L'art contemporain martiniquais de 1939 à nos jours : la naissance d'une histoire de l'art dans un contexte postcolonial

par Marie Louis

Thèse de doctorat en Sciences de l'information et de la communication

Sous la direction de Claude Nosal.

Le président du jury était Daniel Jacobi.

Le jury était composé de Giovanni Loppolo, Dominique Berthet, Marie-Sylvie Poli, Claire Lahuerta.


  • Résumé

    En 1943, René Hibran artiste français récemment émigré en Martinique affirme que dans l’île « il n’y a pas d’art local ou si peu, si réduit dans ses manifestations ! ». Déjà quatre ans plus tôt, le père Delawarde, faisait le même constat. Pourtant, en 2009, le monde de l’art s’est considérablement développé. Une esthétique spécifique s’est constituée loin de l’académisme occidental, l’expression plastique ne cesse de s’étoffer. Des lieux de diffusion se sont ouverts et proposent des expositions de qualité. Un discours scientifique se construit légitimant la production locale. La transmission est, en outre assurée grâce notamment à des écoles, dont l’Institut Régional d’Arts Visuels de la Martinique (IRAVM). Notre thèse s’attache à expliquer comment une telle évolution est possible compte tenu d’un contexte difficile subissant encore les affres du postcolonialisme. Nous postulons donc que le dispositif « histoire de l’art » s’est largement développé en soixante-dix ans. Influencé par le contexte postcolonial qui impose une résistance, par un monde littéraire qui initie la quête d’une expression identitaire singulière, l’art martiniquais est aussi tributaire de l’engagement de ses acteurs, et notamment d’artistes meneurs. Notre thèse s’appuie donc sur une vision sociale de l’art. Nous considérons notamment le monde de l’art comme un dispositif « histoire de l’art », c'est-à-dire un ensemble de quatre éléments corrélatifs : la production, la diffusion, la transmission et la légitimation. Une première période s’étalant de 1939 – début de la Seconde Guerre mondiale – à 1956 – premier bilan de la départementalisation – permet de poser les bases de ce dispositif. Durant le conflit mondial, la Martinique endure la politique raciste et répressif de l’Amiral Robert, le représentant de Vichy aux Antilles, ainsi qu’un blocus aggravant une situation économique déjà précaire. L’attachement à la métropole se complexifie. Entre fidélité et désillusion, un nouveau statut s’impose. En 1946, la Martinique devient un département français d’outre-mer. D’un point de vue culturel aussi la situation évolue. Déjà dans les années 1930, une série de publications d’étudiants noirs à Paris remet en cause l’assimilation coloniale : Légitime Défense, en 1932, L’étudiant Noir, en 1936 où Aimé Césaire parle pour la première fois de Négritude. La Martinique qui, jusque-là, n’avait regardé que vers la France hexagonale se tourne vers un nouveau centre : l’Afrique, et découvre une nouvelle facette de son identité. Les arts plastiques essuient ce bouleversement. Le conflit mondial fait de l’île, une terre de refuge, ou une escale, pour les intellectuels fuyant l’Europe nazie : André Breton, Claude Lévi-Strauss ou l’artiste cubain Wifredo Lam y font ainsi des séjours plus ou moins longs. D’autres artistes moins célèbres débarquent. Ils inaugurent des ateliers ouverts à tous et importent une vision de l’art inédite dans l’île. Avec eux, l’art n’est plus une activité oisive pour la jeune bourgeoisie, mais un lieu d’expression. Dès lors, des artistes locaux émergent, des artistes qui souhaitent exprimer l’identité nouvelle que les littéraires ont détectée. Ils sèment les bases de l’histoire de l’art de l’île. En effet, ils ne se contentent pas de créer, mais s’investissent dans toutes les instances du dispositif. En 1956, le député maire de Fort-de-France, Césaire, démissionne du Parti Communiste Français, déçu par les exactions du stalinisme et l’incapacité du PCF à combattre le postcolonialisme. Cette démission amorce une longue période de lutte contre le postcolonialisme. La Martinique est touchée par une crise sociale et économique, la départementalisation a déçu. En outre, certains pieds-noirs arrivés des pays du Maghreb nouvellement indépendants et certains CRS ne cachent pas leur mépris pour les populations noires. La situation est de plus en plus tendue et de violents conflits éclatent. Pour éviter que les conditions ne se détériorent – le spectre de l’Algérie est bien présent –, la France instaure une politique de répression et de migration. L’objectif est de faire taire toute résistance et de vider le pays de sa jeunesse, jeunesse qui est souvent à l’origine des émeutes. Mais cette répression ne fait qu’attiser la résistance qui s’organise d’abord dans le monde politique, puis dans des associations. Progressivement le fait national est reconnu. Si la Martinique est une nation, il lui faut une nouvelle identité. Les réflexions d’auteurs comme Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant et Jean Bernabé vont alimenter cette quête identitaire. L’évolution de la commémoration de l’abolition de l’esclavage de 1848 participe aussi à la formation d’un peuple martiniquais acteur de son histoire passée et à venir. Les artistes se nourrissent de ces multiples considérations. L’Ecole Négro-Caraïbe propose une esthétique caribéenne riche de l’importance de ses soubassements africains. Le groupe Fwomajé se concentre sur toutes les racines fondant l’arrière-pays culturel de l’île : l’Europe, l’Afrique, l’Amérique et l’Asie. Des artistes indépendants s’inscrivent aussi dans cette quête d’une identité et d’une esthétique l’exprimant. Parallèlement, le dispositif aussi se construit. Un discours universitaire s’élabore. Les institutions culturelles se multiplient et ce, d’autant plus que la culture devient un enjeu politique majeur.

