De l'ethos « préalable » à l'ethos « discursif » : la construction de la figure du polémiste catholique dans les ouvrages de Florimond de Raemond (1540?-1601)

par Aurélie Plaut

Thèse de doctorat en Lettres modernes

Sous la direction de Marie-Luce Demonet.

Soutenue le 19-11-2009

à Tours , dans le cadre de Sciences de l'Homme et de la Société , en partenariat avec SHS/UMR CNRS 6576 - Centre d'Etudes Supérieures de la Renaissance (équipe de recherche) .

Le président du jury était Marie-Madeleine Fragonard.

Le jury était composé de Olivier Millet, Anne-Marie Cocula, Max Engammare, Stephan Geonget.


  • Résumé

    Florimond de Raemond (1540 ?-1601) est une figure majeure de l'intelligentsia bordelaise. Successeur de Michel de Montaigne au Parlement de Bordeaux, il participe activement aux conflits religieux qui déchirent le royaume durant la seconde moitié du XVIe siècle. Si la postérité a retenu de lui l'image d'un parlementaire intransigeant, ultra-catholique et peu tolérant, c'est parce que durant toute sa vie, Raemond ne cesse de combattre le protestantisme. La lutte qu'il mène pour la religion catholique romaine par la rédaction des arrêts et des lois se voit complétée en 1587 par un autre engagement, celui de « l'entrée en polémique ». Raemond change alors de visage et devient un parlementaire-controversiste dont les ouvrages connaissent un succès certain. Ces deux « occupations » ne sauraient être séparées. En effet, Raemond conçoit le glaive et la plume comme deux éléments symbiotiques, deux armes au service d'une seule et même cause. C'est pourquoi, les ouvrages de Florimond de Raemond ne peuvent être étudiés en tant que tels mais doivent être envisagés comme l'élément central d'une stratégie au service de l'édification d'un « moi » social. La vie de Raemond, telle que nous avons pu la reconstituer, n'est qu'une longue suite d'événements confirmant une volonté d'appartenir à un certain « réseau » d'érudits. Son « moi » social - autrement nommé l'habitus chez Pierre Bourdieu, l'ethos « préalable » chez Ruth Amossy ou l'ethos « pré-discursif » chez Dominique Maingueneau - est donc le résultat d'un désir personnel entraînant des choix de vie. Qu'il s'agisse de son milieu familial et de sa jeunesse, de ses mariages, de son attachement à sa province d'origine, de ses amitiés littéraires et politiques, de la manière dont il acquiert progressivement l'un des plus beaux hôtels particuliers de la ville offrant au public un véritable musée d'antiques, tout pousse à croire que rien n'est dû au hasard mais bien plus à une volonté consciente d'autopromotion. La prise de parole écrite entre dans cette stratégie et l'étude de l'appareil rhétorique des ouvrages montre l'adéquation entre les éthè « préalables » de Raemond et ceux déployés par le discours littéraire. Aussi l'image de l'homo civitatis se superpose-t-elle ici à celle de l'« homme de papier », celui qui naît lentement au fil des ouvrages de polémique. Les trois ouvrages de Raemond - L’Erreur populaire de la papesse Jeanne (1587), L’Anti-Christ (1597) et L’Histoire de la naissance, progrès et décadence de l’hérésie de ce siècle (1605) - constituent le matériau essentiel du travail de recherche. L'étude de l'ethos raemondiste implique nécessairement l'analyse de l'appareil rhétorique des ouvrages - inventio, dispositio, elocutio - puisque celui-ci est révélateur des armes persuasives employées par le polémiste. Il faut également prendre en compte les spécificités du discours polémique en tant que tel puisqu'elles convoquent nécessairement un ensemble de topoï bien connus des controversistes de la Renaissance. La controverse religieuse est bien un jeu de questions-réponses dont Raemond maîtrise les règles : les sujets polémiques discutés dans ses ouvrages, les sources convoquées à chaque page, les éléments placés en paratexte de ses oeuvres, laissent entrevoir plusieurs ethè dissimulés derrière les mots. Enfin, si les ouvrages construisent bien l'image complexe d'une personnalité, ils transmettent également au lecteur l'image de l'Autre, celui que le polémiste combat par la plume. L'étude de l'invective, à laquelle Raemond recourt fréquemment et celle des « biographies » de ses adversaires auxquelles L’Histoire […] de l’hérésie consacre de nombreuses pages, montrent à quel point une certaine « mythologie » du protestantisme se constitue à cette époque. Même si les ethè des adversaires transparaissant ici témoignent de la vision catholique des réformateurs au XVIe siècle, il semble que les choix d'écriture et de sélection des informations transmises par l'ouvrage font des portraits de l'Autre une des grandes qualités littéraires des oeuvres de notre auteur....

