L'épreuve de l'élevage dans la pensée de Nietzsche

par Emmanuel Salanskis

Thèse de doctorat en Philosophie

Sous la direction de Patrick Wotling.


  • Résumé

    L'objet de ce travail est d'étudier la genèse et le développement de la pensée de l'élevage (Züchtung) dans la philosophie nietzschéenne. De l'époque bâloise aux écrits de 1888, l'horizon d'une transformation consciente et méthodique de la nature humaine guide selon nous la réflexion de Nietzsche. Théorie et pratique s'entremêlent constamment dans ce projet, qui prend trois formes successives : celle d'une philosophie de l'éducation travaillant à l'avènement du génie schopenhauérien ; celle d'une histoire de l'émergence de la pensée soucieuse de libérer l'esprit de ses erreurs incorporées ; enfin, celle d'une biopolitique eugénique adossée à l'hypothèse de la volonté de puissance, qui vise à engendrer un type d'hommes supérieur. L'entreprise nietzschéenne se présente initialement comme une réponse au « problème de l'existence » soulevé par Schopenhauer dans Le Monde comme volonté et comme représentation. Nietzsche prend acte de l'absence de finalité dernière de la Volonté, mais il radicalise ce philosophème en s'inspirant de l'Histoire du matérialisme de Lange. Schopenhauer défendait une conception téléologique de la nature. Le jeune Nietzsche interprète quant à lui la viabilité comme un produit du hasard sélectif darwinien. Il aspire corrélativement à engendrer des formes de vie réussies capables de justifier l'existence : les Considérations inactuelles font de l'« éducation du génie » le but de toute culture, prolongeant la métaphysique esthétique de La Naissance de la tragédie sur le terrain de la formation.Mais si la génialité est innée, y a-t-il un sens à la cultiver ? Nietzsche s'efforce de renouer avec l'idée aristotélicienne que l'habitude modèle notre caractère. C'est en méditant sur ce processus qu'il est conduit à se poser la question de l'hérédité psychique – elle devient centrale dans sa réflexion à partir d'Humain, trop humain, qui fait valoir contre Schopenhauer que « même les instincts sont devenus ». Nietzsche applique dès lors à l'être humain le terme zoologique d'élevage, emprunté à la littérature darwinienne, dans une intention revendiquée de réalisme. La théorie de l'évolution lui paraît en effet remettre en question la démarcation principielle entre l'homme et l'animal. S'il refuse de considérer la sélection naturelle comme le moteur principal de l'évolution, il admet en revanche que nos tendances psychiques ont été façonnées par une très longue histoire organique. Nous ne pouvons pas nous défaire en un instant de cet héritage cognitif et affectif. Mais il demeure modifiable à une échelle temporelle supérieure : Nietzsche voudrait prendre en main méthodiquement une évolution jusqu'alors inconsciente.Dans les œuvres de la maturité, la pensée de l'élevage comporte indissociablement un aspect historique et un aspect programmatique. D'une part, une généalogie est nécessaire pour déterminer quels élevages ont laissé sur nous leur empreinte, car Nietzsche juge – comme Walter Bagehot et d'autres auteurs lamarckiens – que l'humanité contrôle socialement son hérédité depuis l'Antiquité, par le biais des lois et des mœurs. D'autre part, Par-delà bien et mal entend utiliser cette information généalogique comme un laboratoire, afin d'orienter une « grande politique » d'élevage. Nietzsche table pour cela non seulement sur l'hérédité des caractères acquis, mais aussi sur une eugénique stricto sensu, influencée à la fois par Platon et par Galton. L'eugénisme nietzschéen se signale même par un dangereux machiavélisme qui appelle un examen critique. Pour autant, l'élevage n'en vient pas à se confondre avec une sélection artificielle, et Nietzsche continue jusque dans Ecce homo de mener une réflexion diététique sur le meilleur régime individuel.Notre étude se propose ainsi de montrer que la pensée de l'élevage constitue l'horizon pratique à partir duquel s'organise toute la philosophie nietzschéenne


  • Résumé

    The object of this work is to study the genesis and development of the idea of breeding in Nietzsche's philosophy. I argue that the horizon of a conscious and methodical transformation of human nature guides Nietzsche's reflection from the Basel period to the writings of 1888. Theory and practice constantly intertwine in this project, whose three successive shapes are : first, a philosophy of education aiming at furthering the advent of the Schopenhauerian genius ; then, a history of the genesis of thought seeking to free the mind of its incorporated errors ; and finally, an eugenical biopolicy grounded in the hypothesis of the will to power, and intended to engender a higher type of men. Nietzsche applies to human beings the zoological term "breeding", borrowed from Darwinian literature, with an explicit purpose of realism. According to him, the theory ofevolution questions the metaphysical boundary between men and animals – although he refuses to consider natural selection as the main driving force of evolution, the author of Human, All Too Human admits that "instincts, too, have become". He actually defends a Lamarckian determinism, by virtue of which we are conditioned by inherited tendencies moulded by the long struggle "with essentially identical unfavourable conditions". We cannot get rid instantly of this cognitive and affective legacy. But it remains open to modification on a larger temporal scale : Nietzsche contends that mankind has been breeding itself through the "morality of mores" from time immemorial. The philosopher wants to take control of this unconscious social process, in order to produce accomplished forms of life able to justify human evolution. The schemes Nietzsche works out to this end, whether they rest on the heredity of acquired characters or on strict eugenics, bear thestamp of a dangerous Machiavellianism which calls for a critical examination.


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