Marchands et banquiers du seigneur. Lexiques chrétiens de la richesse et de l'administration monastiques entre la fin du IVe et le début du IXe siècle

par Valentina Toneatto

Thèse de doctorat en Histoire et archéologie des mondes anciens

Sous la direction de François Bougard.

Le président du jury était Laurent Feller.

Le jury était composé de François Bougard, Laurent Feller, Mathieu Arnoux, Jean-Michel Carrié, Josiane Barbier, Giacomio Todeschini.

Les rapporteurs étaient Mathieu Arnoux, Jean-Michel Carrié.


  • Résumé

    À partir du IVe siècle, dans la littérature épiscopale et monastique, un lexique récurrent emprunte au monde économique gréco-romain les termes pour indiquer de nouveaux domaines sémantiques propres au christianisme, notamment le problème du salut et la dialectique de la rédemption. Grâce à ce langage métaphorique, la thésaurisation, l’investissement, le commerce, l’usure, l’endettement deviennent objets d’analyse et de réflexion, au lieu d’être simplement condamnés comme on le lit souvent. Cette étude est construite sur l’interprétation de ce langage théologico-économique dans les textes homilétiques des Pères de l’Église et les règles monastiques (fin IVe-début IXe s.). Il est nécessaire de comprendre la fonction de ce langage dans la construction d’une nouvelle façon de penser les échanges matériels, qui met en relation directe les comportements économiques des hommes et le salut dans l’au-delà, pour s’interroger ensuite sur son rôle dans la formation d’une rationalité économique et administrative médiévale. Dans une première étape, nous abordons les textes en recherchant comment ils parlent des échanges matériels, en les dépouillant le plus possible des a priori et des interprétations qui se sont superposés dans le temps. L’étude du langage métaphorique des sources épiscopales à la fin de l’Antiquité est le début d’un parcours d’analyse qui se deroule sur plusieurs siècles, à partir du premier épanouissement de la chrétienté et de ses structures économiques et politiques favorisées par l’appui et la protection impériale de l’époque post-constantinienne, jusqu’à l’époque du renouveau impérial carolingien et de la réforme monastique voulue par Louis le Pieux vers 816-817. Dans ses discours sur l’avarice, la pauvreté et l’aumône, la patristique définit en effet les règles d’un comportement économique chrétien et détermine l’usage correct de la richesse en vue d’une gestion chrétienne dans la sphère privée et publique. Les catégories du ‘bon’ et du ‘mauvais’ chrétien commencent à intégrer des notions d’ordre économique, tandis que l’inclusion/ exclusion de la société des fidèles se joue aussi sur la base des comportements économiques.Le monde monastique occidental qui s’épanouit à partir de la fin du IVe siècle hérite de cette tradition lexicale patristique, en produisant à son tour des catégories administratives fondatrices d’une rationalité économique médiévale. À travers une analyse des vocabulaires de l’administration monastique, il est possible de comprendre le processus de construction d’une rationalité économique et administrative propre au monachisme pré- et post-bénédictin. En ce qui concerne l’époque carolingienne, les sources gestionnaires produites par les monastères bénédictins ont été déjà amplement exploitées dans le but d’y déceler les formes pratiques de cette rationalité. En revanche, pendant ce segment d’histoire allant du VIe au début du VIIIe siècle où les sources de la pratique font défaut, les parcours de sa formation restent obscurs. Une possibilité originale d’enquête s’ouvre sur le front de la norme monastique, une source largement étudiée jusqu’à présent dans le cadre de l’histoire de la spiritualité, mais assez négligée par les historiens de l’économie. L’analyse du lexique normatif des moines permet de mettre en lumière certaines des modalités selon lesquelles un monde ne connaissant pas une structuration théorique du système économique peut néanmoins penser et organiser les échanges, la production et l’investissement, en fonction de ses besoins et des contingences matérielles, en créant un modèle d’action et d’organisation économique original qui est aussi un mode original de gouvernement sur les hommes.Quelle était la rationalité administrative des moines et du monde carolingiens ? En quoi les règles faisaient-elles le lien entre administration des biens, discipline et gouvernement des hommes ? En terminant sur une analyse de documents dits de la pratique, à la recherche du savoir économico-administratif bâti et accumulé par le monachisme de la fin de l’Antiquité et du haut Moyen Âge grâce à un long processus de définition lexicale et normative, nous souhaitons démontrer que les questions posées ici ne font pas partie de l’histoire des mentalités. Les méthodes d’enquête utilisées et les problèmes posés relèvent d’avantage d’une histoire des pratiques et du pouvoir : les pratiques de la langue et de la construction de vocabulaires spécialisés, dont la valeur concrète réside dans la capacité à signifier les choses, à forger la réalité, à modeler les conduites et le pouvoir produit et légitimé par la création d’un langage d’autorité.

  • Titre traduit

    Merchants and bakers of the Lord. Christian languages of wealth and monastic administration from the late IVe century to IXe century


  • Résumé

    From the fourth century, in the episcopal and monastic literature, we find a vocabulary that borrows terms from the Greco-Roman world of economy to denote new semantic domains of Christianity, i.e. the problem of salvation and the dialectic redemption. Through these metaphors, investment, trade, usury, debt become objects of linguistic analysis and moral judgment. Our investigation is built around the interpretation of this theological and economic language over a period from the fourth to the ninth century. The corpus of sources includes texts of Cappadocian Fathers, Chrysostom, Ambrose, Zeno of Verona, Brescia Gaudence, Chromatius of Aquileia, John Cassian, Augustine, Caesarius of Arles, Salvian, and monastic rules (IV-IX cent.). It is necessary to understand the function of language in the construction of a Christian way to think and to represent economy, in a system of exchanges between the earth and the Kingdom of Heaven. In preaching on greed, poverty, almsgiving, the Church’s fathers defines the rules of economic behavior and determines the Christian right use of wealth for a Christian stewardship in the private and public spheres. The categories of 'good' and 'bad' Christians begin to incorporate notions of economic order, while the inclusion / exclusion from society is also on the basis of economic behavior. The western monastic world inherits lexical patristic tradition, producing administrative categories of medieval economic rationality. These phenomena, also conveyed by the metaphorical language of Christians, have shaped new social and political ties and a new image of society, opening the way to the Middle Ages.

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