Le thérapeute algérien face au trauma : burnout et apprentissage vicariant

par Nadia Kendil

Thèse de doctorat en Psychologie de la santé

Sous la direction de Cyril Tarquinio.

Le président du jury était Édith Lecourt.

Le jury était composé de Louis Crocq, Farid Kacha, Pierre Tap.


  • Résumé

    Nous nous sommes proposé d’étudier la constitution d’un épuisement professionnel (burnout) chez une population de 105 thérapeutes algériens (psychiatres et psychologues) étant intervenus auprès des victimes des événements tragiques qui ont frappé l’Algérie dans les années 1990, 2001 et 2003, à savoir une vague d’attentats terroristes, l’inondation de Bab el Oued et le séisme de Boumerdès. Notre hypothèse de départ était étayée par le fait que thérapeutes et patients, relevant du même contexte psychosocial, avaient été les uns et les autres psychologiquement perturbés par ces événements et que, pour les thérapeutes, l’écoute empathique des récits d’horreur racontés par leurs patients pouvait exercer un effet de traumatisation vicariante, source de trauma secondaire et d’installation plus rapide d’un épuisement professionnel. Pour explorer l’expérience vécue de ces thérapeutes, nous leur avons fait passer un questionnaire de 28 items, précisé et complété d’une façon anonyme; et nous avons recherché chez eux d’une part l’existence d’un état de stress post-traumatique en nous référant aux critères cliniques du DSM-IV-TR, et d’autre part l’existence d’un burnout par application du Maslach Burnout Inventory (MBI). Nous avons croisé nos résultats avec le sexe, l’âge, la profession et l’ancienneté dans la profession ; et aussi en opposant les deux sous-populations de thérapeutes : ceux qui avaient été directement exposés à un événement potentiellement traumatisant, et ceux qui ne l’avaient pas été. Les résultats ont montré que la presque totalité de ces thérapeutes intervenants remplit les critères A et B du DSM-IV-TR (PTSD).Cela laisse sous entendre que vivre - directement ou indirectement - un traumatisme en Algérie, quels que soient sa violence et les vécus d’horreur et d’impuissance qu’il engendre, est susceptible de faire naître ensuite des symptômes d’intrusion. Par contre, les attitudes d’évitement et les manifestations neurovégétatives (critères C et D du DSM-IV-TR) n’étaient présentes que pour certains, représentant les conséquences de leur détresse, sans constituer pour autant la totalité de cette détresse et des autres aspects éprouvants du vécu. Ces tableaux sémiologiques laissent transparaître un accomplissement personnel plus faible du thérapeute à l’égard de son travail, voire le développement en cours d’un état d’épuisement professionnel. Les réponses au questionnaire montrent aussi que l’auto insatisfaction, le désir de donner plus et la crainte de « mal faire » en temps de crise ont été au centre des préoccupations des thérapeutes algériens. Aucun des critères de sexe, de profession, d’âge et d’expérience professionnelle n’est significativement corrélé avec la vulnérabilité du thérapeute confronté à des visions d’horreur ou des images tragiques sur le terrain ; ni corrélé avec les résultats obtenus à l’inventaire de burnout de Maslach. Il en est autrement pour les éventuelles décharges émotives que les thérapeutes ont pu manifester lors de leurs interventions auprès des traumatisés ; ces décharges émotives sont plus le fait des femmes que des hommes. Par ailleurs, la vulnérabilité à l’impact du trauma trouve ses assises dans la personnalité de chacun, et dans les expériences antérieures de chaque personne. Avoir vécu directement le terrorisme, les catastrophes naturelles ou d’autres événements potentiellement traumatisants ainsi que les autres traumatismes collectifs, ne favorise pas l’épuisement émotionnel, ni l’autoévaluation négative à travers la réduction de l’accomplissement personnel dans l’intervention du thérapeute. Par ailleurs, les thérapeutes qui n’ont personnellement vécu que les catastrophes naturelles semblent avoir moins tendance à réagir par le cynisme dans leur relation au patient, ou par la déshumanisation : le fait de partager le même contexte psychosocial avec leurs semblables les inciterait à faire preuve de plus de compassion. Il semble évident que le thérapeute algérien a fait de son mieux pour offrir le meilleur de lui, au détriment de son propre vécu. Il ne s’est pas permis de « lâcher », compte tenu de son statut de soignant. Il avait aussi conscience de contribuer à la reconstruction de toute une génération, à travers l’écoute empathique et le bon geste offerts aux victimes.

  • Titre traduit

    When the Algerian therapits face trauma themselves : burnout and vicarious traumatisation


  • Résumé

    We decided to study the development of burnout in a group of 105 Algerian therapists (psychiatrists and psychologists) who treated victims of various tragic events that happened in Algeria during the 1990s, in 2001 and in 2003, namely several terrorist attacks, the Boumerdès earthquake, and the flood of Bab-el-Oued. Our initial hypothesis was supported by the fact that therapists and patients coming from the same psycho-social context were both affected psychologically by those events, and that for the therapists, listening empathetically to the horror stories told by their patients could create a vicarious trauma, which is a source of secondary trauma and a factor favorable to a faster occurrence of burnout.In order to investigate the experiences lived by those therapists, we presented them with a 28-question survey to be answered anonymously. We looked for the presence of post-traumatic stress disorder (PTSD) using clinical criteria referenced in the DSM-IV-TR and the presence of a burnout according to the Maslach Burnout Inventory (MBI). We cross-examined our results with the sex, age, profession and seniority level and by comparing two sub-groups of therapists: those who had been directly exposed to a potentially traumatic event and those who had not. The results demonstrated that almost all the therapists met criteria A and B of the DSM-IV-TR (PTSD). This implies that experiencing – directly or indirectly – a trauma in Algeria, irrelevantly of the violence, the horror and the feelings of helplessness experienced, is likely to lead to symptoms of intrusion. On the other hand, attitudes of avoidance and neuro-vegetative manifestations (criteria C and D of the DSM-IV-TR) were only present for some, representing the result of their distress without however constituting the totality of this distress and the other trying aspects of their experience. These tables of symptoms show a weaker self-fulfillment regarding work and possibly the initial stage of burnout. The survey answers also show that self-dissatisfaction, the desire to give more, and the fear of failure in times of crisis were the main source of anxiety for the Algerian therapists.Criteria such as sex, profession, age and seniority do not correlate significantly with the vulnerability of the therapists exposed to horrific or tragic scenes in the field, nor do they correlate with the results obtained from the MBI. We cannot say the same of the possible emotional releases that the therapists may have expressed while intervening with their traumatized patients: those emotional releases are more present for women than men. In other respects, the vulnerability caused by the trauma is rooted in one’s personality and past experiences. Having directly experienced terrorism, natural catastrophes or other potentially traumatizing events as well as the other mass traumas, does not favor the burnout or the negative self-evaluation through diminished self-accomplishment during the therapists’ interventions. In other respects, therapists who have personally experienced natural catastrophes only seem to be less likely to react by dehumanizing the patient-therapist relationship; sharing the same psycho-social context with their fellow citizens would invite them to show more compassion. It seems obvious that the Algerian therapists did all they could to offer the best of themselves, at the expense of their own experience. They did not allow themselves to give up because of their practitioners’ status. They also found important to contribute to the rebuilding of an entire generation through their empathetic listening and good deeds offered to the victims.

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