Le corps vide : un corps dépossédé du langage

par Roland Redon

Thèse de doctorat en Philosophie

Sous la direction de Jacques Poulain.

Soutenue en 2009

à Paris 8 .


  • Résumé

    En réponse au « désenchantement du monde », selon la formule de Marcel Gauchet, diverses réponses philosophiques ont été apportées. Habermas notamment a proposé, dans « Droit et démocratie », une communication sociale élémentaire comme fondation pour la raison et le droit, permettant une démocratie radicale rationaliste et consensuelle dans une pratique d’auto-organisation. Cette volonté d’une morale universaliste communicationnelle suscite, en réaction, la résurgence paradoxale de l’irrationnel. En écho au discours religieux, d’autres dimensions de l’individu, comme l’art et encore plus fondamentalement peut-être le corps, échappent à cette volonté d’emprise de l’institution communicationnelle. Ce corps que la psychanalyse comprend comme construit, structuré, possédé par le langage mais qui, en même temps, semble être la seule dimension de l’être qui échappe absolument au langage par sa dimension de vécu immédiat. Après avoir rappelé, dans une première partie, les diverses injonctions sous le coup desquelles est successivement tombé le corps et après avoir retracé l’historicité du corps à travers les approches phénoménologique et psychanalytique, nous avons choisi de nous centrer plus particulièrement sur le modèle du corps médical qui réduit le corps a un objet d’analyse positiviste, rationalisé et objectivé ; et le modèle du corps politique qui en fait un objet de rationalisations normalisantes, un enjeu de pouvoir et une marchandise fétichisée. De façon à pouvoir proposer, dans une troisième partie, un nouveau concept de corps vide comme résolution des contradictions et résistances aux tentatives de la société post-moderne de prise de pouvoir sur le corps. Le premier modèle du corps que nous développerons est celui de corps malade : alors qu’il semblerait qu’il n’y ait rien de plus immédiat qu’un corps souffrant, on s’aperçoit que le symptôme non seulement est langage mais se trouve récupéré par un discours médical, de diagnostique et d’interprétation, plaqué sur le corps, recouvrant celui-ci jusqu’à le cacher. L’anthropologie médicale a tenté de conceptualiser la maladie non plus comme un événement isolé, individuel, mais comme un fait social construit selon les représentations dominantes. On voit ainsi comment le corps malade échappe à l’individu, pour devenir un objet social que l’institution médicale s’approprie par un processus d’analyses, d’objectivations et de représentations. A partir de l’exemple de l’anorexique, qui se pose hors discours dans son refus de tout compromis, nous proposons une première compréhension du corps vide comme corps en prise avec le désir d’évidement, le désir de mort. Reconnaissant dans l’insatisfaction l’essence du désir, Lacan, en effet, explique l’anorexie comme une exacerbation du désir en tant que manque. A une mère absente ou envahissante qui gave l’enfant de nourriture plutôt que de répondre à sa demande d’amour, le désir de l’anorexique ressurgit en négatif par le refus, aucune nourriture, aucun objet n’étant capable de combler son désir. Mais pour Lacan, dans l’anorexie, il s’agit toujours de désir lequel est par nature manque, exprimé en négatif mais impératif, au contraire d’une absence de désir. L’anorexique qui fait du rien un objet, qui « mange du rien » et en cela réalise son désir de manger, exprime en définitif, au même titre que l’hystérique, l’essence même du désir qui est l’insatisfaction, la faim, le vide. Le corps de l’anorexique ne tend donc pas au rien, il ne se réduit pas au néant, il est au contraire pleine présence au désir originel, celui du corps. Le second modèle du corps que nous nous proposons d’étudier est celui de corps politique : reconnaissant un mouvement de différenciation fondamental dans la construction sociale d’un corps humain, il apparaît que pour se concevoir comme un individu complet, la socialité du corps est néanmoins inévitable et se présente sous la forme de tout un parcours de normalisations et de contraintes depuis la famille, l’école, la caserne, l’usine ou le bureau jusqu’à l’hôpital et la maison de retraite. A partir des travaux de Michel Foucault, nous avons voulu analyser comment l’incorporation sociale des individus s’effectue alors par le biais d’un modelage de leur corps selon des normes de fonctionnement interne, de développement et de croissance, d’instrumentalité et de conservation. L’investissement politique des corps qui s’ensuit, le contrôle des corps et de leur force productive, apparaîtra moins de façon