Antonin Artaud épistolier : une pratique paradoxale de l’expression du moi

par Toshinobu Kariya

Thèse de doctorat en Lettres et arts

Sous la direction de Jean-Pierre Martin.

Soutenue le 10-06-2013

à Lyon 2 , dans le cadre de École doctorale Lettres, langues, linguistique et arts (Lyon) , en partenariat avec Passages XX-XXI (Lyon) (laboratoire) .

Le jury était composé de Nathalie Barberger, Dominique Rabaté, Jérôme Roger.


  • Résumé

    La correspondance d’Antonin Artaud (1896-1948) occupe une place essentielle dans ses écrits. Elle montre sans doute mieux que ses autres textes la singularité de son expression. Cette thèse examine le rôle joué par sa correspondance, rôle dont on admet l’importance mais encore insuffisamment exploré. À partir de la publication de la Correspondance avec Jacques Rivière (1924), commencée à la suite du refus de Rivière de publier les poèmes d’Artaud, celui-ci publie lettres ou textes épistoliers comme si cela pouvait remplacer ses œuvres dans lesquelles il n’arrive pas à exprimer sa réalité à cause de la maladie dont il souffre : il refuse les œuvres « détachée[s] de la vie » et croit pouvoir mieux s’exprimer dans les lettres. L’expression épistolière est pour lui un moyen de faire entendre le « cri même de la vie » et de lutter contre « un sentiment de gratuité ». Toutefois, il n’est pas évident que, bien qu’elle soit ancrée dans des situations réelles, la correspondance puisse fonctionner comme Artaud le souhaite; il s’avère plutôt qu’elle a pour lui un statut ambigu dans les années 1920 et 1930. Le chapitre 1 aborde ce problème sous deux aspects : l’authenticité et la temporalité. Dans ses lettres, on constate qu’Artaud se plaint très souvent de l’incompréhension de ses destinataires vis-à-vis de sa douleur; ses lettres n’en garantissent pas, pour eux, l’authenticité et l’équivoque y revient sans cesse. Pour lui, l’authenticité doit être prouvée par l’adéquation de l’écriture épistolière avec le présent. Mais sa maladie, ainsi que le fait que les lettres ne sont que des écrits, empêchent la réalisation de cette adéquation. Ses lettres ne parviennent à transcrire que sa hâte et le décalage temporel. Ainsi, loin de témoigner de sa réalité brute, sa correspondance devient tentative de couvrir ce décalage, de trouver la réalité qu’il n’arrive pas à saisir, son vrai moi, originel et intact. Pour cela, Artaud recourt à des éléments imaginaires en exigeant toujours le contact immédiat, d’où le rôle paradoxal de ses lettres. Le chapitre 2 examine le problème de la destination. La présence des autres est nécessaire à Artaud pour penser, pour compléter son manque. Ses destinataires sont ainsi des dépositaires de son moi. Mais ses lettres s’adressent, au-delà des destinataires réels dont la présence n’est qu’imaginaire, à l’instance transcendante, à l’Autre comme le remarque Vincent Kaufmann dans L’Équivoque épistolaire, instance qui lui donne accès à l’expression et lui restitue son identité. Ses destinataires (critiques, autorités religieuses, hommes politique, médecins, etc.), autoritaires et paternels, sont des figures de cet Autre. Par ailleurs, ses destinataires féminines et amoureuses sont pour lui des moitiés qu’il faut s’incorporer pour retrouver l’unité originelle. Ses lettres d’amour sont ainsi marquées par son désir violent de fusion. Pourtant, l’union amoureuse expose en même temps l’unité de son moi à la perte dans le flot de choses. Les lettres sont aussi écrites pour introduire une distance.L’enjeu de ses lettres de voyage, étudiées au chapitre 3, est de réaliser les deux mouvements inverses (rapprochement et éloignement). Les pays lointains constituent pour Artaud l’ailleurs métaphysique où retrouver son unité originelle. Pendant ses voyages au Mexique (1936) et en Irlande (1937), ses lettres sont comme une scène pour l’avènement de sa nouvelle identité, scène où se rencontrent l’au-delà et l’ici-maintenant. C’est ici que son usage paradoxal des lettres atteint son sommet car la réalisation du « vrai drame » signifie, comme il le prophétise, la disparition du monde matériel et donc aussi celle de l’écriture épistolière. Ses lettres mettent en scène leur propre disparition qui coïncide curieusement avec son arrestation à Dublin et le commencement de sa vie asilaire (1937-1946)......

  • Titre traduit

    On letters of Antonin Artaud : a paradoxical practice of self-expression


  • Résumé

    The correspondence of Antonin Artaud (1896-1948) occupies an essential place in his writings. It shows probably better than his other texts the singularity of his expression. This dissertation examines the role played by his correspondence, the importance of which is admitted, but still insufficiently explored. From the publication of the Correspondence with Jacques Rivière (1924), that started following the refusal of Rivière to publish the poems of Artaud, he publishes letters or texts in epistolary style as if they could replace his works in which he is unable to express his own reality because of his illness : he refuses works "separated from life" and believes he can better express himself in letters. The epistolary expression is for him a way to make the "cry of life" heard and to fight against the "feeling of lack of cause". However, it is not clear that, although anchored in real situations, the correspondence can function as Artaud wants. Rather, in the 1920s and 1930s, its position for him is ambiguous.Chapter 1 approaches this problem in two aspects : the authenticity and the temporality. In his letters, we can see Artaud complain very often of his addressees’ misunderstanding about his pain. His letters do not prove its authenticity, and the ambiguity always goes into them. For him, the authenticity must be proven by the accord of his writings with the present time. But his illness, as well as the fact that the letters consist of words, prevent the realization of this accord. His letters can transcribe only his hustle and time gaps. Thus, far from showing his raw reality, the correspondence becomes an attempt to cover these gaps, to find the reality that he cannot seize, his true self, original and intact. To do this, Artaud uses imaginary elements, still asking for the immediate contact, which makes the role of his letters paradoxical. Chapter 2 examines the problem of destination. The presence of others is necessary for Artaud to think, to complete his lack. His addressees are depositories of his self. But his letters are addressed, beyond actual addressees whose presence is after all imaginary, to the transcendent instance, to the Other as notes Vincent Kaufmann in L’Équivoque épistolaire, instance that allow him access to the expression and restores his identity. His addressees who are authorities and paternal (critics, religious leaders, statesmen, doctors, etc.) are figures of the Other. In addition, the female addressees who are his lovers are his halves that must be incorporated to find again the original unity. His love letters are so marked by his strong desire of fusion. Yet at the same time, the union by love exposes his unity to loss in the flow of things. Letters are also written in order to introduce a distance. The issue of his travel letters, discussed in Chapter 3, is to make simultaneously the two opposite movements (close and away). Distant countries represent for Artaud metaphysical places where he should find his original unity. During his travels in Mexico (1936) and Ireland (1937), his letters are like a stage for the advent of a new identity, stage where meet the beyond and the here-now. It is here that the paradoxical use of letters reaches the peak, because the realization of the "real drama" means, as prophesied he, the disappearance of the material world and therefore that of the letters. His letters direct their own disappearance, which curiously coincides with his arrest in Dublin and the beginning of his life in asylums (1937-1946)....


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