  • Titre traduit

    From the « Prior ethos » to « the discursive » one : the elaboration of the catholic polemist persona in Florimond de Raemon's work (1540?-1601)


  • Résumé

    Forimond de Raemond (1540 ?-1601) was a major figure in the intelligentsia of Bordeaux. The successor to Michel de Montaigne in the Parliament of Bordeaux, he participated actively in the religious conflicts which tore the realm apart during the second half of the sixteenth century. If posterity has retained of him the image of an intransigent parliamentarian, ultra-Catholic and far from tolerant, that is because throughout his life Raemond never ceased to combat Protestantism. The struggle that he waged on behalf of the Roman Catholic religion by drawing up decrees and laws found fulfilment in 1587 in another form of engagement, namely his “entry into polemics”. Raemond then altered his aspect and became a controversialist parliamentarian, whose writings met with a certain success. These two activities cannot be separated. Indeed, Raemond conceived of the sword and the pen as two symbiotic elements, two weapons in the service of one and the same cause. This is why the works of Florimond de Raemond cannot be studied in isolation but must be viewed as the central element of a strategy aimed at constructing a social persona. The life of Raemond, insofar as we have been able to reconstitute it, amounts to a long series of events confirming his desire to belong to a certain “network” of learned men. Hence his social persona - otherwise identified as the “habitus” by Pierre Bourdieu or the “ prior ethos” by Ruth Amossy - is the result of a personal desire involving choices in life. Whether one considers his family situation and his youth, his marriages, his attachment to his province of origin, his literary and political friendships, or the way in which he progressively acquired one of the finest private residences in the city, offering the public a veritable museum of antiquities, all leads us to suppose that nothing was due to chance but rather to a conscious will to self-promotion. The act of writing enters into this strategy, and a study of the rhetorical apparatus of the works shows the correspondence between the kinds of ethos of “preconditions” of Raemond and those deployed by the literary discourse. Thus the image of the “active politician” is superimposed on that of the “man of paper and ink”, who emerges gradually in the course of producing his polemical works. The three works of Raemond - L’Erreur Populaire de la Papesse Jane (1587), L’Anti-Christ (1597), and L’Histoire de la Naissance, Progrez et Decadence de l’Heresie de ce siecle (1605) - constitute the essential raw material for the research project. Studying the ethos of Raemond necessarily implies analysing the rhetorical apparatus of the works -- inventio, dispositio, elocutio - because this reveals the weapons of persuasion employed by the polemicist. One must also take into account the particularities of the polemical discourse as such, because these inevitably bring together a cluster of topoi well known to the controversialists of the Renaissance. Religious controversy was, indeed, a game of questions and responses whose rules Raemond mastered: the polemical subjects discussed in the books, the sources invoked on each page, the paratextual elements in the works, provide glimpses of several kinds of ethos hidden behind the words. Finally, if the works do, in fact, construct the complex image of a personality, they also convey to the reader the image of the Other whom the polemicist combats with his pen. A study of the invective to which Raemond has frequent recourse, as well as of the “biographies” of his adversaries to which L’Histoire... de l’Heresie devotes a great many pages, shows to what point a certain “mythology” of Protestantism took shape in this period. Even if the sorts of ethos of these adversaries that are evident here testify to the Catholic view of the sixteenth-century Reformers, it would seem that the choices made in the process of writing and the selection of information conveyed by the book make of the portraits of the Other one of the great literary qualities of the works of our author. ....

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