autoritaire et répressive que sous la forme d’un savoir normatif professionnalisé, enjeux de micro-pouvoirs multiformes et disparates, essentiellement prescriptifs et fonctionnels, intériorisés par l’individu, qui visent à la gestion complète de la vie humaine, à la rentabilisation et la marchandisation de tous les aspects de l’existence depuis la sexualité, les loisirs, la culture, la spiritualité, jusqu’à la maladie et la mort. En contrepoint, à travers l’exemple de personnes en situation d’exclusion et de grande détresse sociale rencontrées dans un centre social, nous avons proposé l’exclusion sociale comme une forme de résistance passive et inconsciente, non théorisée, spontanée et radicale, presque réflexe, à la tentative de marchandisation systématique des corps de la société contemporaine. De l’observation du corps déshabité, déserté, mais désirant, de l’anorexique et du corps passif mais révolté de l’exclu, de l’intuition qui en est née quant à la possibilité d’un corps qui aurait une action propre sans passer par le vecteur du langage, nous proposons l’idée d’un corps qualifié de vide. De par ce vide, ce corps se poserait au-delà des catégories mentales habituelles d’extérieur et d’intérieur, de sujet et d’objet. Ce saut catégoriel, ce changement radical de pensée, permettrait d’envisager une nouvelle attitude sociale, une autre posture du corps, dégagée des formes de langage rationalisantes et consensuelles sans pour autant verser dans l’irrationnel. A partir de la peinture chinoise traditionnelle, axée autour de la notion de vide, nous avons tenté de cerner plus précisément, dans une troisième partie, ce concept de corps vide. L’analyse des principes philosophiques à l’œuvre dans la peinture chinoise traditionnelle nous a introduit aux conceptions complémentaires bouddhiste et taoïste du sujet, un sujet composé d’agrégats impermanents sans autre réalité que relative et interdépendante. Cette première approche d’un sujet conçu comme illusoire nous a permis de prendre appui sur la philosophie bouddhiste de la vacuité du philosophe indien Nagarjuna, du premier siècle après JC, pour développer le concept de corps vide comme réponse aux contradictions et problèmes soulevés précédemment par le corps malade et le corps politique. La pensée de Nagarjuna pourrait être présentée comme une démonstration par l’absurde de toute tentative de penser en fixant son objet, laquelle démonstration débouche finalement sur la vacuité de la pensée. Sa méthode consiste à ne jamais prendre position, soulevant les contradictions inhérentes à toute conclusion, jusqu’à ce qu’il ne reste, à l’esprit raisonnant, aucune possibilité de certitude. Ce qui est une façon nouvelle, une logique originale –sinon la seule- pour penser la vacuité, entreprise relevant du paradoxe apparent. A partir du concept de corps vide, un corps échappant au langage et à la logique linéaire, permettant un nouveau positionnement qui peut être tout autant thérapeutique que philosophique, nous nous proposerons pour conclure de faire apparaître le corps vide comme une possibilité de résistance à la normalisation de la société, une forme d’existence dans une société post-moderne déstructurée.


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  • Titre traduit

    ˜The œempty body


  • Résumé

    From non-verbal exercices, i. E traditionnals asiatics therapeutics technics, Tai-chi-chuan and Qi Gong, all based on free energy circulation, we suggest empty body concept. The Chinese tradition, by its united conception body and mind, has developed many corporals technics with as therapeutic and as méditation objectives. Based upon Buddhist philosophy, mainly Nagarjuna’s, to understand veracity of vacuity, we consider empty body as an ethical and political way of life, able to, within a “let go” attitude, conflict with merchandizing and mechanization of bodies peculian to the modern world, and with the action born in reaction to radical democratisation through a consensual communication. The empty body conflicts with all this, by means of silence, immobility, internalization, and spontaneity, by a refusal that leaves no chance to contradiction.

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Informations

  • Détails : 1 vol. (450 f.)
  • Notes : Publication autorisée par le jury
  • Annexes : Bibliogr. f. 436-445

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  • Bibliothèque : Université Paris 8-Vincennes Saint-Denis (Sciences humaines et sociales-Arts-Lettres-Droit). Service Commun de la Documentation. (Saint-Denis) .
  • Non disponible pour le PEB
  • Cote : TH 2916
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