing in indigenous authorities and agents of these health agencies in the administration of public affairs? What are the effect on power relations and/or expressions of autonomy generated by the concrete application of this multiculturalism? Analyzing the issues that are brought out in the realm of intercultural health, this thesis is structured around three main parts. The first part will define the paradigm in which are thought out, from a state perspective, the interculturality of the health care system to understand how politics of multiculturalism, through integration, become a method of domination. The modus operandi of neo-liberal governance is based on the notion of empowerment, i.e. indigenous participation to the health care system being one of its manifestations. The second part will study the dialectical dimension of multiculturalism politics based on an ethnographic study conducted in three EPIH in three states (Cauca, César, La Guajira). The concrete application of this politics of multiculturalism leads to a re-interpretation of its meaning and an re-appropriation of social power dynamnics (territorial control, biopolitics) through which become possible the construction of autonomous indigenous space. However, the third part will analyze how this autonomy is only made possible by preexisting social, collective, and historical dynamics, which enabled a group of agents to produce a discourse and their own application of public affairs. We will thus study with the help of biographical narratives how it is possible to form counterpublics by looking at the habitus of the agents and at the local and global moral economy that helped shape these counterpublics.

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