  • Titre traduit

    Martinique's contemporary art since 1939 to now : the birth of art history in an postcolonial context


  • Résumé

    In 1943, René Hibran, French artist who had recently moved to Martinique states : « il n’y a pas d’art local ou si peu, si réduit dans ses manifestations ! ». Already four years ago, Father Delawarde did the same comment. However, in 2009, the art world has expanded considerably. A specific aesthetic developed far away from Western academism, plastic expression not stopping to fill out. Places of diffusion have opened and offer expositions of quality. A scientific discourse builds up, thus legitimating local production. Transmission is also insured thanks to the work of schools, including the Institut Régional d’Arts Visuels de la Martinique (also known as IRAVM). Our thesis aims at explaining how such an evolution is possible given the difficult context still subject to the torments of postcolonialism. So, we postulate that “history of art” mechanism grew in seventy years. Influenced by the postcolonial context which imposes resistance, by a literary world which initiates an identity expression’s quest, Martinique’s art is also dependent on actor’s commitment, in particular leader artists. Our thesis relies on a social vision of art. We consider the art world as a “history of art” mechanism, as a whole of four interrelated elements: production, broadcasting, transmission and legitimization.A first period of time, spreading from 1939 – beginning of the Second World War – to 1956 – first statement of departmentalisation – allows to lay the bases of this mechanism. During the world conflict, Martinique had to face the racist and repressive politics of Admiral Robert, the Vichy government’s representative in the Antilles, as well as a blockade aggravating an already precarious economic situation. Attachment to the metropolis gets more complicated. Between fidelity and disillusionment, a new status emerges. In 1946, Martinique becomes an overseas French department. The situation also evolves from a cultural point of view. Already in the 1930’s, a series of publications from black students in Paris questions the colonialist assimilation: Légitime Défense, in 1932, L’étudiant Noir, in 1936, where Aimé Césaire talks for the first time of Negritude. Martinique, which had only looked so far in the direction of France, turns now to a new centre: Africa, and discovers a new aspect of its identity. Plastic arts follow this upheaval. The world conflict makes the island a place of safety, a call for all the intellectuals fleeing from Nazi Europe: André Breton, Claude Lévi-Strauss or Cuban artist Wifredo Lam stayed there for sojourns of varied lengths. Less famous artists also land on the island. They unveil workshops open to all and import a vision of art that is completely original. With them, art is no longer an idle activity for young bourgeois, but rather a place of expression. Local artists therefore emerge, artists wishing to express the new identity detected by literary people. Indeed, they do not just create, but invest themselves in all the mechanism’s elements. In 1956, Césaire, deputy mayor of Fort-de-France, resigns from the French Communist Party, disappointed by the exactions of Stalinism and the FCP’s incapacity to fight postcolonialism. This resignation starts a long period of time marked by a fight against postcolonialism. Martinique is affected by a social and economic crisis, departmentalisation disappointed many. Moreover, some pied-noirs arriving from newly independent Maghreb countries and some CRS do not hide their disregard from black populations. The situation gets even tenser and violent conflicts burst out. In order to avoid an aggravation of these conditions – the spectre of Algeria is well present in minds – France sets up a new politic focusing on repression and migration. The objective is to shut up any resistance and to empty the country from it youth, youth that is often at the origin of riots. However this repression, only strengthens the resistance, which organises itself firstly in the political world and secondly in the associative world. The national fact is progressively acknowledged. If Martinique is a nation, it then needs a new identity. Authors such as Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant and Jean Bernabé will feed this quest for identity. The evolution of the celebrations related to the 1848 abolition of slavery also participates to the formation of the Martinique people actors of their past and their future. Such considerations nourish artists. The Negro-Caribbean School offer a Caribbean aesthetic that is rich from the importance of its African bases. The Fwomajé group concentrates its attention on all the roots funding the island’s cultural hinterland: Europe, Africa, America and Asia. Independent artists also join this hunt for an identity and an aesthetic that expresses this identity. In parallel, the mechanism builds up. An academic discourse is developing. Cultural institutions multiply, and even more since culture becomes a major political stake.


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