Des phénothiazines à la chlorpromazine : les destinées multiples d'un colorant sans couleur

par Séverine Massat-Bourrat

Thèse de doctorat en Sciences Technologies et Sociétés

Sous la direction de Christian Bonah.

Soutenue en 2004

à l'Université Louis Pasteur (Strasbourg) .


  • Résumé

    Notre objet de recherche concerne la mise au point chimique et clinique d'une molécule, la chlorpromazine, mise sur le marché par les laboratoires Spécia, filiale du groupe Rhône-Poulenc en 1952, sous le nom de Largactil. Il s'agit du premier médicament neuroleptique, spécifique du traitement des psychoses, médicament " révolutionnaire " de la psychiatrie. Cependant, nous n'étudions pas la chlorpromazine en tant que neuroleptique, mais nous proposons d'en construire une histoire qui s'arrête au seuil de son ultime transformation par la clinique psychiatrique. Comme nous le montrons tout au long de notre première partie, l'origine de la phénothiazine, c'est-à-dire la famille chimique à laquelle appartient la chlorpromazine, est dérivée de recherches sur les colorants textiles synthétiques qui débutèrent d'un point de vue industriel, au milieu du XIX ° siècle1. Aussi, peut-on retracer l'origine chimique industrielle de la chlorpromazine en traçant une histoire des colorants textiles. L'histoire des colorants et d'une manière générale, de l'industrie textile, nous permet non seulement de retourner à une origine chimique de la chlorpromazine, mais elle est davantage le prétexte à questionner un phénomène : celui du passage, souvent par les mêmes firmes, de la production de colorants synthétiques à celui de médicaments, en travaillant le plus souvent, sur les mêmes composés ou familles de composés chimiques2. Tenter de comprendre ce passage, de l'usage de molécules, composés et modes de fabrication chimiques pour l'industrie textile, à celui de la production de médicaments3 de synthèses comme le premier traitement contre la syphilis, les médicaments anti-infectieux, les anti-allergiques et enfin, la chlorpromazine, est l'objet de notre première partie :  l'invention de la chimie thérapeutique. Dans la deuxième partie de notre travail,  les usages cliniques d'un noyau chimique, nous changeons radicalement de perspective. Nous partions, avec l'invention de la chimie thérapeutique, d'études thématiques concernant le passage de l'industrie chimique textile à la mise au point de médicaments, tout en retraçant les diverses transformations de structure des phénothiazines, en partant du bleu de méthylène jusqu'à la mise au point des médicaments antihistaminiques. Nous analysons ici la trajectoire des phénothiazines et des médicaments antihistaminiques en particulier, d'un point de vue non plus chimique mais clinique, en étudiant leur utilisation dans le traitement de pathologies : le choc traumatique et la maladie post-opératoire, jusqu'à leur transformation ultime, pour les besoins de la clinique elle-même, en chlorpromazine. L'étude clinique des phénothiazines, jusqu'à la mise au point de la chlorpromazine, place au centre de notre analyse les travaux scientifiques d'un personnage en particulier : Henri Laborit4. Médecin militaire, chirurgien, Henri Laborit (1914-1995) va mettre en œuvre dès les prémisses de sa carrière de chercheur, ce que l'on qualifie aujourd'hui d'approche pluridisciplinaire, marquant ouvertement son hostilité à l'égard d'une spécialisation des disciplines scientifiques de plus en plus marquée. Comme nous l'analysons dans le détail, c'est son expérience de terrain pendant la Seconde Guerre mondiale, et les problèmes qu'il rencontre pour soigner avec les moyens thérapeutiques de son époque, les blessés qui lui sont confiés, qui déterminent l'orientation de ses recherches, vers la compréhension globale des états de choc5. Il s'agira des chocs physiques dans un premier temps, puis des chocs psychiques, qui deviendront " agressions psychosociales " à mesure que s'affine la pensée scientifique de Laborit, jusqu'à englober les comportements à partir des années soixante. C'est avec sa triple appartenance d'homme de terrain, chirurgien, chercheur théoricien et expérimentateur, qu'il est amené à faire des découvertes fondamentales dans des domaines dépassant largement son domaine d'origine. Qu'il s'agisse de l'anesthésie réanimation avec l'anesthésie potentialisée6, l'hibernation artificielle, ou de la psychiatrie avec la découverte des qualités centrales d'un stabilisateur végétatif, le 4560 RP ou Largactil7. Nous partons dans cette étude de la rencontre de Laborit avec le choc, puis nous tentons de développer une analyse de ses travaux à partir de ses archives8, de ses articles et ouvrages scientifiques, pour montrer le cheminement de sa pensée scientifique du choc traumatique en passant par l'anesthésie, pour aboutir à la mise au point de la chlorpromazine. Nous replaçons chaque fois les travaux de Laborit dans le contexte des diverses disciplines qu'il utilise pour résoudre les problèmes qu'il rencontre en chirurgie. Nous revenons ainsi sur l'histoire de la chirurgie du choc et l'apport de l'inventeur de la maladie post-opératoire, René Leriche9, sur celle de la neurophysiologie, en montrant comment Laborit utilise les concepts de l'école anglo-saxonne de l'influx nerveux chimique, contre l'école française de l'influx électrique10. Enfin, nous abordons l'histoire de l'anesthésie réanimation en montrant comment les techniques mises au point par Laborit et Pierre Huguenard la bouleversent11. La diversité et l'étendue de la carrière scientifique de Laborit, de même que les passions suscitées tant par sa personnalité, que par la teneur de ses travaux ne retiennent pas notre attention, tout entière focalisée sur son utilisation en clinique des antihistaminiques et de sa découverte des propriétés centrales d'un nouveau dérivé de phénothiazine, la chlorpromazine. Notre investigation des dérivés de phénothiazine s'arrête au seuil de la ré appropriation du Largactil par la psychiatrie12, cette ré appropriation à elle seule dépassant très largement le cadre de cette étude.

  • Titre traduit

    From phenothiazine to chlorpromazine : the multiple destiny of a colourless dye


  • Résumé

    The main subject of this thesis is to show the multiple identities of the phenothiazine ring family. The author personnifies this chemical ring and follows its voyage throughout many settings. Phenothiazine is followed from its origin, synthetic dyes, to its use in the pharmaceutical industry with the invention of therapeutical chemistry, through the clinical realm, before revolutionizing psychiatry. During each step, the molecule is accompagned and assisted by a personnality. Paul Ehrlich presides its physiological dye destiny. Then, Ernest Fourneau witnesses its rebirth as medecine. Later, Henri Laborit and Pierre Huguenard use it for clinical treatments and finally, Jean Delay and Pierre Deniker lead the ring to its apothany in psychiatry. The narration escapes relating this Odessey as a success story or a teleological history by revealing unexpected and unphathomed transformations for each stage undergone by the phenothiazine ring.

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Informations

  • Détails : 1 vol. (258 f.)
  • Notes : Publication autorisée par le jury
  • Annexes : Bibliogr. f.245-258

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  • Bibliothèque : Université de Strasbourg. Service commun de la documentation. Bibliothèque Danièle Huet-Weiller.
  • Disponible pour le PEB
  • Cote : Th.Strbg.Sc.2004;4659
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